Olexandre Lazarenko, soldat du 40e bataillon motorisé, ancien prisonnier de guerre :
Après trois ans de captivité, j’ai eu du mal à reconnaître ma famille
18.01.2018 14:49 693

Olexandre a 27 ans, dont 3 ans passés en captivité. Il est revenu chez lui un mois et un jour avant son 28e anniversaire. Mobilisé dans l’armée dès le début de la guerre dans le Donbass, il a participé aux deux opérations militaires les plus effroyables de 2014: la bataille d’Ilovaysk ainsi que celle de Debaltseve. C’est à Debaltseve qu'Olexandre a été fait prisonnier. Il est resté dans les cachots de la DNR jusqu’au 27 décembre 2017, date à laquelle il a été libéré des prisons des combattants pro-russes avec 73 autres Ukrainiens. Ils ont pu regagner leur Patrie qui, pendant ces longs mois, s’est battue pour leur libération. Olexandre a accepté de parler de cette période difficile de sa vie à une correspondant d’Ukrinform.

- Bonjour Olexandre, pourriez-vous nous parler un peu de vous?

- Je suis né à Kryvy Rih. Avant la guerre, je travaillais dans une mine. J’ai été mobilisé le 19 mai 2014 et je n’ai pas eu l’intention de fuir le service militaire, car il fallait défendre sa Patrie. J’ai fait mon service militaire au sein du 40ème bataillon de défense territoriale «Krivbass».J’ai participé aux batailles d’Ilovaysk et de Debaltseve. Le 9 février 2015, j’ai été pris dans une embuscade. C'est ainsi que je me suis retrouvé en captivité.

- D’autres personnes, qui ont séjourné dans les cachots de la DNR et de la LNR, racontent des choses horribles. Qu’avez –vous dû endurer?

- C’était très dur. Tout au début, je ne comprenais ni où j’avais atterri, ni ce qui était en train de se passer. Tout au début, j’étais détenu à Donetsk même, dans des «caves», où j’étais constamment interrogé.Ils voulaient obtenir des informations, mais ils n’ont rien obtenu. Alors, par la suite, ils me torturaient juste comme ça, sans aucune raison. Juste pour s’amuser. J’étais dans une petite cellule avec beaucoup d’autres prisonniers. Nous y restions pendant plusieurs jours sans pouvoir sortir, même pas pour aller aux toilettes. Pendant les trois premiers mois de mon séjour, ils ne nous ont pas laissés nous laver. Il n’y a qu’une seule fois où ils nous ont amenés dans une salle de douche. C’était pendant la nuit. Ils nous y ont laissés que quelques minutes seulement. Ensuite, ils nous ont ordonnés de remettre nos vêtements sales et nous ont reconduits dans notre cellule.

Je ne vais pas raconter en détails ce qu’ils m’ont fait.Je vais juste dire qu’ils exerçaient toutes sortes de pressions: physiques, psychologiques, morales. Je ne pourrais pas vous dire lesquelles étaient les plus difficiles à supporter. Avec le temps, ils m’ont remis à la police militaire et, là, ils nous faisaient travailler à l’extérieur: nettoyer, balayer, laver les sols, ramasser les feuilles

Au bout d’un an et demi de détention, ils m’ont transféré dans une colonie pénitentiaire à Makiivka. C’est là où l’on m’a annoncé que j’étais accusé de complicité de terrorisme et que je serai condamné à une peine de 10 à 20 ans de prison. Ils l’ont annoncé comme ça, sans passer par un tribunal.

- Vous y êtes resté longtemps? Quelles étaient vos conditions de détention?

Dans cette colonie, je n’étais plus battu, ni interrogé. Tous les jours, nous avions droit à une heure de promenade dans la cour. Le reste du temps, je le passais dans une petite cellule de 5m sur 3, avec deux autres prisonniers de guerre. Je ne voyais pratiquement personne d’autre, excepté deux prisonniers originaires du Donbass, qui passaient nous voir. L’un était responsable de nos affaires et de notre quotidien.L’autre nous apportait de la nourriture. Nous ne nous parlions pas beaucoup avec eux.Parfois nous discutions de sujets politiques. Ils soutenaient la DNR ("République" "Populaire" autoproclamée de Donetsk).

- Pendant tout ce temps vous êtes resté enfermé entre quatre murs. Avez-vous eu le moindre accès au monde extérieur?

- Oui, les représentants de la mission de l’OSCE nous ont rendu visite plusieurs fois, Nadia Savtchenko est venue à deux reprises. D’ailleurs, elle nous a apporté des vêtements chauds et de la nourriture. Des journalistes russes venaient aussi nous voir. En fait, au début, nous avions une télé dans notre cellule mais, quand ils nous ont attribué le statut d’accusés de complicité de terrorisme, ils l’ont reprise. Il y avait un haut-parleur accroché dans le couloir et, de temps en temps, ils nous laissaient écouter la radio. De temps en temps, si nous le leur demandions de multiples fois, ils nous mettaient les infos. Après, ces infos étaient soit russes, soit locales et elles contenaient autant de mensonges que les infos russes. En général, les infos racontaient que l’Ukraine était l’agresseur, que les Ukrainiens tiraient sur des villes pacifiques, qu’en Ukraine tout allait mal.

- Donc vous n’étiez pas totalement isolé.  Est-ce que vous aviez la possibilité de correspondre avec vos proches?

- Oui, heureusement, nous avions la possibilité de correspondre avec nos familles, nos proches. Ils nous autorisaient à envoyer des lettres chez nous. Parfois ils nous prévenaient la veille, qu’il y aurait un envoi le lendemain, parfois trente minutes avant. Alors, pour être prêts à temps, nous essayions de rédiger des lettres à l’avance. Nos proches nous écrivaient aussi, nous envoyaient des photos ou des colis. Mais nous ne recevions pas tout, certaines choses disparaissaient en chemin.

-  Vos geôliers étaient des Russes ou des habitants locaux?

- Il y avait beaucoup de personnes différentes: des habitants locaux, des Russes, des Tchétchènes, des Ossètes, des Français et même des blacks. Pour certains d’entre eux, la guerre est devenue une sorte de rituel.Ils ne peuvent plus vivre sans elle. Il y a aussi ceux qui sont partis faire la guerre parce qu’ils en ont reçu l’ordre de leurs commandants.

Il y a aussi beaucoup d’habitants locaux mais je pense qu’ils commencent déjà à être déçus par cette situation. Après tout, au début, ils voulaient vivre en Russie, mais la Russie n’a pas voulu les accepter.

- Olexandre, vous avez dû passer par des épreuves terribles, mais vous avez réussi à survivre malgré tout. Qu’est-ce que vous a aidé?

-Le plus important dans la captivité c’est de ne pas baisser les bras, ne pas se décourager, ne pas renoncer. Car si tu t’avoues vaincu, la vie devient insupportable. Il faut continuer de croire que tu survivras, que tu tiendras jusqu’à l’échange, que tôt ou tard tu retrouveras la liberté, même si cela n’arrive qu’après la guerre. Je savais que Dieu m’a envoyé cette épreuve pour que je la traverse. Mes camarades de malheur et moi nous avons toujours essayé de trouver des choses à faire pour ne pas perdre courage et éviter d’avoir des pensées noires. Certains faisaient du sport et ont même arrêté de fumer. D’autres se sont mis à écrire des poèmes, à lire des livres ou à faire des mots croisés. Nous lisions aussi la Bible, cela nous aidait beaucoup. Et surtout, ce sont les pensées et les souvenirs de ma famille, l’espoir que je les reverrai tous un jour qui m’ont permis de survivre.

- Vous savez, nous avons tellement attendu votre retour. Tous les médias ukrainiens ont couvert en détail la préparation de l’échange et le processus même de l’échange. Racontez-nous comment tout cela s’est passé de l’autre côté.

- Nous avons appris qu’une procédure d’échange avait été lancée le 25 décembre. Ce jour-là, dans la matinée, nous avons entendu à la radio qu’un échange éventuel était en cours de préparation. Puis, dans l’après-midi, on nous a annoncés que nous étions inclus dans les listes et que, si tout se passait bien, nous serions échangés dans deux jours. Mais très honnêtement, je n’y ai pas cru.

Le lendemain, le 26 décembre, ils ont commencé à nous préparer pour l’échange: des médecins sont venus nous examiner. Ces médecins ont conclu que nous étions en bonne santé. Par la suite, nos geôliers nous ont pris en photo, nous ont délivré des certificats de libération, rédigés d’après leurs lois incompréhensibles, et nous ont rendu nos affaires.

Le 27 décembre, ils nous ont réveillés, donné à manger et distribué du pain, un morceau de beurre et du poisson frit pour la route. Ensuite, ils ont vérifié nos affaires. A 9h00 du matin, nous avons enfin pu nous installer dans des véhicules pour le transport des détenus. Pendant plusieurs heures, nous avons tourné dans Donetsk pour ramasser les autres prisonniers. C’est étrange, mais je ne pensais pas que j’allais rentrer chez moi. Je trouvais plutôt que c’était très inconfortable de rester si longtemps dans ce véhicule avec tous ces bagages... Nous étions quatre, serrés comme des sardines.

À la fin, nous sommes tout de même arrivés au point de contrôle où nous avons dû encore attendre très longtemps. Et ce n’est qu’à 16h30 qu’ils nous ont fait sortir des véhicules. Je me rappelle que, quand nous sommes descendus des véhicules, il faisait encore jour. Il ne pleuvait pas. Il faisait plutôt beau.

Nous sommes restés quelque temps avec nos bagages près des véhicules, entourés par leurs journalistes et la police militaire. Puis notre délégation est arrivée. Les deux parties ont commencé à vérifier les listes. Je me rappelle avoir entendu mon nom de famille, marché vers le bus, traversé leur point de contrôle et, ensuite, le nôtre. À ce moment là, le soleil était sur le point de se coucher, mais j’ai réussi à voir notre point de contrôle et, hissé au-dessus, notre drapeau jaune et bleu! C’est seulement, à cet instant précis, que j’ai réalisé que j’étais libre.

Ensuite nous sommes arrivés à Boryspil où nos proches nous attendaient. Ça peut paraître bizarre, mais je n’ai même pas reconnu ma famille.Je ne me suis pas rendu compte qu’enfin je les voyais, trois ans après notre séparation.

La nuit s’était installée quand nous sommes arrivés à l’hôpital pour passer une batterie d’examens. Cette première nuit, je n’ai pas pu m’endormir: trop d’émotions, trop de souvenirs.

- Et, aujourd’hui, vous êtes en liberté, entouré de vos proches et de vos amis. Savez-vous ce que vous allez faire maintenant ?

 Mon premier objectif est de retrouver la santé et de faire une réhabilitation. Après la captivité, j’ai des problèmes de dents, d’estomac, un éclat dans un bras, des veines variqueuses et beaucoup d’autres problèmes. Par la suite, je vais devoir suivre une réhabilitation psychologique. Et après tout cela, je déciderai de ce que je vais faire. Peut-être que je reprendrai mon travail à la mine. Peut-être que je retournerai dans l’armée.

- Regrettez-vous d’être allé à la guerre?

- Non, je ne le regrette absolument pas.

Olexandre a eu de la chance: après 3 ans de captivité, il est rentré chez lui. Mais au moins 103 autres citoyens ukrainiens restent toujours prisonniers sur les territoires occupés. Selon les informations de Valeriy Loutkovska, Responsable des droits de l’homme auprès du Parlement ukrainien, les représentants du gouvernement ukrainien et des combattants pro-russes vont échanger des listes d’otages le 18 janvier. Mais aucune date n’est encore fixée pour un prochain échange. 

Elena Gorkova, Kyiv

Photo: Yevhen Lubimov, Ukrinform

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