Olexander Regula, commandant de la vedette «Krementchuk»:
 Lors de mon stage sur une frégate française, j'ai appris à rester calme dans toutes les situations
10.10.2018 11:40 351

Il y a quatre ans et demi, en mars 2014, le commandement russe a rassemblé pour une cérémonie les cadets de l'Académie Nakhimov en Crimée. Et c’est un drapeau tricolore russe qui a été hissé sur le mât à la place du drapeau ukrainien. Mais un groupe de jeunes cadets n’a pas pu assister en silence à cet événement. Et ils ont entonné l’hymne ukrainien.

Olexandre Regula était l'un de ces jeunes cadets. À l’époque il avait 19 ans. Quatre ans après son départ de Crimée, il avait déjà fait un stage sur une frégate de la marine française, il était revenu en Ukraine et était commandant d'une vedette moderne de type «Gurza-M», produite en Ukraine.

Aujourd'hui, le jeune commandant, âgé de 23 ans, nous parle de sa vie, de ses choix et, avec une chaleur toute particulière, de son équipage et de son bateau. Mais nous commençons l’entretien en évoquant l'opération que les navires «Donbass» et «Korets» viennent de mener à bien en entrant dans la mer d'Azov par le détroit de Kertch.

LES RUSSES N’ONT PAS REMARQUÉ LES NAVIRES UKRAINIENS QUI LEUR SONT PASSÉS SOUS LE NEZ 

- C’est vrai que vous êtes arrivés jusqu’au détroit de Kertch sans que personne ne vous ait même remarqués?

- Nous sommes passés complètement inaperçus. Plus tard, ils nous ont repérés: ils nous ont envoyé un message, mais nous n’y avons bien sûr pas répondu. Nous avancions sous le mode «silence radio». Ils ont d'abord pensé qu'il s'agissait de leurs propres navires de la garde côtière. Ensuite, nous avons à nouveau «disparus» et ne sommes pas réapparus au même endroit. Ils ne nous ont remarqués que lorsque nous étions déjà près du «Donbass». Près du «Donbass», nous nous sommes positionnés pour l’escorter, et ce n’est qu’après qu’ils ont commencé à se poser des questions: «Qui sont-ils? D’où sont-ils arrivés là?» Eh bien, ils n'ont pas vu d'où nous venions. Nous avions l'avantage d'être dans l'obscurité et nous ne nous sommes pas faits remarquer. Les radars ne nous ont pas repérés.

- Quelle a été la réaction des Russes quand ils vous ont repérés?

- Quand, dans la nuit, j'ai approché le dragueur de mines, ils ont sonné l’alerte. Parce qu'ils m'ont vu alors que j'étais déjà très près. Ils ont commencé à courir fébrilement sur le pont, à réfléchir à ce qu'il fallait faire, mais j'étais déjà près d'eux. Après que je suis resté là une journée et ils ne nous ont plus dérangés. Ils ont juste essayé d’empêcher nos mouvements près de Marioupol avec leur embarcation, le «Mangouste».

UNE PROVOCATION RATÉE

- Il a voulu vous intercepter ?

- Pas intercepter, il a essayé de se rapprocher. Nous avons commencé à l'encercler et à le repousser vers le rivage, le nôtre. Eh bien, comme il a une vitesse supérieure à la nôtre, il s’est dissimulé derrière un grand navire. Sinon, nous l'aurions pris. Mais vous avez vu une vidéo sur la manière dont ils se sont comportés. Nous avons commencé à manœuvrer et à le couper du «Donbass». En fait personne n'a rien fait de vraiment extraordinaire.

- Oui, mais il a essayé de faire obstacle au «Donbass». Si vous n'aviez pas été là, cela aurait été plus compliqué pour le «Donbass»

- Leur objectif n’était pas de lui faire obstacle, mais plutôt de provoquer quelque chose ...

Un tir?

- Oui, un tir. En droit international, il existe le concept de «zone d'autodéfense d'un navire». La distance à laquelle un autre navire de guerre ne doit pas s’approcher sans autorisation. Comment cela se passe-t-il? S’il s’approche, on lui lance un avertissement «Tu entres dans la zone...». S’il continue, alors on tire en l’air. Et ce n’est qu’après tout cela que nous pouvons tirer sur lui. Dans la pratique, après le tir en air, tout le monde commence à s’éloigner. Nous avons réussi à le repousser sans tirs.

- Et vous n'étiez pas nerveux à ce moment là?

- J'étais sûr de mon équipage et de mon bateau. Je suis avec ce bateau depuis le tout début, depuis qu’il a été mis à l’eau. Je sais ce que c’est comme machine et ce qu’on peut en attendre. Et je suis aussi depuis le début avec cet équipage, ce n’est pas la première année!

UN COMMANDANT ȂGÉ DE 23 ANS

- Vous habitiez en Crimée et vous êtes parti après l’annexion?

- Je viens de la région de Khmelnitski, de Shepetivka. À Sébastopol, j’étais étudiant depuis 2012. J’ai commencé mes études à l'Académie des forces navales. Puis je les ai poursuivies à Odessa.

-Et vous avez fait un stage sur une frégate française?

- Oui, pendant pratiquement trois mois, j’ai fais un stage sur une frégate française. C'était très intéressant, j’ai pu visiter beaucoup de pays. Nous avons connu des situations similaires. En Méditerranée, alors que la Russie commençait à peine à mener des opérations actives en Syrie, on a vu de tout. Je pense que c’est ce stage qui m’a appris à rester calme en toute situation. Là-bas, dans les situations extrêmes, tout se déroule calmement, avec une bonne coordination!

- Quand vous avez chanté l’hymne ukrainien, vous ne pouviez pas prévoir qu’un jour vous alliez devenir commandant d'un bateau blindé ukrainien?

- Non, bien sûr. Mon premier poste a été sur le navire «Chostka», j'étais assistant du commandant. C'est un navire civil qui installe des équipements en mer. Et il sortait en mer une fois par an. Quand on m’a proposé ce poste-là, j’ai immédiatement accepté.

-Pourquoi vous a-t-on choisi ?

- Je ne sais pas. On m'a demandé si j’étais d'accord. J'ai répondu: «Bien sûr que je suis d'accord!». Cela n’a pas été facile. J’étais tout jeune. Auparavant je n’avais navigué que sur un navire civil. Et là, j’ai dû devenir tout à la fois: artilleur et mécanicien, j’ai dû comprendre comment tout fonctionnait. C'était difficile, mais l'équipage m’a aidé. C’est très dur d’être commandant. Même d’un si petit bateau. Mais pour l’évolution de la carrière, il s'agit d'une très grande expérience de débutant.

QUELLES SONT LES CAPACITÉS DES VEDETTES UKRAINIENNES DANS LA MER D’AZOV?

- Je vois avec quel amour vous parlez de votre bateau. Quels sont ses avantages?

- Sur la mer d'Azov, par exemple, les grands navires ont du mal à passer. Les croiseurs et les autres grands navires ne pourront pas naviguer. Mais nous, nous avons un mètre de tirant d’eau. Ici, j'ai fais une formation avec les Turcs. Si, de manière convenue, ils étaient capables de détruire un bateau sur six, les cinq autres, ils n’avaient tout simplement pas réussi à les apercevoir. Ils ne nous ont vu que lorsque nous avons commencé à «tirer sur eux» de manière convenue et nous leur avons montré d'où nous venions. Le plus de cette vedette, c’est qu’elle peut très bien participer à des batailles navales. Les modules de combat se renversent de manière à ce qu’ils puissent abattre même un hélicoptère, peu importe sa vitesse. Ces canons sont très précis.

Donc, comment avez-vous réussi à arriver à Kertch en restant inaperçu?

- Honnêtement, je ne sais pas. Nous n’avons même pas vraiment eu recours à la ruse. Quand nous avons quitté Berdyansk, un bateau garde-frontière nous attendait. Nous sommes passés à 4 miles de lui et il devait nous voir. Et il semble qu’il nous ait remarqués: nous avons vu sur le radar qu'il s’est d'abord dirigé de notre côté, mais ensuite il nous a perdu. Il a tourné un peu, puis il est retourné aux abords de Berdyansk. En fait, il n’aurait rien eu à nous reprocher. Comme ils le disent eux-mêmes, cette mer est «commune». Ils s’approchent de Berdyansk à une distance de trois miles. La mer est commune? Eh bien, alors, elle est commune. Donc, nous pouvons y aller. J’ai regardé les infos russes… ils ne disent rien sur le passage de nos navires. Mais ceux de chez nous qui écoutent dans le Donbass et interceptent les discussions des autres nous disent qu'il semble que beaucoup de Russes vont se sentir très mal à présent. Ils se font insulter à droite et à gauche. Comment ont-ils «réussi» à rater deux bateaux directement sous leur nez?

- Les experts disent à présent que l'Ukraine devrait créer une «flotte de moustiques», de petites vedettes capables d’apparaître et de disparaître rapidement. Que pensez-vous d'une telle idée?

- Voilà ce que je vais vous dire. Si les objectifs sont très importants, alors l’Ukraine perdra deux embarcations à la fois. Deux équipages à la fois. Evidemment, il n'y a pas de guerre sans pertes. Bien sûr, des navires porte-missiles sont également nécessaires. Pour que vous puissiez avoir un impact sur plusieurs kilomètres. J'ai étudié l'histoire. Lorsque l’opération «Tempête du désert» a commencé, les Américains ont injecté des troupes, mais ils ont initialement placé un groupe de porte-avions aux abords de l’Irak. Imaginez ce qu'est un groupe de porte-avions. Ce n’est pas seulement un porte-avions, mais aussi au moins deux escorteurs, trois frégates, au moins deux sous-marins et deux navires d’appui. C'est ça un groupe de porte-avions.

Des embarcations, un peu plus grosses que la mienne, lesquelles avaient, il est vrai, des missiles guidés de plus gros calibre que les nôtres, ont réussi à chasser ce groupe. Ils se sont approchés, ils ont tiré plusieurs fois, sont repartis, ont fait le plein de carburant, ont reçu leurs missiles et sont revenus pour tirer de nouveau. En conséquence, le groupe a dû battre en retraite jusqu’à l’arrivée de petits canots américains.

C'est-à-dire que de tels bateaux peuvent obtenir des résultats sérieux. Bien qu’il soit difficile de prévoir ce qui peut leur arriver ensuite. Le facteur humain peut aussi jouer un rôle. Vous savez, quand les membres de mon équipe me disent que les Russes possèdent des missiles de gros calibre, je leur explique que ces missiles sont aussi dirigés par des êtres humains. Le facteur humain peut toujours jouer, tout dépend des réactions.

LA MER ÉTAIT, EST ET RESTERA À NOUS

- Si vous pouviez maintenant vous adresser à la société ukrainienne en tant que commandant d’un bateau blindé ukrainien de la mer d’Azov, et lui transmettre quelque chose, que diriez-vous?

- Nous ne laisserons pas les Russes faire d'Azov leur lac! La mer était, est et sera à nous. Et ensuite – nous verrons. Peut-être que nous avancerons plus loin, sur la Crimée. Pour la regagner. Je veux simplement vous assurer que tout ira bien. Et qu’en dépit de tout, notre pays ne restera pas à genoux, il se relèvera. Tout va très bien se passer pour nous.

Georgy Tykhy, Kyiv. Photo : Markiyan Lyseyko.

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