Denis Chmyhal, Premier ministre de l'Ukraine
Nous soutenons toutes les sanctions contre Nord Stream-2 (interview accordée à Handelsblatt)
30.03.2021 16:38

- Monsieur le Premier ministre, le président des États-Unis a donné le ton dans la diplomatie internationale en qualifiant le président russe Vladimir Poutine de «tueur». Pensez-vous que cette affirmation est correcte?

- La situation géopolitique n'est pas simple actuellement. La crise du coronavirus ne fait que l’exacerber. En conséquence, l'ambiance est empreinte d’émotion. Mais étant donné que, pour la septième année consécutive, l'Ukraine doit faire face à l'agression russe qui a tué plus de 10 000 personnes, je ne peux que dire: je soutiens les propos de Joe Biden.

- Cependant, il est inhabituel de parler des autres chefs d’État sur un ton aussi vif. Cette réaction ne vous a-t-elle pas surpris?

- Non, souvenez-vous de la visite à Moscou du haut représentant de l'Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Josep Borrell. L'Europe s’est confronté de nouveau au vrai visage de Moscou et à la manière dont la Russie traite l'Europe et le reste du monde. Cela doit influencer l'attitude du monde civilisé, comme celle des pays du Groupe des Sept, à l'égard de la Russie.

- Souhaiteriez-vous que l'Europe, et aussi l'Allemagne, utilise un ton plus dur envers Moscou?

- Tout d'abord, je tiens à remercier l'UE et en particulier l'Allemagne pour le soutien que l'Ukraine a reçu de leur part au cours des sept années de l'agression russe. Les sanctions imposées ont empêché une nouvelle expansion de l’agression contre l'Ukraine et nous ont beaucoup aidés. Par conséquent, nous pensons que les sanctions ne doivent pas seulement être maintenues. À l'avenir, elles doivent être plus claires, plus précises et, surtout, plus dures.

- À quel point doivent-elles être plus dures? Selon vous, quelles prochaines étapes seraient nécessaires?

- Les sanctions sont un levier d'influence efficace et elles peuvent être élargies. La Fédération de Russie doit respecter ses obligations juridiques internationales et mettre fin à son agression contre l’Ukraine. Cela s'applique en particulier à la violation des droits des citoyens ukrainiens en Crimée occupée et dans le Donbass. Bien entendu, les sanctions dans ce cas sont également appropriées et nécessaires.

- Ce lundi, les ministres des Affaires étrangères de l'UE discuteront d'une stratégie envers la Russie. Qu'attendez-vous exactement, ou plus précisément, quelles impulsions souhaitez-vous entendre de cette rencontre?

- Un signal décisif et unique concernant Moscou. L'unité de l'UE sur l'agression russe renforce également la position de l'UE en tant qu'acteur international. La Russie déploie beaucoup d’efforts pour diviser cette unité des États membres en creusant un fossé entre eux. Nous comprenons que la chancelière Angela Merkel jouera un rôle important dans la lutte pour l'unité européenne.

- En Allemagne même existe un fort courant politique qui, notamment en raison des crimes de la Seconde Guerre mondiale, prône une attitude compréhensive envers la Russie. Ces politiciens affirment que l'Occident provoque Moscou en déployant l'OTAN jusqu’aux frontières de la Russie. L'Occident est-il vraiment allé trop loin sur cette question?

- Non je ne crois pas. Au contraire, s'il y a une chose qui tient la Russie sous contrôle, c'est l'élargissement de l'OTAN et les sanctions. Regardez, l'Ukraine est un État indépendant en Europe. La Russie a attaqué cet État indépendant et a occupé ses territoires. Il s’agit d’un précédent très dangereux pour l’ensemble de l’Europe.

- Pensez-vous qu'il est réaliste qu'un jour la Crimée revienne en Ukraine?

- L'Ukraine n'acceptera jamais l'occupation de la Crimée. Il y a deux semaines, nous nous sommes mis d’accord sur une stratégie pour le retour de la Crimée. La plateforme internationale pour la Crimée doit devenir un outil efficace pour la désoccupation de ce territoire, et elle consolide le soutien international au retour de la Crimée ukrainienne.

- Vous remerciez Angela Merkel pour son soutien à l’Ukraine. Mais c'est Mme la chancelière qui milite activement pour le projet gazier, qui est critiqué en Ukraine. Les États-Unis veulent maintenant imposer de nouvelles sanctions sur le gazoduc de la mer Baltique. Pensez-vous que le projet peut encore être arrêté dans ses derniers mètres de construction?

- En tout cas, je l'espère. Si Nord Stream 2 est mis en service, la Russie percevra davantage de revenus grâce à des approvisionnements directs en gaz via la mer Baltique en contournant l'Ukraine. Des revenus avec lesquels Moscou finance notamment son agression contre l'Ukraine. Cela signifie que Nord Stream 2 intensifie l'agression de la Russie. Cela ne peut pas être dans l’intérêt de l’UE.

- La chancelière Merkel souligne que le gazoduc n'est pas un projet politique, mais un projet d'entreprises privées. Une telle affirmation n'est-elle pas naïve?

- Nous considérons Nord Stream-2 comme un projet exclusivement politique. Le système de transport de gaz existant en Ukraine, qui a une capacité de 140 milliards de mètres cubes par an, a encore un grand potentiel: seuls 56 milliards de mètres cubes ont été pompés l'année dernière. Il est possible que Nord Stream 2 ait été initialement considéré comme un projet commercial, mais étant donné la situation actuelle de l'agression russe contre l'Ukraine, ce projet a sans aucun doute une composante géopolitique. Il ne s'agit pas seulement de la sécurité de l'Ukraine, mais de tous les pays de l'UE. Par conséquent, nous soutenons pleinement toutes les sanctions visant à arrêter l'achèvement du Nord Stream 2.

- L'Europe s'oppose aux sanctions extraterritoriales américaines et accuse les États-Unis de promouvoir leurs propres intérêts économiques parce qu'ils veulent vendre leur gaz naturel liquéfié en Europe. Quelle est votre opinion?

- Je le répète: nous saluons toutes les sanctions contre la Russie et le Nord Stream 2. Le but est d'empêcher un pays agresseur, la Russie, de gagner de l'argent supplémentaire qu'il utilise pour financer l'agression et le terrorisme. De plus, ce projet ne concerne pas seulement le commerce, c'est un élément de guerre hybride contre l'Ukraine.

- Mais la Russie gagne également de l'argent lorsqu'elle transporte du gaz vers l'Europe via le système gazier ukrainien. Qu'est-ce que cela change?

- Je le redis encore: Nord Stream 2 est le prolongement de l'agression hybride de la Fédération de Russie contre l'Ukraine, notamment en raison de son rôle destructeur pour le système ukrainien de transport de gaz.

- L'Ukraine a-t-elle acheté ou consommé du gaz russe ces dernières années?

- Depuis le début de la guerre dans l'est de l'Ukraine, nous nous fournissons en gaz auprès des pays de l'UE. Nous n'avons aucun contrat commercial de gaz avec Moscou. Le commerce avec la Russie dans son ensemble ne représente qu'un cinquième de ce que nous avions avant la guerre. Nous ne coopérons plus avec la Russie.

- Cependant vous achetez du gaz d'Europe, qui peut venir de Russie?

- Je ne peux pas l'exclure. Mais nous achetons du gaz à nos partenaires européens.

- Non seulement l'Ukraine et les États-Unis s'opposent à Nord Stream-2, mais aussi la Pologne et les États baltes. Même les Français critiquent le projet. Comment expliqueriez-vous cette persistance de Berlin dans ce projet?

- Probablement que les intérêts économiques prévalent. Les trois composantes - intérêts économiques, géopolitique et relations transparentes entre partenaires - doivent être équilibrées. C'est difficile et il y a donc des discussions sur cette question.

- On dit constamment que l'Ukraine dépend des paiements russes pour le transport du gaz, qui s’élèvent à 3 milliards d'euros. L'UE ne peut-elle pas compenser ce montant et ainsi libérer l'Ukraine de ce chantage financier de la Russie?

- Premièrement, comme je l’ai dit, ce n’est pas seulement une question financière, et les paiements de la Russie pour le transport du gaz sont déjà bien inférieurs à 3 milliards d’euros. Deuxièmement, examinons les faits, nous avons affaire à une agression contre un État souverain. En 1994, l'Ukraine a renoncé volontairement aux armes nucléaires. En retour, le Mémorandum de Budapest nous garantissait une protection de la part des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la Russie contre une éventuelle agression. Nous nous y sommes fiés. Et aujourd'hui la Crimée et une partie du Donbass sont occupées, et nous avons beaucoup de morts. Il s’agit de beaucoup plus que d’intérêts économiques. Il s’agit ici d’une guerre.

- Cela signifie-t-il qu'il ne s'agit pas de chantage financier?

- Trois choses sont importantes pour nous. Premièrement, la fin de l'agression russe. Deuxièmement, le retrait des troupes russes. Et troisièmement, la réintégration de nos régions en Ukraine. Ce n'est qu'alors que nous serons prêts à discuter de relations économiques.

- A qui s’adressent ces exigences?

- Ces exigences concernent également les partenaires qui nous ont alors fourni des garanties.

- Le signal le plus clair pour Moscou de la part de l'Ukraine ne serait-ce pas de transformer le gazoduc Druzhba, qui transporte actuellement le gaz russe vers l'Europe, en pipeline d’hydrogène, avec l'aide du soutien à l'investissement de l'UE - et ainsi de fournir de l’hydrogène à l'Europe? Vous seriez alors plus tourné vers l'avenir et plus indépendant de Moscou ...

- Oui, à moyen terme, c'est notre objectif. La production et le transport d'hydrogène vers l'Europe sont l'une de nos principales priorités, avec la numérisation de notre économie. Nous en discutons intensivement avec l'Union européenne. La production d'hydrogène est une énorme opportunité et peut devenir un secteur important de l'économie de notre pays.

- L'Ukraine reçoit également un grand soutien du Fonds monétaire international. Pensez-vous que le développement de l'économie ukrainienne pourra atteindre un niveau tel que vous n'aurez plus du tout besoin de cette aide?

- Ce n'est pas un sujet central pour nous. Nous travaillons avec la Banque mondiale, la Banque européenne d'investissement et, bien entendu, le FMI. Nous apprécions vraiment cette coopération. Le FMI est plus qu'un simple prêteur et nous ne voulons pas le perdre. Il nous soutient et nous conseille dans la mise en œuvre des réformes. Nous venons de présenter notre stratégie de développement économique jusqu'en 2030. Notre objectif est de doubler le produit intérieur brut d'ici là.

- Cela semble ambitieux, précisément en période de pandémie. Laquelle a également beaucoup impacté l’économie ukrainienne…

- Oui, c'est ambitieux, mais réaliste. Et non seulement notre gouvernement, mais aussi des économistes indépendants partagent cette analyse. Ils ont comparé notre situation à des pays qui étaient dans une situation similaire. Au cours des cinq prochaines années, nous investirons 15 milliards d'euros par an, poursuivrons la privatisation et la réforme des retraites et, enfin et surtout, libéraliserons notre marché des capitaux. Tout cela améliorera le développement.

- Vous avez qualifié la numérisation de composante importante du développement. Que voulez-vous dire exactement par là?

- Nous progressons très bien dans la digitalisation de nos institutions. D'ici la fin de l'année, tous nos services fonctionneront presque entièrement en mode dématérialisé, en format électronique. Cela augmentera non seulement l'efficacité de notre travail, mais contribuera également à la lutte contre la corruption. Nous avons également une expérience significative dans la lutte contre la cybercriminalité, notamment en raison des cyberattaques constantes de la Russie.

- Un sujet important pour l'Ukraine est la possible adhésion à l'UE. Dans ce domaine, quelles sont les chances de l’Ukraine?

- Les progrès dans la mise en œuvre de nos réformes sont cruciaux. Les normes européennes doivent être atteintes dans la lutte contre la corruption ou dans le système judiciaire. Nous y travaillons intensivement. Nous négocions également avec Bruxelles un accord sur un espace aérien commun et des normes communes pour le marché de l'énergie. Cela concerne tout d’abord l'intégration du système énergétique unifié ukrainien dans le système énergétique paneuropéen ENTSO-E. Nous avançons vers l'Europe pas à pas.

- Il semble que vous souhaitiez rejoindre l'UE le plus tôt possible…

- L'Ukraine est prête à devenir membre de l'UE - nous souhaitons y parvenir le plus tôt possible. De nombreux Ukrainiens ont donné leur vie dans la guerre avec la Russie pour cette idée ...

- Quel intervalle de temps considérez-vous comme réaliste pour atteindre cet objectif?

- Notre souhait est de devenir membre de l'UE dans un intervalle de 5 à 10 ans. Bien sûr, cela ne dépend pas seulement de nous, mais des 27 autres pays. Il en va de même pour l'OTAN. L'Ukraine aspire à devenir membre de l'Alliance de l'Atlantique Nord. Nous travaillons déjà très étroitement avec l'OTAN. Les déclarations du secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, ont clairement démontré que «les portes de l'OTAN sont ouvertes à l'Ukraine».

- Quels sont selon vous les obstacles du côté européen concernant l'adhésion de l'Ukraine à l'UE?

- Je ne vois aucun obstacle fondamental. Il y a deux raisons pour lesquelles nous ne sommes toujours pas dans l'UE. Nous travaillons encore pour atteindre les normes européennes, mais nous sommes convaincus que nous réaliserons des progrès significatifs, notamment grâce à la numérisation. Et puis certains pays de l'UE sont sceptiques quant à un nouvel élargissement de l'UE.

- Même les Européens de l'Est ne voient pas l'UE aussi positivement que vous, un grand euroscepticisme se répand particulièrement en Pologne et en Hongrie. Comment évaluez-vous cette tendance?

- Je ne veux pas m'immiscer dans les débats de politique intérieure de ces pays. Je ne peux que parler de mon pays et vous assurer que la grande majorité des Ukrainiens admirent l'Europe. Ils s'identifient aux Européens. C'est mon message clé.

L'Interview accordée à l'édition allemande «Handelsblatt»

Photo: Ukrinform, Conseil des ministres de l'Ukraine

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