Ilmi Umerov, vice-président du Mejlis du peuple tatar de Crimée
95% des Tatars de Crimée ne reconnaissent pas la juridiction de la Russie en Crimée, même s'ils ne disent rien
28.08.2019 10:00

Les premiers prisonniers du Kremlin arrêtés pour leur désaccord avec l'annexion illégale de la Crimée sont devenus, durant leur séjour en prison, des symboles de protestation et d'endurance morale. Parmi eux: Ilmi Umerov, vice-président du Mejlis du peuple tatar de Crimée, ancien vice-président de la Verkhovna Rada de la République autonome de Crimée et vice-Premier ministre de la République autonome de Crimée, ancien chef de l'administration de Bakhchyssarai. En septembre 2015, le tribunal de Russie en Crimée occupée a condamné Umerov à une peine de deux ans d'emprisonnement dans une colonie pénitentiaire pour avoir «dénoncé publiquement la violation de l'intégrité territoriale de la Fédération de Russie» dans une interview accordée par Umerov à la chaîne de télévision tatare de Crimée, ATR.

 Une semaine auparavant, un autre homme politique tatar, Akhtem Chiygoz, avait été condamné à 8 ans de prison. Mais le 25 octobre 2017, les deux dirigeants du Mejlis ont été libérés par un accord entre le président turc Erdogan et le président russe Poutine. Nous avons discuté avec Ilmi Umerov de la nature des répressions et des manifestations dans la Crimée occupée, du système punitif de la Fédération de Russie et de la situation des prisonniers ukrainiens.

- Comment expliquez-vous les peines sévères infligées aux prisonniers politiques ukrainiens en Russie et en Crimée et leur traitement cruel, comme s'il s'agissait de criminels dangereux?

- La cruauté est un spectacle. Actuellement en Crimée, pour les occupants, l’essentiel est de fidéliser la population. Lorsque l'amour ne fonctionne pas, il faut intimider. Par exemple, dans mon cas les occupants voulaient montrer que si un membre du Mejlis, qui occupait des hauts postes, était jugé pour extrémisme à cause de déclarations, alors que feraient-ils à une personne ordinaire. Les problèmes que créent actuellement les Tatars de Crimée n’existent plus en Russie depuis les années 1990. Et ici, après la prétendue annexion de la Crimée en 2014, un groupe ethnique important, les Tatars de Crimée, ne reconnaît pas la grande majorité de la juridiction de la Russie.

- Ceux qui vivent en Crimée sont obligés de la reconnaître….

- Même s’ils se taisent, n’assistent pas à des rassemblements, qui sont maintenant impossibles en Crimée, j’en suis sûr: 95% des Tatars de Crimée ne la reconnaissent pas.

- Si nous comparons l'appareil répressif de l'URSS à celui de la Russie moderne, le KGB d’autrefois et le FSB moderne, travaillent-ils de la même manière?

- Non. Auparavant, le KGB agissait secrètement. Toutes les décisions concernant les Tatars de Crimée étaient secrètes: ils ne pouvaient pas revenir en Crimée, y acheter un logement, participer aux activités civiques. Maintenant, le FSB agit ouvertement, sans se cacher. Dans le centre de Simferopol, il y a un immense bureau du soi-disant centre «E» (centre de lutte du FSB contre l'extrémisme - ed.). Le FSB s'occupe de toutes les questions d'extrémisme, de terrorisme, etc. Auparavant, ces structures du KGB étaient classées et invisibles. Le KGB était une structure plus discrète que le FSB ne l’est.

- Parlez-nous du mouvement national tatar de Crimée, comment en êtes-vous devenu un militant?

- Notre mouvement national a été formé en 1956. Auparavant, depuis 1944, un régime sévère et une supervision spéciale étaient en vigueur pour les Tatars de Crimée. Il était impossible d'organiser des groupes. En 1967, il y a eu une forte augmentation de l'activité, ce qui a entraîné une répression accrue. Un décret a ensuite été publié sur la réhabilitation des Tatars de Crimée, ce qui leur permettait de retourner en Crimée. Mais dans les faits, il y avait la volonté tacite de ne pas l'appliquer. Beaucoup se sont alors précipités vers la Crimée et y ont été opprimés: ils ne pouvaient pas acheter de logement, trouver du travail, obtenir un passeport après avoir atteint  l’âge requis, inscrire leurs enfants à l’école. Certains ont été envoyés dans des prisons, d'autres ont été déportés. Ainsi, les Tatars de Crimée se sont installés dans le territoire de Krasnodar, dans les régions de Kherson et de Zaporizhzhia. Aujourd'hui, un demi-siècle plus tard, un régime fasciste règne en Russie. La xénophobie, l'intolérance nationale, la répression pour des motifs ethniques et religieux, même sans la Crimée, sont des phénomènes ordinaires.

- Pouvons-nous espérer qu'un tel régime libère Sentsov et les autres prisonniers de la première vague?

- La première vague de prisonniers a été en grande partie un accident. Jusqu'en 2014, je ne savais pas qu’Oleg Sentsov était un militant civique. Bien qu'il soit originaire du district de Bakhchyssarai dont j ai été responsable pendant presque 10 ans. C’est l’occupation russe qui a dû réveiller en lui l’envie de protester. Mais il n'a pas eu le temps de commettre quoi que ce soit et a tout de même été condamné à 20 ans de prison, car il aurait pu songer à faire sauter un monument de Lénine dans une allée en vue. Ce «il aurait pu songer» est la clé de la politique d'intimidation menée par la Fédération de Russie. Kolchenko est tout aussi innocent dans cette histoire. C'est juste un anarchiste informel. Selon les règles de la Fédération de Russie, les personnes ayant des points de vue différents n’ont aucune place dans la société.

Les premières arrestations de Tatars de Crimée, notamment des membres du Hizb ut-Tahrir, ont été en grande partie accidentelles. Quelqu'un quelque part a été pris en photo, par exemple…Des affaires pénales ont été engagées presque par hasard. Mais la deuxième vague d'arrestations, qui est actuellement en cours, a déjà touché des activistes apparus en réponse aux actions des autorités d'occupation. Des gens ordinaires qui n'ont jamais été impliqués dans le journalisme filment maintenant des perquisitions, des arrestations et des tribunaux. En outre, un mouvement assez puissant appelé «Solidarité de Crimée» a été créé.

- Que pensez-vous de l'échange des prisonniers politiques ukrainiens qui se trouvent dans la Fédération de Russie et en Crimée?

- Ceux qui sont en détention ou qui ne le sont pas mais qui continuent à se battre en Crimée ou au-delà, doivent comprendre que l'enjeu principal est le retour de la Crimée en Ukraine et la restauration de l'intégrité territoriale du pays avec Louhansk et Donetsk. Et la Russie doit être obligée de remplir cette exigence inconditionnelle. Et les échanges, la libération, après tout, ont tout de même une importance secondaire. Après en avoir libéré un, Poutine peut en prendre d’autres en otage. Par exemple, nous deux nous avons été libérés le 25 octobre et à la mi-novembre quatre autres Tatars de Crimée ont été arrêtés. Ce processus peut être sans fin, il n'est donc pas tout à fait correct de mettre la libération au premier plan. La pierre angulaire devrait être la cessation de la situation indigne qui s’est installée en Crimée depuis l'occupation.

- Quelle est la nature de l'endurance morale des gens qui s'opposent au régime?

- La résistance est une caractéristique d'une personne en particulier. Quand la majorité se plie et commence à s'adapter, il y a des individus qui entrent dans la lutte. De mon point de vue, dans des conditions ordinaires, ces personnes disent toujours la vérité et sont cohérentes dans leurs actions. L'essentiel est de préserver la dignité humaine: afin que ceux qui vous entourent n'aient pas la pensée que vous êtes faible et que vous puissiez trahir.

Et l'amour pour la patrie, pour sa terre - ce sont des problèmes de famille. La propagande de la télévision russe ne mène pas à l'amour, elle ne mène qu'à la haine. Maintenant, cette propagande et cette idéologie couvrent toute la Crimée. Toute une génération a été éduquée sur l'idéologie de l'État agresseur. Les professeurs qui avaient l'habitude de chanter l'hymne ukrainien demandent aujourd’hui à leurs élèves de dessiner la cocarde tricolore. Les élèves n'entendent plus l'hymne ukrainien, mais russe.

- En Ukraine, les Tatars de Crimée se sentaient chez eux?

- Se sentir chez soi devrait être un état naturel. Quand on vous dit tous les jours que vous êtes chez vous, cela n’est pas naturel non plus. De la même manière, la liberté est l’état normal d'une personne. Il n'y a pas besoin d'en parler, pas besoin de discuter - il faut juste être libre.

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