Vadym Prystaiko, ministre des Affaires étrangères de l’Ukraine
Il existe encore une chance d’obliger la Russie à faire des concessions, et il faut l'utiliser
18.10.2019 10:13

 L’agenda de la politique étrangère de l’Ukraine a fait l’objet de nombreux sujets d’actualité au cours des dernières semaines, mais la résolution du conflit armé dans le Donbass risque d’être, et restera, des ardues. Un retour rétrospectif à la formule oubliée de Steinmeier pour tenter de résoudre ce conflit a jeté de l'huile sur le feu et a même ravivé de légères effluves du Maidan. 

Comment faire pour que, en essayant d’éteindre le feu, on n’allume pas d’autres brasiers, pourquoi l'Ukraine insiste-t-elle pour tenir un sommet au format Normandie, quelles conséquences pourrait avoir la publication de l’entretien téléphonique entre les présidents Trump et Zelensky, ces questions et plusieurs autres, les correspondants d’Ukrinform les ont posées à Vadym Prystaiko, ministre des Affaires étrangères de l’Ukraine.

- Monsieur le ministre, le jour de votre nomination, vous avez déclaré devant le Parlement qu'il est extrêmement important que nous progressions dans le Donbass dans les six mois. Quelle est la raison de ce terme? Est-ce lié à la fin de la loi sur le statut spécial des territoires occupés ou à la période des six prochains mois de sanctions sectorielles de l'UE à l'encontre de la Russie?

- C’est une question que me posent souvent les journalistes et divers autres interlocuteurs. La première réponse est: «A combien de temps et à quoi devons-nous nous attendre? Il y a maintenant près de 14 000 morts. Quels chiffres devons-nous atteindre pour comprendre qu'une action radicale est nécessaire?».

En fait, nous n’avons pas de dates précises, mais nous avons essayé de trouver une période plus ou moins acceptable pendant laquelle nous essaierons de réaliser des progrès tangibles.

Trois ans se sont écoulés depuis la dernière réunion des dirigeants des pays du format Normandie. Ne plus organiser de sommet, c'est ne pas profiter pleinement de ces opportunités, car ce sont malheureusement ou heureusement les dirigeants des pays qui sont souvent les moteurs d'un changement possible. Que pouvons-nous vraiment gagner à cette rencontre? Les négociations sont déjà sur la table et tout dépend des compétences des équipes de négociation.

- Mais en nous limitant par des délais, nous risquons d'affaiblir notre position dans les négociations et de donner à la Russie l'occasion de continuer son jeu. Après tout, si nous sommes tellement intéressés par une réunion au format Normandie, alors son prix pour nous sera plus grand.

- Mais une date peut aussi donner un avantage, car la bureaucratie fonctionne de la même manière partout: si les dirigeants disent qu'une réunion est programmée pour un certain jour, il y a alors une chance d'obtenir quelque chose à cette date.

En d'autres termes, vous avez raison de dire que notre intérêt pour la réunion ne joue pas en notre faveur mais, d'autre part, une certaine date oblige toutes les parties à se mobiliser pour parvenir à un résultat.

- Pourquoi avons-nous accepté de discuter de la partie politique de Minsk avant celle de la sécurité? Les ministres des Affaires étrangères d’Allemagne et de France, Steinmeier et Fabius, ont déclaré que les élections dans le Donbass occupé devraient constituer la phase finale du processus de Minsk, c'est-à-dire qu'elles symboliseraient la fin du conflit armé.

- Je ne suis pas d'accord pour dire que nous commençons par la partie politique. En fait, nous avons commencé par une partie purement humanitaire.

Les premières initiatives du président Volodymyr Zelensky visaient à rétablir les transports, à reconstruire les ponts, et cela a pris plusieurs mois, puis à recommencer à verser les retraites, etc.

En d’autres termes, la première étape consistait à essayer de comprendre à quel point nous considérons comme étant des « nôtres», les Ukrainiens qui vivent de l’autre côté de la ligne de démarcation et à quel point ils se sentent comme une partie de notre société. Nous voulons les atteindre d'une manière ou d'une autre, les faire rentrer à la maison.

- Cependant, pour le moment, la partie politique est fixée dans les documents et la sécurité reste comme en coulisses. Et en principe, la Russie peut dire que seules les élections sont inscrites dans le document, elles auront lieu et ce sera la fin du conflit.

- Vous voulez dire la formule de Steinmeier? Le fait qu'il s'agisse d'un compromis entre deux approches complètement différentes: la nôtre et la russe.

Nous avons soutenu que les conditions nécessaires aux élections devraient d'abord être créées et que les Russes devraient organiser des élections de manière à ce que les gens sentent qu’ils puissent influencer quelque chose, qu’ils sont reconnus et alors ils arrêteront de vous tirer dessus.

Cette position est inacceptable pour nous et les Russes comprennent qu’une fois que nous aurons instauré le contrôle de la frontière, leur influence sur la région sera réduite à néant.

Par conséquent, les Allemands, par le biais de cette formule de Steinmeier, ont suggéré que les élections soient un «moment de vérité» lorsque la loi sur le statut spécial du Donbass cessera d'être temporaire et commencera à être permanente.

Mais le fait est que sans les deux lois, celle sur les élections et celle sur le statut spécial, la formule de Steinmeier ne joue aucun rôle!

Si ces lois stipulent que les élections doivent se dérouler dans le strict respect de la législation ukrainienne, cela signifie que des conditions de sécurité suffisantes doivent être créées, ce qui garantit que, avant la création de ces conditions, les élections ne pourront pas être organisées.

Le redéploiement des troupes fait également partie des conditions de sécurité, car il est impossible de réduire le niveau des hostilités sans retirer les forces armées de la ligne de démarcation.

- Le départ des forces armées est perçu comme une retraite et il est difficile de convaincre les gens que ce n'est pas le cas.

Il est vraiment pénible de battre en retraite en quittant leur territoire ukrainien Mais ce sont des forces armées qui partent, tandis que les autorités ukrainiennes, la police et d’autres organismes pouvant garantir la sécurité des citoyens restent en place.

La deuxième garantie est qu'aucune fortification n'est démantelée à ce stade et si nous constatons que, pour parler franchement, ils nous ont trompés et essaient de prendre nos positions, nos forces armées reviendront sur place.

Voilà un sujet brûlant qui suscite beaucoup d’émotions. Mais vous pouvez me demander logiquement, et sur quelle base nous avons déjà déplacé nos armes lourdes au plus profond de notre territoire?

C’est-à-dire que nous avons moralement accepté cela plus tôt, et il est maintenant dit qu’après les armes lourdes, nous devons retirer à une distance sûre nos militaires avec des armes légères, car ce sont les prochaines étapes après celles convenues à Minsk et déjà réalisées.

Nous en sommes maintenant au point où nous devons décider si nous allons de l'avant, si nos soldats vont rester dans les tranchées et nous allons continuer à perdre une ou deux personnes chaque jour.

Qui devrait prendre cette décision? Vous, moi, le président Volodymyr Zelensky, les manifestants dans la rue?

Pourquoi n’avez-vous pas posé cette question à Petro Porochenko il y a cinq ans lorsque les accords de Minsk ont été signés? Pourquoi avons-nous accepté de prendre le contrôle de la frontière en dernier lieu?

- C’était une situation différente. Et maintenant, nous avons l’impression que nous affaiblissons nos positions, bien que le temps semble jouer pour nous, car des sanctions contre la Russie sont en place.

- Et si elles ne sont pas renouvelées la prochaine fois, alors quoi? En Ukraine, il peut sembler que tout se passe comme prévu, mais nous constatons que ce n’est pas le cas.

Comme les sanctions ne sont pas simplement une liste de restrictions. Toute l’attitude envers la Russie, cette manière de ne plus serrer la main…. Tout cela est des sanctions. Si des pièces tombent, c’est-à-dire que quelqu'un commence à danser avec Poutine lors d'un mariage, quelqu'un termine les derniers kilomètres de North Stream-2, quelqu'un dit qu’il n’y aurait pas de mal à faire revenir Poutine au sein du G7, alors, à la fin, il ne restera pas grande chose: juste ne plus prolonger les sanctions à cause de la destruction du consensus.

Tout pays ayant des intérêts bilatéraux avec la Russie peut le faire, peut-être la Hongrie, peut-être l'Italie et un jour, nous verrons qu'il n'y a plus de sanctions.

- Début octobre, les médias russes ont annoncé que le document final du prochain somment au format Normandie avait déjà été convenu et qu'il ne contient pas de paragraphe sur le transfert du contrôle de la frontière à Kyiv. Est-ce vrai?

- Seule la partie concernant la formule de Steinmeier est acceptée. Je ne sais pas quel sera le document final, mais celui convenu par les conseillers est en réalité très court et ne fait que noter les progrès accomplis. Par exemple il est écrit que les parties se félicitent de l’achèvement du retrait et de la reprise des liaisons à Stanytsia Louhanska, de l’échange de prisonniers et donnent l’autorisation à leur ministre des affaires étrangères, relativement parlant, de continuer à travailler. Cela permet aux Russes de dire qu’il n’y a pas de contrôle à la frontière, mais qu’il n’y a rien du tout!

- C’est-à-dire qu’il s’agit d’une désinformation de la part de la Russie pour créer encore plus de tension?

-Oui. Il y a beaucoup de désinformations et la Russie le fait constamment. Regardez, à Minsk, ils sont d'accord sur la formule de Steinmeier, puis les «dirigeants des Républiques auto-proclamées de Donetsk et de Louhansk» sortent et déclarent que «les autorités de Kyiv ont enfin compris qu'ils n'auraient jamais le pouvoir sur nous». Sans aucun doute, cela est fait pour inciter la population à s'opposer à la politique de maintien de la paix du président Volodymyr Zelensky.

- Le sujet des élections locales dans les territoires occupés domine l'espace médiatique ukrainien, bien que nous ne sachions pas si les habitants des territoires occupés souhaitent ces élections. Après tout, ils peuvent les ignorer pour diverses raisons: ils peuvent être intimidés, ils peuvent avoir le sentiment de ne pas avoir besoin de cette élection.

- Effectivement, un tel danger existe. Mais quand il y a cinq ans nous sommes venus à Minsk pour signer des accords, nous ne connaissions pas non plus leur point de vue.

Mais en ce moment, nous avons convenu d'une série de mesures et nous n'avons aucun moyen de dire aux partenaires allemands et français, qui ont investi politiquement en nous, que nous avons réfléchi et que nous avons décidé de ne pas les remplir. Après tout, ils ont imposé des sanctions à la Russie et ont ainsi imposé des restrictions à leurs propres activités, qu’ils avaient promis de supprimer après le règlement du conflit dans le Donbass.

Nous travaillons simplement dans le format dont nous avons hérité, car personne, pas même Petro Porochenko, n’a eu la force morale de dire que les accords de Minsk avaient été conçus pour un an et que s’ils n’apportaient pas de résultats durant cette période, alors il faudrait chercher une autre option.

Cela devait être fait le 31 décembre 2015. Malheureusement, nous ne l’avons pas fait parce que l’on croyait fermement aux sanctions imposées à Minsk.

Nous sommes maintenant dans une situation où l'agresseur nous a attaqués avec des armes, mais nous, nous sommes obligés de trouver une réponse politique.

- Vous avez récemment déclaré que nous nous attendions à ce que la Russie fasse des pas à notre rencontre pour rétablir la souveraineté sur le Donbass occupé. Comment voyez-vous ces étapes?

- Nous comprenons que, malheureusement, ce territoire est directement gouverné par la Russie. C’est-à-dire que, pour diverses raisons, notre capacité à influencer ses habitants est extrêmement limitée. Nous en sommes également arrivés là - par exemple parce que nous avons interrompu tous les échanges commerciaux avec eux et nous nous sommes donc privés de la possibilité d’une influence économique de ce côté.

En fait, l'une des décisions de Poutine est suffisante pour que la Russie aille dans la direction souhaitée par tous, principalement l'Ukraine.

C'est-à-dire qu'il y a des mesures absolument spécifiques qui pourraient être prises dès maintenant. Par exemple, retirer du Donbass occupé les dirigeants de l'armée russe et les mercenaires qui s'y trouvent, arrêter le financement grâce auquel la Russie nourrit ces territoires, puisqu'ils ne sont manifestement pas autosuffisants, ordonner de retirer les armes lourdes du territoire de l'Ukraine et ne plus délivrer de passeports russes.

- Et quel est l'intérêt de la Russie à le faire, depuis le début de la guerre son but est de faire s'effondrer l'Ukraine? Et combien de temps pouvons-nous attendre de telles étapes?

- Excellente question, mais elle contredit votre précédente! Parce que si nous ne croyons pas en la possibilité d'aller de l'avant, que voulons-nous atteindre en restant là où nous en sommes?

Après tout, nous savons que la Russie a amené dans le Donbass occupé énormément de matériel militaire et d’obus, pour une centaine d’années à venir, au cours desquelles ils pourront bombarder nos troupes. C'est pourquoi nous ne voulons pas rester là et attendre les sixième, septième et huitième années, mais utiliser la pression des sanctions de l'Europe comme une occasion de forcer la Russie à faire des concessions.

- La Russie a récemment renvoyé des prisonniers de guerre ukrainiens en Ukraine. Les retours grâce aux échanges peuvent-ils être considérés comme exécutant une décision du Tribunal maritime des Nations Unies?

- À notre avis, il ne s’agit pas de la mise en œuvre de la décision du Tribunal. Mais les Russes ont ensuite envoyé une note officielle indiquant que les 24 marins ukrainiens avaient été remis à la partie ukrainienne. C'est, qu’à leur avis, ils ont rempli cette clause.

- Est-ce que le sujet de la visite officielle du président ukrainien à Washington reste toujours dans l'ordre du jour bilatéral? Ou bien restera-t-elle suspendue jusqu’aux prochaines élections américaines?

- La question n'est posée à personne. Il y a une invitation, le président Trump a invité le président Zelensky par écrit. Mais notre président a noté à juste titre lors d'une réunion à New York que Monsieur Trump avait oublié d'indiquer une date.

Cela a provoqué des éclats de rire, mais la date n’a toujours pas été donnée. Nous ne sommes pas très inquiets: il y aura une date et nous irons.

- Avons-nous une stratégie pour minimiser les risques possibles après la publication de la transcription téléphonique des présidents Zelensky et Trump?

- Notre tactique et notre stratégie sont très simples: nous n'interférons en aucune manière avec les «confrontations» intra-américaines, ni du côté républicain, ni du côté démocrate. Voici toute notre stratégie: rester en dehors de leur course.

- Quels dommages ont été causés par la publication de la conversation entre Zelensky et Trump dans les relations avec l'Allemagne et la France?

- Il me semble que nos partenaires occidentaux ont une composante émotionnelle un peu exagérée. Les propos incriminés n’avaient aucune forme radicale, mais des tensions sont encore ressenties.

Je travaille dans la diplomatie depuis longtemps et, franchement, je ne crois pas vraiment que les dirigeants des pays soient aussi sensibles. Il s’agit plutôt d’une certaine urgence et d’un certain désir de profiter des circonstances.

- Et quand aura lieu le prochain échange? C'était comme si c’était prévu, et qu’ensuite on ne sait pas pourquoi cela a été reporté.

- Chaque nouvel échange nécessitera de plus en plus d'efforts. Mais nous mettons la main à la pâte, nous finirons par accomplir cette mission et ferons rentrer nos gens chez nous.

Nadia Yourtchenko, Olexandre Khartchenko, Kyiv

Photo: Danylo Chamkine, Ukrinform.

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