Andriy Tarasov, vice-amiral, premier commandant adjoint des forces navales des forces armées de l’Ukraine
J'ai beaucoup perdu après l'annexion, mais j'ai gagné une liberté incroyable
03.03.2020 09:39

Le 1er mars, lorsque Vladimir Poutine a soumis au Conseil de la Fédération la proposition d’envoyer des troupes russes en Crimée, Andriy Tarasov, chef du centre des opérations navales, était à bord du navire «Hetman Sahaydachniy», qui revenait du golf d'Aden après une opération anti-piraterie. Et puis il est devenu l'un des personnages centraux de notre marine en Crimée.

Nous nous sommes entretenus avec le vice-amiral, premier commandant adjoint des forces navales d'Ukraine, à son arrivée d'Odessa pour un voyage d'affaires à Kyiv.

-Monsieur Tarasov , revenons à 2014. Vous revenez du golf d'Aden après une opération anti-piraterie à bord du navire «Hetman Sahaydachniy». En chemin, vous découvrez la situation en Crimée, et ensuite?

- En février, pendant l’opération, alors que nous étions  encore sur le navire, nous suivions les événements sur le Maidan. Lors de ces journées tragiques, nous étions simplement censés quitter Djibouti, mais nous nous sommes délibérément attardés sur ce raid extérieur pour nous trouver dans une zone d'accès à Internet et observer ce qui se passait chez nous. Nous ne sommes partis que juste à la date limite d’expiration de notre séjour afin de pouvoir passer par le canal de Suez. Nous avons compris que nous allions dans un pays qui évoluait. Fin février, nous sommes allés en Crète sur notre chemin. Le Parlement de Crimée avait déjà été saisi et nos unités bloquées. Nous avons parlé au téléphone avec nos camarades capturés en Crimée et avons compris qu'il s'agissait d'une guerre, que les hostilités actives n'étaient qu'une question de temps.

Par conséquent, nous avons planifié notre itinéraire (nous avons décidé d'aller à Odessa et non en Crimée) de manière à éviter une collision avec les forces ennemies dominantes. Il ne servait à rien de rester et d'attendre en Crète, car la situation ne semblait pas devoir être résolue dans un avenir proche, et il ne servait à rien de retourner à Sébastopol. Notre navire ne peut pas combattre près d'un embarcadère, nous avons donc compris que nous rendre à Sébastopol signifiait tomber dans un piège. Il n'y avait pas d’autre choix, nous ne pouvions aller qu'à Odessa. Il a été décidé de retourner à Odessa, puis le ministre de la Défense par intérim Yuri Teniukh a approuvé cette décision. Je suis retourné à Odessa, puis je me suis rendu en Crimée.

- Êtes-vous arrivé facilement en Crimée?

- Nous nous y sommes allés en voiture, je suis originaire de Donetsk, j'ai un nom de famille russe, nous avons donc passé les postes de contrôle sans aucun problème. Ensuite, j'ai visité le centre de soutien au combat opérationnel, la 36e brigade des garde-côtes à Perevalne, et je me suis rendu à la base navale de Sébastopol dans la baie de Streletska. J'ai parlé avec les commandants, y compris ceux qui étaient à bord des navires ...

Le 7 mars, les unités de combat ont été bloquées. Des «actions de démonstration» ont été menées à leur égard, y compris une imitation d'agression. Je voulais connaître personnellement la situation, comprendre comment la situation autour des unités évolue et quelle est l'humeur des commandants. Enfin voir tout cela de mes propres yeux. Parce que parler au téléphone ne remplace pas votre propre expérience. De plus, les moyens de communication sécurisés ne fonctionnaient plus et toutes les négociations avaient été mises sur écoute. Des forces spéciales concentrées de la Fédération de Russie procédaient à des écoutes 24 heures sur 24. Dans de telles circonstances, il était extrêmement difficile d'obtenir et de fournir des informations de nature «secrètes».

-Comment avez-vous vécu ces jours-là? Avez-vous compris que nous perdrons, que la Crimée nous était arrachée pour des décennies?

J'ai compris que c'était une guerre. Je ne suis pas rentré chez moi lors de ma première visite parce que je ne voulais pas créer des conditions dans lesquelles ma famille aurait pu être un facteur d’influence. Mais j’ai ordonné que ma fille soit envoyée en territoire contrôlé. Dans ces conditions, les commandants militaires ne pouvaient agir seuls. Parfois, certains disaient: les commandants devraient couler les navires. Comment procéder? Ensuite, le Bureau d’investigations d’État aurait engagé une poursuite pénale: pour quelle raisons les navires ont-ils été sabordés? A ce moment-là nous n’étions pas légalement en guerre. Et puis, un navire ne peut pas combattre près d'un embarcadère.

Et maintenant j’en suis convaincu: les commandants qui sont restés fidèles à leur serment ont fait le maximum possible. Ils nous provoquaient à utiliser nos armes. Ils voulaient avoir une raison d'envahir l'Ukraine continentale.

- Le 1er mars. Les Russes ont commencé à bloquer des unités militaires. Cette date, la date de la chute de nos forces navales, est-elle le jour de leur résistance ou le jour de leur remise à zéro, de leur renaissance?

- Les forces navales ont subi une épuration très difficile, nous étions peu nombreux, mais je fais à 200% confiance aux personnes avec lesquelles nous avons commencé à relancer les forces navales en 2014. J'ai perdu des amis en Crimée parce qu'ils ont trahi et maintenant ils sont morts pour moi, parce que je les ai supprimés de ma vie, je ne communique pas avec eux, je ne suis pas intéressé par ce qui leur arrive. Mais il y a eu des officiers avec lesquels je n'avais pas eu de contacts particuliers dans le service, et puis soudain ils sont devenus des officiers très proches, des frères, parce que nous avons survécu à tout cela et nous sommes restés fidèles, je sais qu'ils ne me trahiront pas et c'est très important. Par conséquent, le renouvellement de l'équipe et ce que nous avons fait au cours de ces 6 années, j’avoue que nous n'en avons pas encore fait beaucoup, mais nous avons repris la gestion, nous commençons le lancement de la renaissance de la Marine des Forces armées, nous avons développé une stratégie et une vision pour le développement.

- En fait, j'ai aimé la «stratégie de développement des Forces navales». Ce texte est court (pas plus de quinze pages), il est donc très facile à lire et vous vous fixez des objectifs réalistes. Donc, la première étape jusqu'en 2025 est la suivante: créer une petite flotte, surveiller les ports, les zones côtières et les eaux proches, est-ce que je comprends bien?

- Selon la stratégie, dans un premier temps, on suppose que nous reprendrons le contrôle de la situation en mer ... C'est l'observation de la situation. Et nous devons absolument avoir la capacité de surveiller la situation dans la zone proche afin que nous puissions mettre notre artillerie côtière en état de préparation complète en temps voulu, car cela peut se faire très rapidement. Autrement dit, nous avons un ensemble de forces qui peuvent empêcher l'ennemi de descendre à terre.

- Autrement dit, les parachutistes russes ne prendront pas Odessa?

- Ils ne le prendront pas. Nous avons un ensemble de forces suffisant pour repousser une attaque des parachutistes russes. Mais nous devons construire une stratégie telle que l'ennemi ne puisse même pas s'approcher de nos côtes. Et c'est la tâche de l’étape, sur laquelle nous travaillons. Autrement dit, il est impossible de permettre une arrivée par la mer, ils ne doivent pas mettre le pied au sol depuis la mer. Et notre tâche est de veiller à ce que notre côte ne soit pas accessible. C'est l'essence de la première étape.

Pour ce faire, restaurer le système de surveillance, constituer des forces qui dissuaderont l'ennemi et assurer la protection des ports, car c'est notre artère, qui assure le commerce et les bénéfices. Nous reprendront notre droit sur la mer d'Azov et sur le détroit de Kertch.

Bien sûr, nous n'atteindrons pas la parité avec la Fédération de Russie sur les forces navales. Mais il ne faut pas dire que nous ne les vaincrons pas. Nous devons agir de manière asymétrique, utiliser des armes contre lesquelles les Russes ne sont pas prêts.

Il faut comprendre qu'ils ont certaines limites en ce qui concerne leur flotte, y compris celles causées par les sanctions. Et il y a aussi un facteur de propagande: je ne dis nullement que leur flotte est faible, mais les rumeurs sur sa superpuissance sont exagérées. Parfois, ils émettent des vœux pieux. Nous devons avoir une petite flotte qui peut agir de manière décisive, soudaine, frapper rapidement et éviter d’être frappée…

- Et comment avez-vous alors géré le stress causé par l’annexion? Quelle perception aviez-vous de ces événements: vous quittez la Crimée, vous ne savez même pas si le pays allait résister? Vous ne connaissiez pas la fin des événements ...

- Bien sûr, je n'ai pas prévu ce qui allait se passer ensuite. Parce qu'alors j'observais comment les événements se sont déroulés dans le Donbass, j’ai regardé la prise de contrôle du service de sécurité de l'Ukraine à Kramatorsk, puis les événements de Slaviansk. J'ai constamment vu ce qui se passait à Donetsk; j'ai vu que l'Ukraine était progressivement expulsée des régions de Donetsk et de Louhansk. Dieu merci, nous avons défendu Kharkiv.

Je me souviens d’une journée. C'était fin mars-début avril, un temps printanier, je n’étais pas revenu chez moi depuis six mois, je suis finalement rentré chez moi, le soleil brillait probablement là-bas, les feuilles devaient apparaître, les fleurs aussi, alors que pour moi cette période était si sombre. Et je ne me souviens même pas de la météo. Je comprenais que c'était le printemps, que tout s'éveillait, mais j'ai vu que tout allait mal. Quand je suis arrivé à la maison, un voisin (c’était un agent du Service de sécurité de l’Ukraine resté là-bas) m’a demandé: «Où allez-vous?». Et je lui ai répondu: «en Ukraine». Alors, il a détourné les yeux. Et pour le stress ... on n’avait pas le temps pour le stress, il fallait évacuer les gens de la Crimée.

Depuis le 1er avril beaucoup avaient été expulsés de leurs appartements (ceux qui louaient un logement). Les propriétaires n’ont pas prolongé le bail et disaient aux personnes: allez-vous en. Les cartes bancaires ne fonctionnaient pas, c'est-à-dire que les gens se retrouvaient sans argent. Des navires avaient déjà été saisis à différents endroits de Sébastopol, mais les équipages des navires se sont rassemblés, alignés le matin. Et les grands-mères locales, qui se souvenaient de leur jeunesse soviétique là-bas, les dénonçaient à la police ...

Et il fallait partir de manière organisée. Nous avons commencé à partir lorsque nous en avons reçu le commandement. Chaque jour travaillait contre nous, nous recevions un ordre le 3 mars et le 4 mars partait le premier convoi, c'était l'Académie de la Marine, les cadets, ils sont partis. Ce fut la première colonne organisée. Les Russes ont détenu ces cadets pendant plusieurs heures et ont fouillé leurs affaires, ils ont confisqué des ordinateurs portables et leur ont fait subir des moqueries et une telle humiliation.Cependant, beaucoup de personnes nous ont aidés.

Ne pensez pas que tout le monde en Crimée a soutenu les Russes, en aucun cas! Il y avait des gens qui nous ont donné les biens de leur institution, se rendant compte qu'ils appartenaient à l'État, qu'elle serait placée sous le contrôle d'un pays étranger. Par exemple, les ordinateurs et les radiateurs pour chauffer les casernes. Donc, nous avons ressenti le soutien de la population.

Par conséquent, nous devons clairement comprendre qu'il y a nos citoyens là-bas en Crimée. On essaie de les expulser, car il y a un afflux de Russes. Par tous les moyens, ils forcent nos gens à quitter la Crimée, à partir vers le territoire contrôlé et ils remplissent leur place d'immigrants de Russie. Et c'est cette politique, pré-planifiée par les Russes, qu'ils mettent constamment en œuvre afin de changer la composition de la population de Crimée. Les Russes rêvent de faire avec la Crimée ce qu’ils ont fait dans la région de Kaliningrad en Prusse orientale.

Mais je suis sûr que nous récupérerons la Crimée. Nous devons y travailler et cela ne signifie pas que nous allons la saisir par la force. Non, il faut utiliser toute une gamme de méthodes: travailler sur la ligne diplomatique, dans le domaine juridique, sur les questions économiques. Et il doit y avoir une composante militaire qui fournit et soutient tous nos efforts. Pourquoi l'agression de la Fédération de Russie a-t-elle eu lieu? Parce que nous avons incité la Russie à cela par notre faiblesse.

Les Britanniques ont un proverbe: nous avons une flotte, donc rien ne peut se passer. Nous devons avoir des forces armées, y compris la marine, afin que rien de ce genre ne nous arrive à nouveau. Tous les pays qui sont neutres aujourd'hui- la Suède, la Suisse, ont également acquis la neutralité dans une lutte sérieuse au cours des siècles précédents. Par conséquent, nous devons être forts pour défendre nos intérêts et empêcher de nouvelles agressions. Et ils (Russie - ndlr) n'ont pas abandonné leursintentions de poursuivre l'agression. Nous les avons arrêtés maintenant, mais ils cherchent les moyens de nous diviser de l'intérieur, de nous diviser sur nos préférences politiques, sur les questions linguistiques.

- Qu'avez-vous gagné de plus important pendant la campagne de Crimée et l'annexion? Vous avez peut-être acquis un capital symbolique, une impression, une sorte de conviction. Y a-t-il quelque chose qui vous reste précieux?

- Toutes les barrières sont tombées, je ne valorise pas ma position, mon statut, les choses matérielles, car je sais comment on les perd. Et je sais qu'il y a des choses beaucoup plus importantes que cela. J'ai beaucoup perdu en Crimée, j'ai perdu presque tout un monde, j'y ai vécu pendant 20 ans et beaucoup de mes proches sont là-bas. Mais maintenant j'ai une nouvelle famille, une petit fille est née, ma fille aînée a déménagé ici, elle vit maintenant à Odessa. Autrement dit, ce qui s'est passé avant 2014, tout cela a été laissé loin derrière. Et maintenant, tout a complètement changé pour moi. Mais grâce au fait que je n'ai pas perdu mon honneur, je n'ai plus de barrières. C'est la liberté intérieure que j'ai acquise là-bas, et je la chéris énormément.

Lana Samokhvalova, Kyiv

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