Dmytro Kuleba, ministre des Affaires étrangères: Pour arrêter la guerre dans le Donbass, la diplomatie passe à l'offensive
A l’occasion des 100 jours de sa prise de fonction, Dmytro Kuleba, le ministre des Affaires étrangères de l’Ukraine, a accordé une interview au journaliste d’Ukrinform.
18.06.2020 09:55

- Monsieur le ministre, lors de votre prise de fonction à la tête de ce ministère, vous avez déclaré à votre équipe que vous souhaitiez changer l'approche des diplomates sur leur travail, éveiller leur initiative. Avez-vous réussi?

- Oui. Je suis très satisfait des résultats des changements qui ont commencé en mars et pour lesquels j'ai simplement fixé le rythme et les idées clés, mais qui ont été pleinement mis en œuvre par mes collègues du ministère des Affaires étrangères. Je leur en suis très reconnaissant! Et la rapidité avec laquelle nous progressons confirme que tout cela était attendu depuis longtemps, nous avions juste besoin d'une impulsion et d’une formulation correcte des idées pour pouvoir les mettre en place.

Par conséquent, le lundi 15 juin, je ferai une présentation au cours de laquelle je ne parlerai pas de la manière dont nous allons réformer le ministère des Affaires étrangères, mais des changements que nous avons déjà introduits.

- Le renouvellement des cadres dirigeants du ministère des Affaires étrangères est-il terminé?

- Non. Aujourd'hui, à mon initiative, Emine Dzaparova et Yevhen Yenin ont été nommés au poste d’adjoints du ministre. Le président de l'Ukraine attend maintenant l'approbation de deux autres candidats aux postes de vice-président et il y aura également un nouveau secrétaire d'État au ministère des Affaires étrangères.

- Des nominations d'ambassadeurs, dont il n'était pas habituel de parler avant qu’elles ne deviennent un fait officiel, ont récemment été annoncées. En particulier, il a été communiqué que Vadym Prystayko avait exprimé son souhait de devenir ambassadeur d'Ukraine au Royaume-Uni, et le chef de l’Office du président, Andriy Yermak, a annoncé que l’ambassadeur d’Ukraine en France sera bientôt remplacé.

- En fait, bien avant la destitution de Vadym Prystayko du poste de vice-Premier ministre, j’ai proposé au président sa nomination comme ambassadeur au Royaume-Uni. Par conséquent, nous avons simplement expliqué à la société qu’il ne part pas en exil, mais se prépare pour une mission, car c'est un diplomate de carrière expérimenté. Par conséquent, dans ce cas, l'annonce était uniquement due à la nécessité d'expliquer à la société ce qui se passe.

En ce qui concerne le changement d'ambassadeur en France, pour autant que je m'en souvienne, Andriy Yermak s’est vu poser cette question lors d’une réunion avec des hommes d’affaires et il a répondu que c'était prévu.

Je pense que la diplomatie devrait devenir plus ouverte. Si une décision politique est prise et que nous savons qu’elle sera mise en place, alors pourquoi ne pas en informer la société?

Vous insistez constamment sur l'importance de la diplomatie économique. Comment formulez-vous exactement la tâche des ambassadeurs dans ce domaine?

- En plus de trente ans d'indépendance, beaucoup de mots dans le dictionnaire politique ukrainien ont été discrédités. En diplomatie, l'un des termes discrédités est celui de «mise en place de la diplomatie économique». Nous faisons cela depuis 30 ans, mais le résultat est toujours le même!

Je crois que l’indice de performance clé pour les ambassadeurs, précisément pour les raisons que vous avez énoncées, est un problème secondaire. Parce qu'il peut y avoir un indice de performance clé général «croissance des échanges commerciaux entre les pays», mais pouvoir évaluer la part de cette croissance à porter au mérite de l'ambassade n’est pas réaliste.

En fait, l’essentiel est ailleurs: il faut qu'un diplomate et un homme d'affaires parlent la même langue. Lorsqu'un homme d'affaires se tourne vers un diplomate et dit qu'il est nécessaire d'obtenir, par pure convention, un certificat E130 dans ce pays pour que les produits ukrainiens puissent entrer sur le marché de ce pays, le diplomate doit comprendre aussitôt ce dont il s’agit. Il faut que, lorsqu'un homme d'affaires étranger s’adresse à un diplomate ukrainien en lui disant qu’il voudrait investir en Ukraine, le diplomate sache aussitôt comment aider cet homme d’affaires, qui il doit contacter, et être sûr que ce ne sera pas un coup d’épée dans l’eau. 

C'est-à-dire que la question essentielle est de mettre en place des processus afin que les entreprises ukrainiennes voient que leurs problèmes d'accès aux marchés étrangers sont résolus, afin qu’un investisseur étranger soit satisfait de la façon dont l'État ukrainien traite ses investissements dès ses premiers contacts avec l'Ukraine dans son pays, en la personne du diplomate ukrainien.

- Pour essayer de résoudre le conflit dans le Donbass, le gouvernement précédent cherchait à maintenir une pression internationale croissante sur la Russie pour l'obliger à partir du Donbass. Sur quoi la nouvelle équipe parie-t-elle?

- Nous nous concentrons sur trois choses. La première est la diplomatie offensive. Cela signifie que nous n'attendons pas que la Russie propose ou essaie d'imposer quelque chose, mais nous proposons, initions, créons des situations auxquelles la Russie est obligée de répondre, et non l'inverse.

Nous avons proposé que les réunions du Groupe de contact tripartite se tiennent même en cas de pandémie sous forme de visioconférences afin de ne pas permettre à l’autre partie d’utiliser la pandémie pour ralentir le processus. Soit dit en passant, la Russie a tenté de le faire en bloquant l'accès de la mission de suivi de l'OSCE au territoire du Donbass occupé, mais elle n'a pas réussi à ralentir le processus de négociation au sein du Groupe de contact tripartite.

Nous avons rehaussé le statut de la délégation ukrainienne et y avons introduit de nouveaux membres, dans l’attente d’une réciprocité de la Fédération de Russie, la contraignant ainsi à faire également preuve d’un intérêt pour le dialogue et la recherche de solutions.

Nous avons inclus des représentants de certaines zones des régions de Donetsk et de Louhansk choisis parmi les personnes déplacées, établissant en fait une nouvelle norme de travail.

Le deuxième élément est une pression internationale accrue.

Depuis le début de ma prise de fonction en mars, nous avons, avec nos partenaires allemands et français, rétabli le dialogue du format Normandie au niveau ministériel, le premier depuis les deux dernières années.

En outre, une délégation ukrainienne d’un haut niveau s'est rendue à Berlin, où nous nous sommes entretenus avec les ministres de la défense et des affaires étrangères de l'Allemagne et le conseiller en politique étrangère du chancelier allemand.

Le troisième élément est une forte intensification de l'avancée de la question de la Crimée sur la scène internationale. Nous travaillons maintenant très sérieusement pour sortir la Crimée de l'ombre, car nous ne pouvons en aucun cas l'oublier!

- A votre avis, une telle intensification de notre position dans le Donbass aura des résultats pratiques? Comment le ministère des Affaires étrangères évalue-t-il généralement les véritables objectifs de la Russie dans le Donbass?

- Si nous écoutons les déclarations officielles sur les objectifs de la Russie, ils consistent à faciliter le retour de certaines régions des régions de Donetsk et de Louhansk en Ukraine, mais aux conditions, en fait, de la Russie.

Notre objectif est également de restituer ces territoires à l'Ukraine, mais en aucun cas aux conditions de la Russie. Et autour de cela, en fait, se déroulent toutes les manœuvres.

En diplomatie, il existe trois méthodes principales pour atteindre un objectif.

La première est d’agir, d'imposer votre agenda, vos idées et de faire réagir votre partenaire.

La seconde est de ne rien faire, alors les choses, en règle générale, meurent d'elles-mêmes ou vous êtes mené par un partenaire qui agit.

Et la troisième est d'imiter l’action, sans vraiment faire quelque chose.

Je ne veux pas me plonger dans le passé, mais maintenant notre position de principe est d'utiliser la première méthode: une diplomatie offensive active, promouvoir nos idées, nos initiatives, nos propositions.

À notre avis, c'est le seul moyen de créer une situation où la Russie sera finalement obligée de prendre une mesure constructive, car elle n'agit pas non plus isolément, et ses arguments selon lesquels l'Ukraine n'est pas constructive, ne veut pas de règlement et viole Minsk semblent alors tout simplement absurdes dans le contexte de notre manière d’agir.

Tous nos partenaires le constatent et reconnaissent que nous sommes vraiment actifs, constructifs, nous voulons chercher une solution, et c'est pourquoi l'argument russe à propos, selon le terme conventionnel, de la «mauvaise» Ukraine ne marche plus.

- Lorsque vous avez annoncé une réunion au format Normandie au niveau ministériel à Berlin dans un proche avenir, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, n'a pas du tout réagi. Alors cette réunion aura-t-elle lieu ou non?

- Nous recherchons une date et je suis convaincu que nous la trouverons. Je suis ouvert au dialogue avec Sergueï Lavrov. Si cela aide à résoudre nos problèmes et contribue à la désoccupation du territoire ukrainien, à la libération des prisonniers ukrainiens, je suis prêt à coopérer sous n'importe quel format.

- Pendant ce temps, la Russie continue de délivrer illégalement des passeports dans le Donbass occupé et déclare que d'ici la fin de l'année, elle pourra délivrer 600 à 800 mille passeports russes aux Ukrainiens du Donbass. Comment voyez-vous la solution du problème des passeports russes dans le Donbass après des élections locales, même hypothétiques?

- Les passeports russes dans les régions occupées des régions de Donetsk et de Louhansk sont nuls du point de vue juridique. En délivrant ces passeports, la Russie viole gravement le droit international. Par conséquent, pour nous, ils n'ont aucun poids.

Dans le même temps, je vous exhorte à faire très attention à la manière de caractériser les personnes prenant un passeport russe en territoire occupé.

Certains le prennent pour des raisons idéologiques, car ils sont prêts à aller «jusqu'au bout» pour la Russie.

D’autres pour des raisons de commodité au quotidien: pour partir, traverser la frontière, pour recevoir des allocations. Soit dit en passant, de telles personnes peuvent rester fidèle à l'Ukraine et souhaiter son retour.

D’autres encore le prennent pour des raisons de sécurité: pour ne pas se retrouver la «liste noire».

L’essentiel ici est complètement différent: du point de vue du droit, ce sont des morceaux de papier absolument sans valeur, et la pratique de les délivrer devrait être arrêtée. Par conséquent, nous travaillons avec la communauté internationale, avec nos partenaires, afin qu'ils ne reconnaissent pas ces passeports et que nous fassions pression ensemble sur la Russie pour qu'elle cesse cette pratique.

- Selon vos prévisions, des élections locales auront-elles lieu dans le Donbass occupé à l'automne?

- Cela dépendra de l'évolution du processus de Minsk. Mais il n'y aura pas d'élections sous la menace d'une arme!

- Selon des sondages récents, le soutien à l'adhésion à l'UE en Ukraine est tombé à 46% contre 64% en décembre dernier, tandis que le soutien à l'adhésion à l'OTAN est tombé à près de 42% contre 51%. Dans le même temps, la rhétorique anti-occidentale et, en particulier, anti-américaine se développe, à laquelle le gouvernement ne répond pas réellement. Comment cela est-il perçu par nos partenaires dans le contexte de nos aspirations européennes et euro-atlantiques?

- Je m'inquiète de la propagation dans les médias ukrainiens de la rhétorique anti-occidentale, car ce n’est pas tout à fait dans l'intérêt du peuple ukrainien.

Mais il n'y a pas de rhétorique anti-occidentale dans la verticale exécutive du pouvoir ou dans la verticale responsable de la politique étrangère. Nous sommes absolument convaincus que l'Ukraine doit continuer de progresser vers l'adhésion à l'Union européenne et à l'OTAN, et je ne vois même pas la moindre trace de retournement ou de changement d'attitude à l'égard de cette voie.

- L'Iran a récemment annoncé que ses responsables étaient prêts à venir en Ukraine pour poursuivre les négociations dans l’affaire du crash de l’avion de l'UIA à tout moment dans un proche avenir. La date de ces négociations est-elle déjà déterminée?

- Je respecte l'Iran en tant que poids lourd dans la négociation. Une affaire d’avion abattu est très sensible, puisqu'il s'agit des sentiments des familles des victimes. Par conséquent, nous essayons d'agir aussi correctement que possible et exhortons nos partenaires iraniens à faire de même.

Pour l'Ukraine, trois points sont cruciaux dans cette affaire. Le premier est l'établissement d'une cause objective de ce qui s'est passé sur la base d'une analyse complète de toutes les informations, et pour cela nous avons besoin des «boîtes noires». Sans leur décryptage, la mise en place d'une image valable ne sera pas totalement légitime.

Le deuxième point concerne l'indemnisation des familles de toutes les victimes et de la compagnie aérienne. C'est tout un bloc de questions. Et le troisième est la poursuite des responsables.

Ce sont les trois objectifs que nous poursuivons et dont nous parlons avec l'Iran.

Quant à savoir quand et qui viendra chez qui ... En mars, lorsque je suis devenu ministre, l'Iran a annoncé sa volonté de se réunir dans un proche avenir. Pour le moment, cette réunion n’a pas eu lieu. Nous espérons que le délai entre les déclarations de préparation de l’Iran à la réunion et la mise en œuvre de cette préparation sera réduit autant que possible.

Quant aux «boîtes noires», alors il y a beaucoup de manoeuvres autour d'elles. Mais je suis convaincu que tout se fera finalement dans le cadre des procédures internationales dans le plein respect de toutes les règles.

La légitimité complète de ce processus est d'une importance capitale pour nous.

Enfin, parlons de sujets d'été. Maintenant que les frontières sont ouvertes, le service aérien avec différents pays est progressivement restauré. Dans le même temps, vous ne conseillez pas aux Ukrainiens de partir en vacances à l'étranger cet été, alors que le ministre allemand des Affaires étrangères a été plus catégorique et a déclaré que l'Allemagne n'évacuerait pas ses vacanciers en cas d'infection par le coronavirus pendant des vacances à l'étranger. Quelle sera la politique du ministère des Affaires étrangères de l'Ukraine dans une telle situation?

- Le ministère des Affaires étrangères de l’Ukraine a toujours eu pour tâche de promouvoir la liberté de circulation des citoyens et de protéger leurs droits à l'étranger.

Par conséquent, le ministère des Affaires étrangères ne fera en aucun cas obstacle aux citoyens ukrainiens qui veulent aller quelque part. Mais tout ce qui est en mon pouvoir est de leur rappeler qu’actuellement tout voyageur se met en danger.

Par conséquent, voyagez si vous voulez, mais souvenez-vous toujours que le monde est dangereux!

Nadia Yurtchenko, Kyiv

Photo: Hennady Mintchenko

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