Mikhaylo Syrokhman, critique d'art, chercheur d'églises en bois:
Les églises en bois de Transcarpatie sont les héritières de l'architecture du monde sacré
08.04.2018 12:00 259

Les églises ukrainiennes en bois sont des bâtiments architecturaux uniques. Selon le chercheur d’églises en bois de Transcarpatie, le critique d'art, Mikhaylo Syrokhman, reconnait que dans aucun autre pays, l'arbre en tant que tel n’est aussi harmonieusement dévoilé qu'en Ukraine.

En Ukraine, le plus grand nombre d'églises en bois est enregistré en Galicie. Cependant, en Transcarpatie où elles sont quantitativement moins nombreuses, 60 des 110 églises peuvent être considérées comme anciennes, elles sont mieux préservées. En outre, les églises de Transcarpatie présentent une telle variété de styles, qu’on ne les retrouve dans aucune autre région d'Ukraine. En général, il existe cinq principaux styles architecturaux et plusieurs styles locaux. En Transcarpatie, il y a aussi l'une des plus vieilles églises en bois, dédiée à Saint Mykolay, qui  date de  1470.

- Quelles sont les origines de ce phénomène de l'église ukrainienne en bois?

- Ici, jadis, c’était le royaume du bois, tout était en bois.  Par conséquent, les constructions d’églises ont permis de porter à son apogée ce noble matériau.

- A une certaine époque, les églises ukrainiennes étaient souvent comparées aux temples japonais ....

- C'est un parallèle très intéressant et approprié. Bien que, en principe, dans le monde, tout a ses parallèles. La stratification des églises ukrainiennes et des temples japonais est une coïncidence purement externe, mais réelle. Mais il y a également des différences dans les méthodes de construction : ainsi, l’angle de construction est aussi si simple chez nous qu’il est complexe chez les Japonais, et d’ailleurs pourquoi font-ils des choses aussi compliquées! Notons encore que les églises ukrainiennes sont bâties selon une véritable architecture, à la fois à l’extérieur et à l’intérieur.

En Norvège, les églises sont  sobres à l'extérieur, selon le style Vikings, mais à l'intérieur,  on relève de très nombreuses sculptures, une pièce ouverte et des colonnes. On pensait que l’on devrait retrouver  le même espace restreint à l'intérieur, une sorte de rigorisme,  mais pas du tout. Cela crée une certaine dissonance, ce qui n'est pas le cas dans l'église ukrainienne.

- Mais peut-être que les Français ou les Norvégiens peuvent nous apprendre à protéger ces églises merveilleuses, n'est-ce pas?

- Je suis d'accord. Mais ils vivent dans un état fort qui préserve le patrimoine religieux. En Ukraine, cette prise de conscience commence seulement à émerger.

Trois facteurs ont conduit nos églises en bois et notre patrimoine architectural en général à se dégrader : la non-participation de l'État à la préservation de ses monuments historiques, la non-application des lois par nos élus qui ne respectent même pas ce que la loi protège,  et enfin, l’influence du Patriarcat de Moscou qui conduit parfois des activités hostiles au peuple ukrainien et à la préservation de nos monuments. En ce qui concerne l'activité du Patriarcat de Moscou, il convient de noter que les Transcarpatiens n'ont même pas eu le temps de remarquer comment le visage architectural de la région avait changé ces dernières années. Les églises sont construites dans un style curieux, tout à fait inhabituel dans cette région, le style de Moscou. Et pourtant, ici, une tradition orthodoxe ukrainienne perdure.

- C’est une manière de marquer le territoire?

- Oui, c’est une domination et une confirmation du mythe que cette terre est leur terre russe.

- Et cela ne concerne pas seulement la construction de nouvelles églises; souvenez-vous du scandale que nous avons eu l'année dernière à Bukivtsevo, un village de la région de Transcarpatie, quand ils ont changé la forme authentique du dôme baroque, en «oignon» de Moscou.

- Eh bien, en général, on dit que les églises pourvues de flèches « ne sont pas bénies », par conséquent, il est nécessaire de les remplacer par des « oignons ». Quant à Bukivtsevo, c'est une erreur, car si le gouvernement a reçu les fonds, il fallait contrôler leur utilisation. Or le Conseil régional a suivi la procédure: l'argent a été alloué, le maître a été trouvé, et il s'est avéré  que la construction a été faite selon les normes et les intérêts de Moscou. A cela s’ajoute encore un autre scandale concernant le monastère de Bukivtsevo; un maitre d’œuvre  qui sculptait des iconostases s'est avéré être gréco-catholique, alors les moines ont annulé leur demande, déclarant qu'il souillerait l'iconostase par son travail.

En comparant avec d’autres régions où les toitures des  églises sont recouvertes d’étain, la Transcarpatie est relativement protégée. C’est ainsi  dans la région de Lviv et surtout dans la région d’Ivano Frankivsk, avec une église Hutsul! Tout est étroitement scellé avec de l’étain, les cours sont pavées ou bétonnées, et cela, quelle que ce soit la communauté, orthodoxe ou gréco-catholique.

- Pourquoi la Transcarpatie a-t-elle cette chance ? La nouvelle technique n’est-elle  pas arrivée jusqu’ici?

- Les dégâts principaux concernant nos églises datent des années 90, et il se trouve que les autorités régionales ont adopté une position claire, stipulant que les églises en bois devaient être préservées. Et ce processus de destruction a cessé, quel que fut le gouverneur. Cela a été bien compris et chacun a pris conscience de la valeur de ces églises et désormais l’expression : la Transcarpatie est le pays des églises en bois, peut se vérifier.

- Et on ne peut pas faire marche arrière?

- Bien entendu que l’on peut. Et la loi indique qu’il est possible d’obliger les communautés à restaurer les monuments à l’identique. Mais ici, tout repose sur la volonté politique : où peut-on la chercher?

- Nous avons tellement de problèmes dans l'État que c'est précisément "la volonté politique »qui a autre chose à faire que surveiller les matériaux qui recouvrent les toitures des vieilles églises de Transcarpatie...

- Vous savez, les problèmes de gestion du quotidien  existent et existeront toujours. Mais une église existe et ensuite, en raison d’actions inconséquentes, elle n’existe plus. C’est ainsi qu’il n’y aura plus de lendemain.

- Pourquoi définissez-vous les années 90 comme années de la plus grande menace pour les églises en bois?

- Le chaos après la chute de l’Union Soviétique, la liberté de religion…

- Quand vous arrivez et que vous dites : « les gars, vous ne pouvez pas faire cela », comment réagissent-ils?

- Normalement, ils poursuivent leur travail à leur façon. Et ensuite, nous regarderons  cette vieille plaque en étain comme un bonheur, elle nous semblera presque authentique. Et cette plaque en or s’avérera répugnante, comme si l'or était recouvert de polyéthylène.

Le problème des vieilles églises en bois, dans les zones, est aggravé par l'indifférence qui règne dans ces régions. Bien que l'expérience montre qu’il suffit qu’un homme au village appréhende ce problème pour que l'église vive et soit protégée. Par exemple, je tiens à souligner cette situation, dans le village de Zhdenievo-région de Transcarpathe -, où un habitant a décidé que la nouvelle église gréco-catholique serait construite en bois dans le style Boykos, une ethnie montagnarde ukrainienne de la chaîne des Carpates ukrainiennes et de quelques zones frontalières du Nord Est slovaque et du Sud Est polonais. Donc, une magnifique église a été construite, dans le style moderne des églises Boykos. Parlons du Père Volodymyr  Prodanets qui vit dans le district de Rakhiv et qui a déjà construit deux églises en bois. L'une d'entre elles se trouve à Ouzhgorod, dans l'ancien cimetière. C’est une copie approximative de l'église de Neresnytska, brûlée dans le village en 2003, qui était la dernière église en bois dans la vallée de la rivière Teresva. Elle a été reconstruite par des artisans de Rakhivshchyna qui ont tout reconstruit après avoir transporté les différentes parties de la construction ici et les avoir assemblées. A Lugakh, Prodanets a érigé une église Hutsule moderne, un vrai mémorial.  L’église d’Ouzhgorod est aussi un mémorial.

- Très intéressant. Surtout si on prend bien conscience du fait que maintenant aucun maître ne construira un tel édifice ...

- Certes, il existe des maîtres, mais le problème  majeur est lié aux difficultés à trouver le bois; actuellement, le bois  n'a pas la densité de celui d’un bois qui résistait 30 ou 40 ans. Les biocapteurs de nos forêts sont cassés, les forêts sont des bois de plantation qui n’ont plus la même longévité; souvent il faut le renouveler après 15 ans. Par conséquent, il faut le faire cuire dans de l'huile siccative et le recouvrir de conservateur. Mais il existe des maîtres qui peuvent réaliser cela.

- Autrement dit, l'argument qu’il n'y a pas de maîtres n’est pas valable?

- Absolument. Les maîtres arrivent quand le travail arrive. Et il faut avoir une stratégie, quand nous parlons du développement touristique de la région,  pour rendre aux églises de Transcarpatie leur apparence historique. Et ceci est possible, comme nous l’avons déjà souligné.  Il faut seulement de la compréhension, de la volonté et de l’argent. En conséquence, notre attitude envers la nature de notre région ne fait qu’appauvrir sa valeur paysagère.

Et là aussi il serait bon de fixer une zone de sécurité à proximité des églises : ne pas construire de clôtures en béton, d'escaliers, ne pas poser de pavés autour de l’église. Quant à la zone de protection, c'est le problème de la plupart des églises en bois. Par exemple, les chefs-d'œuvre architecturaux des Boykos sont concentrés dans le district de Velykoberezyanchtchyna, mais la destruction des originaux est une catastrophe. Les églises sont entièrement recouvertes d’étain et personne ne sait ce qui se passe sous cette couche d’étain: le bois ne respire pas, la chaleur de l'été empêche toute évaporation de l'humidité. Et finalement, il est facile de dire: « Tenez, notre église est tombée, nous en construirons une nouvelle ».

Le nouvel exemple de la barbarie débridée est l'histoire de la plus belle basilique des Hutsuls du village de Stebny. Un philanthrope a proposé de restaurer l'église à ses frais, mais ce chef d’oeuvre a été tellement dénaturé qu’il aurait fait fuir n’importe qui.

- Vous inspectez toujours les églises anciennes?

- Récemment - non. Je ne veux pas être traumatisé, après tout, je garde le souvenir de ces églises lorsqu’elles étaient belles encore. Je voudrais retourner à Uklyn, dans la région de Svalyava. Il y a une petite église dont on a retiré la couche d’étain.

- Que va-t-il se passer ensuite avec les églises? Les gens vont-ils se réveiller? Vont-ils les protéger? Les restaurer?

- Nous verrons. Des jeunes s'intéressent à ces problèmes, mais c'est une goutte d'eau dans la mer. Il est nécessaire que les autorités s’engagent. Le secret est simple: nous devons nous comporter comme des patriotes du pays, de la région, du district, du village et c’est tout. Nous devons aimer notre environnement plus que les dollars. Par exemple quand une grange  brûle, des représentants du bureau du procureur et  des enquêteurs viennent, des personnes sont interrogées, des enquêtes sont menées… Et l'église a été incendiée, c'est comme ça... Ce sont les affaires de l'église, nous ne sommes pas confus à ce sujet concernés par ce problème.

Tetyana Kogoutytch, Ouzhgorod

         EH

Rubriques

L'Agence

Information importante : toute utilisation de données ou informations du site «ukrinform.fr» sur internet nécessite de citer ukrinform.fr et d’indiquer via un lien comment consulter la source de l’information. Toute utilisation de données ou informations du site «ukrinform.fr» dans le cadre d’une publication destinée à l'impression nécessite une autorisation écrite de l’équipe d’ukrinform.fr. Les publications présentées comme des «publicités» relèvent du domaine de la publication.

© 2015-2018 Ukrinform. Tous droits réservés.

La conception de site — Studio «Laconica»
Recherche avancéeMasquer la barre de recherche avancee
Par période:
-