Serhiy Chypylov , chef de la clinique chirurgicale de l'hôpital de Kharkiv
Il y a eu des périodes où les médecins travaillaient pendant 5 jours 24 heures sur 24, avec de courtes pauses pour une collation
21.01.2020 14:45

Depuis le début de la guerre, le Centre médical militaire de la région du Nord de l’Ukraine, ou plus simplement, l'hôpital de Kharkiv, a soigné environs 6 000 militaires ukrainiens blessés dans la zone des hostilités dans le Donbass et a fourni une assistance médicale à environ 26 000 militaires.

L'hôpital devait toujours être prêt pour un accueil massif de patients, mais la guerre a tout de même radicalement changé. Les médecins qui se rendaient dans les points chauds du monde entier pour acquérir de l'expérience dans les missions de maintien de la paix peuvent désormais former leurs collègues de l'étranger. Le chef de la clinique chirurgicale de l'hôpital, Serhiy Chypylov a décrit au correspondant d’Ukrinform le quotidien au sein de l’hôpital.

-Monsieur Chypylov, quand la guerre a commencé, l’hôpital était-il prêt à recevoir autant de patients avec des blessures graves?

-La première période de l'opération anti-terroriste a été compliquée par le fait que nous avons accueilli des patients qui avaient déjà reçu des soins médicaux et d’autres qui étaient transportés à Kharkiv directement depuis le champ de bataille. Mais l'assistance fournie aux stades antérieurs ne correspondait pas toujours aux volumes nécessaires. Elle était fournie soit par des médecins des hôpitaux ordinaires les plus proches de la zone de l’opération anti-terroriste, soit par nos médecins mobilisés qui, malheureusement, n'avaient pas non plus d'expérience dans le traitement des traumatismes chirurgicaux militaires. Nous avons dû réopérer presque tous ces patients, car le niveau des soins primaires n'était pas suffisant pour éviter de nouvelles complications.

Par exemple, les blessures par balle ne peuvent pas être suturées. Et c'est ce qui se faisait au front au tout début. Au début de la guerre, quand nous accueillions des blessés dont les blessures par balle étaient suturées, nous devions réouvrir ces blessures et parfois nous en sortions des herbes, de la terre et des morceaux de tissus. Au mois de mai 2014, mon équipe et moi sommes arrivés à Izum (ville dans la région de Kharkiv près de la frontière avec le Donbass) et j’opérais des militaires ayant de graves blessures abdominales. Alors, à un moment, j’ai dit à une assistante qu’il fallait laver la blessure et elle m’a tendu une bouteille de 200 grammes, mais j'avais besoin de 15 litres de solution! Et ils n'en avaient plus! Autrement dit, l'assistance aux blessés n'a été fournie que dans la mesure où le personnel médical pouvait le faire.

Même ici, à l’hôpital de Kharkiv, nous n’avons pas assez d'équipements pour une chirurgie mini-invasive, ce qui nous permettrait de déterminer rapidement la pathologie de la poitrine et des organes abdominaux et de décider du traitement adapté.

- Pendant les grandes batailles, de quel type de charge maximale vous souvenez-vous ?

- La chose la plus difficile en chirurgie militaire est le grand nombre de blessés qui arrivent tous en même temps. Lors des batailles pour l’arc de Svitlodarsk, Illovaisk, Louhansk, nous accueillions jusqu’à 160 patients en une journée. Une fois, c’était 174 à la fois. Certains arrivent dans un état grave. La détermination de la priorité de l'assistance est la tâche principale et la plus difficile. De juillet 2014 à février 2015, ce fut le plus difficile. Il y avait des périodes où pendant 3 à 5 jours les médecins ne rentraient pas chez eux, travaillaient 24 heures sur 24, avec de courtes pauses pendant environ une demi-heure, pour manger un morceau, respirer. Plus une énorme charge documentaire. Après tout cela, tout devait être décrit, des rapports rédigés, car les gens étaient transportés dans d’autres hôpitaux.

Et il est à noter qu’une partie du personnel de l'hôpital faisait son service sur la ligne de front, donc nous manquions de chirurgiens, d'anesthésistes ou d'infirmières. Mais nous avons réussi à nous en sortir. L'Académie de médecine militaire nous a envoyé des médecins à tour de rôle. Les médecins civils de Kharkiv, les services d'urgence et les bénévoles ont apporté une aide active. Donc, nous avons réussi à mettre en place un travail efficace.

En tant qu’hôpital se trouvant le plus près de la ligne de front, nous avons dû accueillir tous les jours entre 10-15 blessés.

- Actuellement, vous n’en avez plus beaucoup. …

- Heureusement. Donc, nous essayons d’effectuer une évacuation planifiée selon le profil de l’hôpital. Par exemple, le centre de Lviv est spécialisé dans les soins neurochirurgicaux, car le centre de réadaptation y est bon. Autrement dit, nous fournissons une assistance chez nous, puis, au bout de 3, 5, 10 jours, nous envoyons nos patients vers d’autres hôpitaux. Le principal hôpital clinique militaire de Kyiv est spécialisé dans les blessures au thorax et à l'abdomen. Celui d’Odessa dans les blessures aux yeux. En tant qu'hôpital le plus proche de la zone de l’opération des Forces unies, nous devons être prêts à recevoir chaque jour 10 à 15 blessés graves. Par conséquent, nous n'avons pas le droit «d'accumuler» des patients, pour ainsi dire.

- Vous avez dit que vous aviez rapidement mis en place des techniques endoscopiques, cela signifie que vous avez reçu de nouveaux équipements ?

- En 2016, le gouvernement du Japon a offert à l'hôpital un magnifique système de vidéo-endoscopie. Elle a de bonnes caractéristiques et elle nous aide beaucoup. Et récemment, nous avons reçu deux nouveaux systèmes de vidéo-endoscopie achetés aux frais de l'État. L'un d'eux est destiné au traitement des organes de la poitrine et de la cavité abdominale, le second est destiné au traitement des grosses articulations. Nous serons en mesure de fournir une assistance encore meilleure, d'améliorer les diagnostics, car il s'agit d'un équipement Full HD, qui vous permet d'examiner les organes en détail, d'identifier tous les dommages possibles, les fragments. Et non seulement pour les identifier, mais aussi pour les supprimer de façon minimalement invasive, sans faire de grandes incisions, lesquelles compliquent considérablement la période postopératoire pour de graves blessures militaires. Nous avions également besoin d'un appareil à rayons X pour détecter les corps étrangers - et nous l'avons obtenu.

- En 2016, les chirurgiens de l'hôpital ont montré aux médias des appareils magnétiques qui peuvent retirer presque tous les fragments. Ils sont probablement déjà utilisés dans d'autres hôpitaux?

- Selon mes informations, d'autres pays achètent déjà des certificats afin de les produire et de les utiliser dans leurs installations médicales. Parce que c'est une technique très progressiste. Bien sûr, les instruments magnétiques existaient auparavant. Mais mes collègues, dont Volodymyr Nehoduyko, docteur en médecine, chef de notre hôpital, les a considérablement améliorés. Dimensions, forme, systèmes de capture spéciaux pour ces fragments - nous sommes très avancés dans le traitement des blessures par balle. Maintenant, nous retirons des fragments des poumons, du diaphragme, du médiastin, du foie, des intestins, de l'espace rétropéritonéal. Lorsque les normes le permettent, nous utilisons l'endoscopie et ces instruments magnétiques.

- Quelles autres technologies avancées utilisez-vous?

- Nous appliquons activement un système de traitement des plaies tel que la thérapie sous vide. C'est quelque chose qui n’existait pratiquement pas en Ukraine avant le début de la guerre. Le matériel et les fournitures étant chers, leur utilisation est limitée. Bien sûr, nous connaissions cette technique. Au début, nous avons demandé aux volontaires de nous aider pour acquérir ces équipements, les aspirateurs de mise sous vide, puis l’État a commencé à acheter tout cela de manière centralisée.

- Autrement dit, les événements militaires ont amené l'assistance à un niveau complètement différent?

- Oui. En 2015, nous avons mis en place de nouveaux départements. Parmi les blessures les plus graves figurent les pathologies vasculaires, les dommages aux gros vaisseaux; par conséquent, nous avons créé un département distinct. Tout d'abord, avec l'aide des meilleurs experts de la ville, puis nous avons maîtrisé toutes les techniques qui nous permettent de traiter les dommages vasculaires, et surtout qui nous permettent de sauver les membres. Nous avons également mis en place un service de neurochirurgie. Pendant la guerre, nous avons accueilli beaucoup de patients avec des blessures à la tête et des lésions de la moelle épinière. Il s'agit d'une catégorie de patients très gravement atteints.

- Des départements ont été créés car ils correspondaient à un besoin aigu. Mais il fallait les remplir de spécialistes. Comment avez-vous réussi à résoudre le problème du personnel?

- Ces départements étaient constitués de médecins spécialisés en chirurgie générale, diplômés de l'académie de médecine militaire. Ils ont également réussi la spécialisation correspondante. Bien sûr, nous avons attiré et continuons d'attirer des spécialistes des principales institutions de Kharkiv si nécessaire.

Certains de nos spécialistes se rendent déjà en Europe avec des informations faisant état de blessures par balle de divers organes, en particulier de blessures reçues par nos militaires suite au déployement d'armes à haute énergie, de bombes, de mines, y compris des systèmes Grad et Uragan. Les chirurgiens européens n'ont aucune idée des blessures que les débris ayant une énergie cinétique si énorme infligent. Par conséquent, nous partageons ces informations et menons un travail scientifique actif.

- De plus, les militaires tombent malades, comme tout le monde. Des patients avec quel genre de maladie receviez-vous?

- Aux premiers stades de la guerre, lorsque le système alimentaire et les déploiements des militaires n'étaient pas mis en place, nous avions beaucoup de cas d'inflammation du pancréas, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas de nourriture normale, d'eau potable de qualité, mais par contre une consommation d'alcool très élevée. Il y a eu une trentaine de cas de nécrose pancréatique aiguë, pour le traitement de laquelle des sommes d’argent très importantes ont été dépensées. Mais progressivement, lorsque le système de ravitaillement alimentaire a commencé à fonctionner, le nombre de ces maladies a diminué.

Et nous devons faire face aux mêmes problèmes que dans la vie civile: maladie biliaire, appendicite, hernie, obstruction, maladie vasculaire, ostéochondrose, maladie articulaire. Et, malheureusement, l'oncologie. C'est un énorme problème, car ces patients nécessitent non seulement une intervention chirurgicale, mais aussi une approche intégrée.Et les soins oncologiques dans notre pays sont fournis sur une base territoriale. Autrement dit, nous devons diagnostiquer et transférer rapidement le militaire malade dans sa région natale, où il recevra une chimiothérapie et une radiothérapie.

- Y a-t-il un service psychologique à l'hôpital?

- Oui. Et cela représente une grande aide pour un médecin de n'importe quel profil lorsqu'un psychologue travaille avec un patient. Parce que le patient ne raconte pas toujours au médecin ce qui l’inquiète. Et une conversation aussi confidentielle avec un psychologue a un effet positif. Parce qu'il y a tellement de troubles post-traumatiques. Les psychologues communiquent avec presque tous les patients qui viennent chez nous. Et si nécessaire, en collaboration avec des psychiatres, les neuropathologistes résolvent les problèmes. Les psychologues communiquent également avec les proches des militaires.

- Votre hôpital reçoit suffisamment de financement?

- L'hôpital se développe, vous voyez vous-même. De nouvelles fenêtres, de nouveaux lits et des climatiseurs ont été installés, des chambres rénovées. Des fonds importants ont été reçus ces dernières années. Actuellement les travaux de rénovations continuent dans la salle d'opération, après ce sera le tour de l'unité de soins intensifs et du service d'urgence. Nous recevons toujours très rapidement tous les médicaments et le matériel que nous commandons. Au début de la guerre, les volontaires nous ont beaucoup aidés, aujourd'hui c’est l’État qui s’en charge.

Yulia Bayratchna, Kharkiv

Photos: Vyatcheslav Madievsky

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