Anton Kotte, un parent de trois des victimes de la tragédie de MH17
Notre devoir, en tant que parents qui ont perdu ceux qu'ils aimaient, c’est de mener ce procès jusqu’à la fin.
04.07.2020 13:03

Il y a six ans, le Néerlandais Anton Kotte a perdu son fils aîné, sa belle-fille et son petit-fils de six ans. Ils sont morts le 17 juillet 2014, lorsque l’avion du vol МН17, volant d'Amsterdam à Kuala Lumpur, a été abattu en passant au-dessus du Donbass.

Sa vie a été divisée entre un «avant» et un «après». Depuis ce jour, il s'est promis de faire tout son possible pour que les responsables de la mort de son fils, de sa belle-fille et de son petit-fils soient punis.

Pour interviewer Anton Kotte, nous nous sommes rendus dans la ville néerlandaise d'Eindhoven, non loin de la maison dans laquelle son fils vivait avec sa famille. Anton Kotte est sorti de la voiture avec un petit sac à dos bleu avec le mot « Remco » écrit dessus. Remco - c’était le nom de son petit-fils. Ce sac à dos est la seule chose qu'on a pu trouver après que le missile Buk ait détruit le MH17. À bord se trouvaient 283 passagers et 15 membres d'équipage, personne n’a survécu.

L'Équipe internationale conjointe d'investigation (JIT) a rapporté que le Boeing malaisien avait été abattu par un missile du système de missiles antiaériens Buk, qui appartient à la 53e brigade de défense antimissile antiaérienne des forces armées russes, basée à Koursk.

Les enquêteurs accusent quatre personnes. Trois d’entre eux sont russes: l’ancien «ministre de la Défense de la soi-disant République populaire de Donetsk», Igor Girkin-Strelkov; son subordonné, le général de division de l’armée russe Sergei Dubinsky, qui dirigeait le Service de renseignement des combattants pro-russes; ainsi que le subordonné de Dubinsky, Oleg Pulatov, qui serait impliqué dans l’installation du Buk sur place. Le quatrième accusé est l’Ukrainien Leonid Kharchenko, qui, avec Pulatov, aurait pu accompagner Buk dans la ville de Snizhne. Le 9 mars 2020, aux Pays-Bas, les audiences de l'affaire MH17 ont commencé dans le complexe judiciaire de Schiphol. Aucun des quatre suspects n'a comparu dans la salle d’audience.

Dans une interview exclusive accordée à Ukrinform, le membre du conseil d'administration de la Fondation « Crash d’avion », Anton Kotte, a parlé de ses impressions sur le processus judiciaire, de ses attentes à l'égard des coupables de la tragédie et de la manière dont il surmonte au quotidien la douleur de la perte de ses proches.

- Oscar, Miranda, Remko, c’étaient les prénoms de votre fils, belle-fille et petit-fils. Ils sont gravés sur un banc situé près de la maison à Eindhoven dans laquelle ils vivaient. Parlez-nous de cet endroit. Pourquoi est-ce si spécial pour vous?

- Nous sommes assis ici avec vous sur l'aire de jeux près de la maison dans laquelle ils vivaient tous les trois. C'était une famille très proche et chère pour toutes les personnes qui vivent ici. Cet endroit s’appelle «Village blanc», car, comme vous pouvez le voir, Iryna, toutes les maisons ici sont blanches. Mon fils, ma belle-fille et mon petit-fils vivaient à quelques maisons de cet endroit. Mon petit-fils Remco jouait sur ce terrain de jeu après l'école. Beaucoup d'enfants passent du temps ici. Après la catastrophe, tous les voisins ont décidé de faire quelque chose pour honorer leur mémoire. Ils ont collecté l'argent pour acheter le banc sur lequel nous sommes assis et les prénoms de mes fils, belle-fille et petit-fils y ont été gravés. Et chaque année, le 17 juillet, nous venons ici pour déposer des fleurs. Une bonne ambiance, chaleureuse et conviviale, y règne toujours. Ils (Oscar, Miranda, Remco - éd.) voulaient rester ici pendant longtemps, mais quelqu'un en a décidé autrement.

- Vous êtes venu à l'interview avec la chose probablement la plus précieuse pour vous. À qui appartenait ce sac à dos?

 - C’est  le sac à dos de Remco, mon petit-fils. Vous pouvez même voir une bande avec le nom de la compagnie aérienne toujours collée sur le sac. Vous voyez, elle est toujours entière et il n’y a pas une seule égratignure sur son sac à dos. Irina, imaginez, il y avait même des crayons, des jouets et des livres dans le sac à dos, et tout était complètement intact, sans une aucune rayure. Vous devez comprendre quelle distance l’avion a parcouru.

- C'est vraiment incroyable. Monsieur Kotte, dites-nous comment s'est déroulée la recherche des effets personnels des passagers МН17. Comment avez-vous réussi à obtenir le sac à dos de votre petit-fils?

- Tous les membres de la famille ont reçu des photos avec des objets personnels des victimes. Au début, nous n'y avons rien vu qui appartenait à Oscar, Miranda ou Remco. Et lorsque nous avons fermé ce catalogue de photos, nous avons soudainement reçu un appel des agents des forces de l'ordre pour nous dire qu'ils avaient trouvé le sac à dos de Remco. Ils nous ont demandé si nous voulions le récupérer. Bien sûr, nous voulions le récupérer. Et par la suite, ils nous ont envoyé un colis avec le sac à dos. Et c'était un vrai miracle, car tout à l'intérieur était intact. Ma femme était assise le soir avec le sac dans les bras, l’embrassant et le serrant fermement, réalisant que c'était le sac de Remco. C'est un objet de grande valeur pour nous, nous avons encore un morceau de lui très proche de nous.

- En plus des photos d'objets personnels, quelles autres photos, peut-être des vidéos, vous ont-ils montrées ?

- Nous avons également pu voir des images de l'aéroport. Tous les proches des victimes du vol MH17 ont eu cette opportunité. Nous avons vu des visages heureux parce que les gens étaient sur le point de partir en vacances. De plus, notre petit-fils Remco s’était assis en face de ses parents et, tenant un ours dans ses mains, a scandé: « Je pars en vacances ! ». Cela n'a pas été entendu, mais se lisait sur ses lèvres. Ils étaient très heureux de partir en vacances après tant d'années. Et à ce moment-là, vous comprenez qu'ils ne savaient pas, ne soupçonnaient même pas, le cauchemar qui allait se produire. Mais nous, en regardant les gens heureux sur ces photos, savions déjà ce qui allait se produire. Mais vous savez, Iryna, cela peut sembler étrange, mais nous sommes toujours heureux pour eux, car malgré tout, ils étaient heureux ce jour-là, et nous étions heureux de les voir heureux, même si c'était la dernière fois. . . .

Vous savez, le samedi 12 juillet 2014, mon fils Oscar est revenu d'un voyage d'affaires en provenance de Chine, c'était mon anniversaire ce jour-là, j'avais alors 70 ans. Le lendemain, nous avons célébré mon anniversaire et c'était la dernière fois que nous nous sommes tous réunis. Car le jeudi suivant, ils ont pris l'avion pour Bali.

J'ai une photo où ils sont très heureux ensemble assis dans l'avion 30 minutes avant le départ. Ils étaient incroyablement heureux sur cette photo, et je garde toujours cette photo dans ma tête. Elle est toujours devant mes yeux. C'étaient des gens heureux.

- Comment avez-vous appris la tragédie?

- Ce jour-là, le 17 juillet 2014, les enfants sont allés à l'aéroport avec les parents de ma belle-fille, ils les ont déposés à l'aéroport à 9h30. Ma femme et moi devions aller les chercher à leur retour. Ce jour-là, c'était une belle journée, Iryna, il faisait très chaud, nous nous sommes assis sur la terrasse et vers 18h00 nous avons préparé un barbecue pour nous deux avec ma femme. Du vin, du beau temps, nous étions heureux. Mais à la fin du dîner, j'ai ouvert mon iPad et une info accompagnée d’une grande photo de l'avion a surgit devant mes yeux. J'ai immédiatement bondi en pensant que cela ne pouvait pas être, que c'était faux ...Je suis sorti de la table et alors que ma femme me demandait avec insistance ce qui s'était passé, j'ai rapidement allumé la télévision et j'ai vu que depuis 16h00, il y avait une émission en direct concernant la catastrophe. Et j'ai crié: « l'avion s'est écrasé! ». On n'a pas pu dire un mot pendant un moment. Et après une heure à regarder les infos, nous nous sommes dit : nous les avons perdus. J'ai commencé à appeler des parents et, bien sûr, les parents de ma belle-fille, et une heure plus tard, toute la famille s'est réunie à Eindhoven. Nous nous sommes regardés avec horreur dans les yeux, mais malgré cela nous avions encore un tout petit espoir. Peut-être que quelque chose a changé et qu'ils ont, par exemple, pris un autre avion. Mais, d'un autre côté, cet espoir était irréaliste, car dans ce cas, ils nous auraient appelés et nous auraient prévenus. Mais le téléphone n'a pas sonné. À la fin de cette journée, vers 23h00, j'ai décidé d'appeler la hotline du ministère de la Justice et de la Sécurité, je me suis présenté comme un parent de personnes qui étaient à bord de l'avion. J'ai donné leurs noms, dates de naissance, et ils m'ont répondu: « merci, mais on ne peut rien vous dire ». J'ai dit que je voulais être utile parce que je sais qu'il est très difficile d'obtenir une liste complète des passagers. Vendredi, j'ai appelé à nouveau la hotline et il leur était toujours interdit de dire quoi que ce soit. J'étais très contrarié parce que si vous ne pouvez rien dire, ni aider, alors pourquoi donner ce numéro? Ils ne nous ont rien dit. J'ai donc décidé d'appeler Malaysian Airlines à Kuala Lumpur. Je l'ai fait et après 5 minutes, j'ai su qu'ils étaient à bord de l'avion. Le lendemain, nous avons reçu un message indiquant que la compilation de la liste des passagers était terminée et qu’elle avait été envoyée à la police. Samedi, nous avons rencontré les policiers et ils ont répondu à nos questions.

- Comment s'est déroulé le transfert des restes des victimes de la tragédie?

- Cela a été fait bien longtemps après le crash de l’avion, car les premiers experts n’ont pu se rendre tout de suite sur les lieux de la tragédie. Les premiers à y arriver ont été des pompiers qui ont rassemblé les restes des corps en un seul endroit. Mais en raison d'un si grand décalage horaire, vous ne savez pas si tout ce qui était censé être trouvé a été trouvé. Les corps seront–ils livrés? Finalement, les corps ont été envoyés aux Pays-Bas, mais ils ne sont pas arrivés à l'aéroport d'Amsterdam mais à la base aérienne militaire d'Eindhoven, car l’aéroport d’Amsterdam est très occupé. C'est pourquoi il a été décidé de livrer les corps à Eindhoven.

- Avez-vous vu les corps?

Non, seulement des cercueils. Tous les cercueils étaient chargés dans des voitures noires. D'abord, ils ont livré 70 corps, ensuite cinq, puis trente. Au total, ils ont livré les cercueils en douze fois. Mais tous les corps ont été livrés à Eindhoven. Le monde entier a vu les images de l'arrivée de cercueils à Eindhoven. Puis les corps ont été examinés.

- Comment votre vie a-t-elle changé depuis la tragédie?

C'est une longue histoire, Iryna. Il m'a fallu un certain temps pour tout rassembler dans ma vie: que dois-je faire ensuite ? Comment vivre ? ... Au travail, on m'a dit qu'ils me donnaient le temps de récupérer, et que je les préviendrai quand je serai prêt à retourner au travail et recommencer les voyages d'affaire. Et au final je me suis dit: il faut agir, les gens attendent ma décision. J'ai donc décidé de continuer à vivre. Et la première chose que j'ai faite a été de voyager en avion. J'ai dû voler d'Amsterdam à Vienne.

-Aviez-vous peur de prendre l’avion ?

- Non, je n'avais pas peur. J'ai pris une décision. Et si vous avez fait le pas A,  alors vous devez faire le pas B, Iryna. Je suis donc allé à l'aéroport, et tout était comme toujours, comme avant. Je suis monté dans un avion, j'ai pris mon siège. Et quand j'étais dans le ciel, à un moment donné, j'ai ressenti une certaine inquiétude, mais cela n'a pas duré longtemps, puis c'est passé. J'étais heureux d'avoir pu franchir cette étape.

- Comment se sent votre épouse?

- C'est une tragédie. Ma femme a tellement de peur, tellement de douleur et de colère en elle. Une fois, elle a dit que ce n'était pas normal que les parents enterrent leurs enfants. Et elle ne peut pas l'accepter. Elle ne peut pas accepter ce qui s'est passé.

- Qui est à blâmer pour cette tragédie?

- Je ne peux pas dire qui est à blâmer, mais, comme vous le savez, le deuxième bloc d’audiences a déjà commencé depuis le lundi 22 juin. Le tribunal a fourni beaucoup d'informations sur les résultats de l'enquête, de nombreux détails importants ont été annoncés, des choses très intéressantes ont été dites. La Russie a fourni de nombreuses informations mensongères, en particulier, la partie russe a fourni de fausses images satellites à l'enquête. Mais toutes les versions possibles de la tragédie ont été envisagées. Par conséquent, les versions du côté russe sont sans fondement. Particulièrement,  la version selon laquelle c’est une explosion à bord d'un autre avion qui pourrait avoir fait tomber le MH17 a été réfutée. Ils ont étudié toutes les options possibles pour la tragédie. Et ils se sont concentrés sur la version principale selon laquelle l'avion avait été détruit par un missile, et cela peut maintenant être prouvé.

- Vous n'avez pas manqué une seule audience. Comme vous l'avez déjà mentionné, après une semaine de pause, l'audience a repris le 22 juin. Que ressentez-vous au tribunal? Quelles sont vos impressions sur le processus?

- Quelques jours avant le procès, je ressentais déjà une certaine tension. Je sens quand la prochaine réunion aura lieu. C'était au début du mois de mars et après mon arrivée au tribunal, je me suis senti troublé par la façon dont tout était organisé. Il y avait tellement de gens, tellement d'attention au processus, qu'à un certain moment vous vous perdez et il semble que vous ne comprenez pas de quoi il s’agit. Tant d'efforts ont été déployés. J'ai été tellement étonné du résultat que les procureurs ont présenté qu’à plusieurs reprises, assis dans la salle, je levais les pouces. Je me suis dit que c’était la première étape et qu'il y avait beaucoup de preuves. Je me demande quelle sera la prochaine étape. Donc tout va dans le bon sens. Il est de notre devoir, en tant que proches qui ont perdu ceux qu'ils aimaient, de mener ce procès jusqu’au bout. Je me suis dit que c'était ma responsabilité envers les personnes que j'avais perdues, que j'aimais, de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour obtenir justice. Et lorsque les audiences ont commencé en mars, je me suis dit: nous avons fait un pas en avant. Et j'ai l'espoir qu'à chaque prochaine réunion, nous en serons de plus en plus proches, pour ceux que nous avons perdus.

Iryna Drabok, La Haye.

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