1 500 jours de résistance à Mala Tokmatchka : comment un village ukrainien a surpassé Carthage
La propagande russe affirme pour la cinquième année consécutive « capturer avec succès » ce minuscule village de la région de Zaporijjia, d'une superficie d'à peine huit kilomètres carrés.
Quand la prétendue « opération militaire spéciale » se déroule tellement « comme prévu » que la bataille pour un simple village dure plus longtemps que le siège de Carthage, une question légitime se pose : quel est cet endroit ? En plus de 1 500 jours d'assauts ininterrompus, les troupes russes n'ont obtenu qu'un seul résultat tangible : progresser de quelques buissons calcinés sur la lisière gauche du village.
Mala Tokmatchka, un point infime sur la carte du district de Pology, dans la région de Zaporijjia, a cessé depuis longtemps d'être une simple ligne de front. C'est aujourd'hui le théâtre de trois guerres simultanées : une guerre tactique pour les hauteurs et les rues ; une guerre de l'information entre la propagande et la réalité ; et une guerre symbolique entre ce que l'armée russe s'imagine être et ce qu'elle est en réalité.
PORTRAIT D'UN VILLAGE STRATEGIQUE
Avant l'invasion de grande envergure, Mala Tokmatchka était un grand village prospère du sud de l'Ukraine, qui comptait environ 3 000 habitants. On y trouvait des entreprises de transformation, des infrastructures sociales classiques et l'un des plus grands centres pénitentiaires de la région.
Aujourd'hui, moins de cent civils y vivent encore, principalement des personnes âgées qui n'ont pas pu ou pas voulu évacuer. La quasi-totalité des infrastructures est détruite : le 11 juin 2022, les bombardements ont calciné le bâtiment du conseil de village, et le 18 juillet de la même année, la colonie pénitentiaire a subi des dégâts majeurs. Désormais, chaque cave encore intacte sert d'abri.
Un détail mérite d'être souligné : le nom « Mala Tokmatchka » provient directement de l'hydronyme de la rivière éponyme qui coule à proximité et se jette dans la Kinska, à l'est de la localité. La rivière tire elle-même son nom de la grande région de Tokmak. Les linguistes et les historiens avancent plusieurs théories sur l'origine de ce toponyme. Selon l'une d'elles, le nom a des racines turciques profondes : en tatar de Crimée, le mot toqmaq signifie « maillet, pilon », un outil utilisé pour broyer le grain. Dans l'abécédaire de Karion Istomine datant de 1691, le mot est employé dans le sens de « pilon ». En ukrainien, le verbe tokmatchyty signifie piler, mais aussi frapper sans relâche.
La coïncidence est hautement symbolique, mais laissons à chacun le soin de l'interpréter.
La tradition de résistance n'est pas nouvelle ici : lors des luttes de libération nationale (1917–1921), un détachement d'insurgés d'environ 400 hommes, commandé par l'ataman Yakiv Ichtchenko, opérait dans le village au sein du 4e régiment d'insurgés de Nestor Makhno.
LES RAISONS D'UNE RÉSISTANCE SANS PAREILLE
Pour comprendre pourquoi l’armée russe en supériorité numérique flagrante ne parvient pas, depuis des années, à s'emparer de huit kilomètres carrés, il suffit de regarder une carte. Mala Tokmatchka se trouve à moins de deux kilomètres d'Orikhiv. Et d'Orikhiv à Zaporijjia, il n'y a qu'environ 37 kilomètres. Une percée sur cet axe ouvrirait la voie pour accentuer la pression sur la capitale régionale, offrant ainsi de plus larges perspectives opérationnelles.
Cependant, la géographie n'explique pas tout. Le relief joue un rôle déterminant : le village est ceinturé de hauteurs dominantes, et quiconque les contrôle maîtrise la situation. De plus, l'ancienne colonie pénitentiaire, avec ses bâtiments en béton, ses murs épais et ses réseaux souterrains, s'est transformée en une véritable forteresse naturelle au cœur de la localité.
Au début du mois de mars 2022, Mala Tokmatchka a été brièvement occupée avant d'être libérée dès le mois de mai de la même année. Depuis lors, la ligne de front s'est stabilisée à environ 1,5 ou 2 kilomètres du village.
Actuellement, la défense est assurée par la 118e brigade mécanisée distincte (rattachée au 10e corps d'armée), sous le commandement du colonel Oleh Dmytrychyn. L'officier de presse de la brigade, connu sous le pseudonyme de « Fake », qualifie ses hommes de « cyborgs de Mala Tokmatchka », traçant un parallèle avec les défenseurs de l'aéroport de Donetsk. Selon « Mars », un opérateur de drones, même lorsque les Russes profitent de conditions météo défavorables aux vols pour s'infiltrer dans la périphérie est, ils sont systématiquement éliminés le lendemain par les drones et les unités d'assaut. Il précise que le travail dans ce secteur est devenu un automatisme. Il semble qu'il en soit de même pour l'ennemi, mais avec un résultat inverse.
L'assaut le plus massif a eu lieu le 20 octobre 2025 : les unités ennemies du 71e régiment de fusiliers motorisés ont attaqué depuis Verbove et Novoprokopivka, engageant jusqu'à deux compagnies d'infanterie mécanisée appuyées par environ 26 blindés, dont des chars, des véhicules de combat d'infanterie (VCI), des véhicules de transport de troupes (VTT) et des blindés légers « Tigr ». Bilan : 21 véhicules détruits et plus de 30 morts. Quant aux pertes totales subies par Moscou pour tenter de capturer Mala Tokmatchka, elles ont largement dépassé le seuil des deux mille hommes.
COMMENT LE MINISTÈRE DE LA DÉFENSE RUSSE S'EST SABORDÉ DANS SA PROPRE PROPAGANDE
Sur le plan informationnel, ce secteur du front a pris une dimension à part, confinant presque au comique.
Pendant près d'un an, les correspondants de guerre russes et les canaux officiels du ministère de la Défense de la Fédération de Russie ont régulièrement fait état de « succès » sur l'axe d'Orikhiv. Un blogueur russe a compilé ces communiqués et mis en évidence une étrange anomalie : les mêmes annonces de « captures » — de la partie est, puis du sud, puis de la périphérie sud-est — se répétaient avec une régularité absurde, presque chaque semaine.
Le point d'orgue de ce cycle a été atteint en novembre 2025, lorsque le ministre russe de la Défense, Andreï Belooussov, a solennellement annoncé la « libération totale » de Mala Tokmatchka, qualifiant l'événement de « pas significatif vers la réalisation des objectifs de l'opération militaire spéciale ». Le porte-parole des Forces de défense du Sud, Vladyslav Volochyne, a répondu laconiquement : aucune action d'assaut ennemie susceptible d'indiquer la capture de la localité n'avait été enregistrée, ni la veille, ni l'avant-veille. Quelques jours plus tard, les sources russes elles-mêmes évoquaient de nouveau des « combats acharnés », désavouant ainsi involontairement leur propre ministre.
Internet a réagi comme il se doit face à l'absurde. Des centaines de mêmes ont envahi le réseau, reprenant le slogan : « Qui contrôle Mala Tokmatchka contrôle le monde ». La situation est devenue si sensible que, dans certaines universités russes, des étudiants ont été menacés d'exclusion pour avoir publié des plaisanteries sur ce village. Le fait est révélateur : une si petite localité de la région de Zaporijjia est devenue un sujet si brûlant pour le système que celui-ci en est réduit à déployer des outils disciplinaires contre la satire. Même une partie des commentateurs russes a fini par concéder que cet endroit était « l'impasse la plus célèbre du front », un aveu cinglant pour une armée qui planifiait initialement une opération stratégique de quelques semaines.
MALA TOKMATCHKA À L'ÉCHELLE DE L'HISTOIRE MILITAIRE
Pour mesurer l'ampleur de l'événement, il convient de comparer les chiffres aux grands précédents historiques.
En ce mois de mai 2026, la défense de Mala Tokmatchka dure depuis plus de 1 500 jours. Carthage, une cité de près de 700 000 habitants dotée de remparts imposants et d'une flotte puissante, a résisté environ 1 100 jours face à Rome. Mala Tokmatchka la surpasse déjà de 400 jours. Le grand siège de Gibraltar (1779–1783), le plus long de l'histoire de l'armée britannique, a duré 1 320 jours, soit moins que le village ukrainien. Le siège de La Rochelle sous Richelieu a duré environ 430 jours, ce qui ne représente qu'un quart du chemin parcouru par les défenseurs de cet axe.
Même certains propagandistes russes ont fini par le remarquer. L'un d'eux a ainsi écrit : « Mala Tokmatchka est une sorte de Troie ou, pour prendre un exemple plus récent, de Verdun. »
L'armée qui prévoyait de « prendre Kyiv en trois jours » se casse les dents depuis cinq ans sur un carré de huit kilomètres. C'est sans doute le résumé le plus fidèle de la réalité du terrain.
Mala Tokmatchka est devenue le cimetière des illusions pour ceux qui s'attendaient à une promenade de santé dans les steppes ukrainiennes. Le petit « pilon » ukrainien continue de frapper méthodiquement la machine de guerre russe, démontrant au monde une vérité toute simple : la taille d'un empire ne vaut rien face à une nation résolue à tenir coûte que coûte.
Myroslav Liskovytch, Kyiv