L'armée russe lance plus de 100 drones par jour pour attaquer les agriculteurs et brûler les récoltes dans le sud de l'Ukraine
Dans la zone côtière du district de Beryslav, dans la région de Kherson, l'armée russe s'en prend délibérément aux agriculteurs. Elle brûle les récoltes, détruit le matériel agricole et traque les paysans, transformant les champs en champs de bataille.
Pour comprendre la situation et les besoins des agriculteurs travaillant en zone rouge, nous avons rencontré Viktor Hordiienko, président de l'Association des agriculteurs et des propriétaires privés de la région de Kherson et chef d'une exploitation agricole.
Sur la rive droite libérée de la région, il poursuit l'œuvre de son père, le célèbre agriculteur et Héros d'Ukraine Oleksandr Hordiienko, tué le 5 septembre 2025 par une frappe de drone russe.
L’ARMÉE RUSSE A ATTENDU LES MOISSONS POUR DÉTRUIRE PRÈS DE 3 000 HECTARES DE RÉCOLTES
Les derniers posts de Viktor Hordiienko sur les réseaux sociaux ne laissent paraître que désespoir et douleur. Lorsque nous l'interrogeons sur la situation dans les champs de Beryslav, déjà classés zone rouge, il décrit une escalade sans précédent.
Viktor Hordiienko
« Ces quatre derniers jours, l'armée russe nous détruit méthodiquement : elle brûle le matériel et les cultures. En deux jours, elle a détruit environ 3 000 hectares. Je pensais avoir perdu 1 700 hectares, mais les images des drones montrent que près de 2 000 hectares de blé d'hiver sont partis en fumée. Ces champs avaient été entretenus pendant deux ans. Près de 1 000 hectares supplémentaires ont été détruits chez d'autres agriculteurs », explique Viktor Hordiienko.
Selon lui, l'armée russe largue des munitions incendiaires depuis des drones, détruisant tout sur son passage.
« Ils voient parfaitement que les moissonneuses-batteuses et les tracteurs sont sur les champs, que ce sont des civils – des agriculteurs, du blé. Même à l'arrêt, notre matériel est visé. En deux semaines, huit maisons de mes employés ont été complètement détruites. Aucun d'eux n'a plus de maison, tous ont dû fuir », ajoute le fermier.
Avant chaque frappe, un drone de reconnaissance survolait les maisons : l'armée russe repère les mouvements, les véhicules – même de simples Lada, un tracteur – puis frappe.
« Quand nous entrions dans les champs, nous brouillions leurs drones avec des systèmes de guerre électronique – nous en avons abattu 37. Mais deux ou trois jours plus tard, ils ont commencé à utiliser des drones à fibre optique, qui ne peuvent être abattus qu'avec un fusil. Avant, nous détruisions 60 à 70 % de ces drones, mais ils sont devenus plus maniables », explique Viktor Hordiienko.
Les frappes ont lieu également la nuit.
« Pour que vous ne puissiez rien faire – sur le détecteur de drones, vous n'entendez rien. Seulement des explosions, puis un tracteur ou une moissonneuse-batteuse prend feu. Ils nous détruisent délibérément. Mon garde, qui se trouvait à la base, a été grièvement blessé – il est à l'hôpital, couvert d'éclats. Une voisine du village d'Ourojaïne a perdu les deux bras et une jambe, elle est dans le coma. Je lui avais apporté du foin il y a deux mois – elle avait beaucoup de vaches, de chèvres », raconte Viktor Hordiienko.
Il est convaincu que l'armée russe a préparé ces attaques massives pour les moissons : elle a attendu que les agriculteurs investissent le plus possible de temps et d'argent dans leurs champs.
« Cela n'était jamais arrivé auparavant. Les frappes sont désormais décuplées. Pendant que je vous parle, mon téléphone ne cesse de biper – le groupe signale des drones en approche : "Ourojaïne, Ourojaïne, optique en position de frappe." En deux minutes, sept drones sont arrivés. »
L'agriculteur estime ses pertes à 130 millions de hryvnias.
DEPUIS LES TERRITOIRES OCCUPÉS, L'UNITÉ RUSSE « RUBIKON » TRAQUE LES CIVILS
Selon Viktor Hordiienko, la situation critique que vivent les agriculteurs de la région de Beryslav n'est pas la même dans toutes les zones rouges d'Ukraine.
« Pourquoi est-ce si difficile chez nous, dans le district de Beryslav ? Parce qu'en face, de l'autre côté du Dnipro, à Kakhovka occupée, se trouve une école de pilotes de drones de l'unité russe "Rubikon". Ils y forment des opérateurs pour toutes les unités. Ils s'entraînent sur nous, sur Beryslav, puis envoient ces spécialistes formés sur des civils combattre sur tout le front. Au début, nous ne comprenions pas comment on pouvait tuer une grand-mère, lancer un drone contre un chien. Ces personnes et ces animaux ne représentaient aucune menace pour l'armée russe. Puis nous avons compris que, pour les militaires russes de "Rubikon", ils sont des cibles vivantes », déplore l'agriculteur.
LES AGRICULTEURS ONT BESOIN D'UNE AIDE CONCRÈTE
Selon Viktor Hordiienko, l'indemnisation des agriculteurs dont les récoltes ont été détruites ou ne peuvent être moissonnées devrait couvrir au moins 50 % de leurs investissements.
« En moyenne, dans la région de Kherson, les agriculteurs ont investi 20 000 hryvnias par hectare. Nous demandons au moins 50 %, soit 10 000 hryvnias par hectare. Qu'on indemnise ceux dont la récolte a été brûlée par les Russes, ou ceux qui ne peuvent pas entrer dans leurs champs pour moissonner leur blé à cause des bombardements », plaide-t-il.
Il propose un mécanisme simple : l'agriculteur s'adresse à l'administration militaire, qui évalue la situation, vérifie, documente avec un drone et établit un rapport.
« Il faudrait deux catégories : la récolte brûlée, et la récolte impossible à moissonner. Que mon champ ait brûlé ou pas, nous sommes tous dans la même situation. Je vous assure qu'il n'y aura aucune manipulation. Aujourd'hui, chaque hectare produit au moins 5 tonnes de blé à 200 dollars la tonne, soit 45 000 hryvnias par hectare. Aucun agriculteur n'a intérêt à abandonner sa récolte. Pourquoi voudrait-il 10 000 hryvnias d'indemnisation ? Il a tout intérêt à moissonner, à payer 10 000 hryvnias à l'État et à en garder 40 000 pour rembourser ses dettes et payer ses employés », explique-t-il.
Il souligne également que les agriculteurs des zones rouges n'ont pas intérêt à acheter du nouveau matériel à crédit, même avec une compensation de 40 % de l'État, car l'armée russe détruit tout. Ils se contentent donc de vieux équipements qu'ils réparent comme ils peuvent, ou utilisent les moissonneuses-batteuses fournies par la Fondation Howard Buffett.
« Un tracteur coûte 200 000 dollars. Si l'État en finance 40 %, je dois investir 120 000 dollars. Je ne peux pas me permettre de perdre un tracteur en une demi-heure dans un champ, ou même avant d'avoir commencé à travailler, détruit par un drone russe de 700 dollars pendant la nuit, qui anéantirait un tracteur de 200 000 dollars ou une moissonneuse-batteuse de 600 000 dollars », déplore-t-il.
Viktor Hordiienko ne peut pas non plus bénéficier des compensations pour la reconstruction ou la construction de systèmes d'irrigation, car il ne peut accéder à ses équipements d'arrosage, pillés par les militaires russes pendant l'occupation.
« Nous devons aujourd'hui parler des agriculteurs qui font faillite, qui perdent tout et ne peuvent pas moissonner. On nous propose des mécanismes d'indemnisation que nous ne pouvons pas utiliser. Nous demandons que cette approche soit modifiée », insiste Viktor Hordiienko.
Le 1er juillet au matin, il a publié un post sur Facebook : « Cette nuit, ils ont failli tuer mon mécanicien. Après tout ce qu'il a vécu, ses nerfs ont lâché. Il quitte le village en ce moment même, il ne peut plus vivre et travailler sous la menace permanente de la mort. »
Iryna Staroselets
Photo: @viktor.hordiienko, DSNS