Oleh Ivachtchenko, chef de la Direction principale du renseignement du ministère de la Défense de l'Ukraine

« Rassvet » (l’aube) russe doit se transformer en « crépuscule »

Depuis le début de l'année, Oleh Ivachtchenko est à la tête du HUR (Renseignement militaire ukrainien). C'est un officier de renseignement militaire de carrière qui a parcouru un long chemin au sein des services secrets. Il a notamment servi dans une unité d'élite d'officiers des forces spéciales et a pris part à des opérations qui demeurent, à ce jour, classées secret défense. À partir de 2015, il a occupé les fonctions de premier adjoint au chef du HUR, avant de prendre la direction du Service du renseignement extérieur de l'Ukraine en mars 2023.

Lors d'un entretien accordé à Ukrinform, le chef du renseignement militaire est revenu sur les perspectives d'évolution de la situation sur le champ de bataille, la mobilisation en Russie, l'état de son économie, et a livré ses prévisions concernant une éventuelle extension de l'agression russe aux pays de l'OTAN. Ukrinform s'est entretenu avec Oleh Ivachtchenko le 1er septembre, à la veille d'un incident armé impliquant des agents du SBU et du HUR. Les réponses relatives à cette situation spécifique ont été fournies ultérieurement par le HUR à notre rédaction.

- Vous avez connu le HUR à différentes étapes de son développement. Après 2014, le renseignement militaire s'est profondément transformé, et l'invasion à grande échelle a encore accéléré ces processus. Quelle est votre priorité aujourd'hui : continuer à accroître les capacités opérationnelles ou pérenniser ce qui a été mis en place durant la guerre pour en faire un système plus stable ?

- Depuis 2014, nous avons opéré une transformation majeure : nous avons développé le renseignement technique et élargi nos capacités de collecte d'informations, y compris d'intérêt stratégique dans les domaines définis par la loi.

Depuis le début de l'invasion à grande échelle, les ressources et les capacités du HUR se sont accrues, mais les missions se sont également multipliées. Notamment en ce qui concerne les unités de combat. Ces derniers temps, nous avons augmenté d’un tiers les effectifs directement mobilisés pour l’exécution de missions de combat. Et ce sont précisément ces unités du HUR qui jouent un rôle important dans la dissuasion de l’adversaire, notamment dans le secteur de Zaporijjia.

Ces dernières années, nous avons acquis une immense expérience institutionnelle. Et aujourd’hui, il est important de ne pas la perdre. Pour moi, il est essentiel que le développement du HUR soit constant et que ses capacités ne dépendent pas de la personne qui l’a créé ni de celle qui dirige aujourd’hui le service. Nous devons mettre fin à la pratique consistant à personnaliser des individus ou des unités entières. Chez nous, il n’y a pas de « personnes à la solde de quelqu'un » ni de « gens d’Ivachtchenko ». C’est une sorte de logique russe, féodale. À la Direction principale du renseignement, ce ne sont pas les noms de famille qui servent. Ici, on sert l’État.

- Pendant la grande guerre, de nombreuses nouvelles capacités et unités ont été créées rapidement, pour répondre à des missions spécifiques. Comment préserver l’équilibre entre l’initiative tactique sur le terrain et une gestion centralisée ?

- Je suis sans aucun doute « pour » la liberté d’action dans le cadre de l’exécution des missions qui nous sont confiées. Et la guerre nous confronte chaque jour à de nouveaux défis. Certains d’entre eux se situent à la croisée des fonctions de différents organes et structures. C’est pourquoi nous devons définir clairement les priorités, préciser les compétences et comprendre qui est responsable de quoi. Il ne faut pas créer d’étapes inutiles là où elles ne font que ralentir le travail.

Dans notre travail, ce sont précisément la liberté d’action, l’approche non standard, l’initiative et la volonté de prendre des risques qui permettent d’obtenir des résultats. Mais la liberté d’action ne signifie pas l’autonomie par rapport au système de commandement. Ce sont deux choses différentes. Dans le renseignement, il doit y avoir un système de commandement unique, des compétences et des responsabilités clairement définies. Une unité forte ne peut pas être un centre de pouvoir isolé.

- Ces dernières années, la société s’est habituée à l’image publique du renseignement militaire. Quant à vous, au contraire, vous êtes pratiquement absents des médias.

- Les interventions publiques doivent rester exceptionnelles. Par exemple, nous nous réunissons aujourd’hui à la veille de la Journée du renseignement militaire ukrainien afin de répondre aux questions qui se posent et de reconnaître le travail des agents de renseignement. À mon avis, la visibilité d’un chef des services de renseignement n’a jamais été un critère d’efficacité de l’organisation. Pour moi, la confidentialité est un choix conscient lorsqu’on occupe ce poste. Cela dit, la mission du HUR est et restera d’informer la société des menaces, dans la mesure où la nature même du travail de renseignement le permet. Et ces informations doivent aider la population et l’État à se préparer, sans créer de peur supplémentaire. Je tiens à souligner que je parle ici de la préparation de chacun en particulier et de l’État dans son ensemble. Il s’agit d’un système commun. Chacun a son rôle à jouer.

- Où se situe pour vous la frontière entre le secret nécessaire, la responsabilité et la communication avec la société ?

- La transparence et la responsabilité sont deux choses différentes. Les services de renseignement ne peuvent pas rendre publiques leurs opérations, mais ils doivent rendre des comptes à l’État et à la société selon les formes prévues par la loi. Il existe des mécanismes de contrôle parlementaire, financier et juridique définis par la loi. Ils doivent fonctionner.

Je considère que le contrôle civil démocratique renforce les services de renseignement et oblige l’organisation à s’améliorer.

De même, il faut sans cesse améliorer la coordination au sein du secteur de la sécurité et de la défense. Il ne s’agit pas de dire qu’un service de renseignement doit connaître les plans opérationnels d’un autre. Mais les principes de coordination, les limites des compétences et les approches pour résoudre les problèmes doivent être clairs. Nous devons mieux communiquer entre nous là où nos missions se croiseraient. Cela fait également partie du professionnalisme.

- Avant votre retour au HUR, vous dirigiez le Service de renseignement extérieur (SZRU). Ce service de renseignement pratique le silence absolu. Presque personne n’entend pas parler, dans l’espace public, de l’efficacité des actions du SZRU.

- Et c’est à la fois une bonne chose et un élément important, car l’ensemble du travail du renseignement extérieur concerne des actions dans le domaine non militaire. Il s’agit de l’économie et de la politique. La philosophie du Service de renseignement extérieur, en tant qu’instrument secret, est clairement définie dans la vision stratégique du service. Je peux également affirmer que le Service de renseignement extérieur a développé l’une des meilleures capacités d’évaluation du potentiel économique de la Russie. Les réalisations significatives du service dans ce domaine sont confirmées par les évaluations de nos partenaires étrangers. Une très bonne coopération s’est établie entre la Direction principale du renseignement militaire (HUR) et le SZRU ; nous travaillons en harmonie et visons un résultat commun.

- Aujourd’hui, la guerre se déplace de plus en plus du front vers l’arrière, tant du côté russe que du côté ukrainien. En quoi cela modifie-t-il la nature de la guerre ?

- Ce sont les États qui mènent la guerre. Ce ne sont pas seulement les armées qui la mènent : c’est tout le peuple ukrainien qui la mène pour défendre son indépendance, sa souveraineté et son avenir. La ligne de front reste bien sûr déterminante. Mais la guerre moderne ne s’arrête pas à vingt ou cent kilomètres de celle-ci. À l’heure actuelle, nous parvenons déjà à détruire et à réduire de manière suffisamment significative le potentiel militaro-économique de la Fédération de Russie. Nous sommes capables de porter des frappes à plus de 2 000 kilomètres de profondeur.

- Dans quelle mesure nos frappes sont-elles critiques pour la Russie ?

- Elles sont critiques. À l’heure actuelle, ils sont très critiques.

Si, après une frappe, l’adversaire est contraint d’arrêter la production, de remettre en état des installations, de modifier sa logistique, de redéployer ses moyens de défense aérienne et de dépenser des ressources supplémentaires, cela affecte déjà sa capacité à mener la guerre. Nos frappes contribuent à aggraver le déficit budgétaire de la Fédération de Russie, qui s’élève aujourd’hui à 82 milliards de dollars.

Nous menons des opérations contre les infrastructures énergétiques qui approvisionnent les troupes russes en carburant, contre les centres logistiques et contre les installations au service du complexe militaro-industriel russe.

Les frappes et la situation en mer Noire posent déjà à la Russie des problèmes supplémentaires en matière de logistique d’exportation, notamment pour les céréales. Moscou doit actuellement exporter environ 40 millions de tonnes de céréales issues de la récolte de cette année par la mer Noire. Pour cela, il faut environ 30 navires par jour. Il n’existe pratiquement aucune voie alternative. Il existe des options plus coûteuses : le transport par chemin de fer vers les ports de la mer Baltique ou par route. Mais cela ne résout pas le problème.

Concrètement, la Russie produit près de 130 millions de tonnes de céréales. Elle en consacre environ 80 millions à ses besoins intérieurs, le reste étant destiné à l'exportation, qui se trouve aujourd'hui bloquée. Il s’agit également d’une ressource dont l’État se sert pour soutenir son économie et poursuivre la guerre.

Et nous constatons les conséquences de cette situation. Nous en mesurons l'impact tant sur la logistique en mer Noire que sur les capacités d’exportation de la Russie. La Russie perd le sentiment que son arrière-pays est sanctuarisé.

Mais je tiens à le souligner encore une fois : l’objectif n’est pas de montrer jusqu’où nous pouvons aller. L’objectif est de réduire la capacité de l’adversaire à produire des armes, à approvisionner ses troupes et à poursuivre cette guerre.

C’est pourquoi différents outils sont mis en œuvre. Nos frappes, la pression exercée par les sanctions, notre collaboration avec nos partenaires concernant les composants, les technologies et les équipements que la Russie continue de se procurer en contournant les sanctions.

- Comment les services de renseignement évaluent-ils la capacité de la Russie à poursuivre cette guerre ? Quels sont ses principaux problèmes ?

- La Russie est aujourd'hui nettement plus affaiblie sur le plan économique qu'elle ne l'était au début de la guerre à grande échelle. Les principaux problèmes de l'économie russe résident dans la pénurie de main-d'œuvre, l'aggravation du déficit budgétaire fédéral et la dégradation de la situation du système bancaire.

Dans le même temps, la Russie dispose encore de ressources suffisantes pour mener la guerre contre l’Ukraine. Nous n’excluons pas que ces ressources suffisent aussi bien pour 2027 que pour 2028. Nous devons collaborer avec nos partenaires pour que la Russie soit privée de ces ressources. Les sanctions doivent être réellement efficaces. Nous savons de quels pays proviennent les composants électroniques, les machines-outils et les produits chimiques spécialisés destinés à la Fédération de Russie. De nombreuses sociétés écrans font leur apparition, qui importent en Russie des produits qui servent ensuite à alimenter sa machine de guerre contre nous.

- Et comment évolue le moral de la population russe ?

- Nous nous attendons à ce que le mécontentement ne cesse de croître. Il est difficile de dire si un mouvement de protestation suffisamment puissant verra le jour. Mais déjà, plus de 60 % de la population est opposée à la guerre. C'est la conséquence de la situation économique et des lourdes pertes humaines subies par l'ennemi. On peut affirmer que le modèle de recrutement sous contrat en Russie a largement fait son temps. Nous constatons que les budgets régionaux russes ne sont plus en mesure de continuer à financer les primes liées au recrutement sous contrat.

Dans le même temps, les pertes des troupes russes ne cessent d’augmenter. En moyenne, les pertes russes oscillent quotidiennement entre 1 200 et 1 400 personnes, voire parfois 1 500. Il s’agit là de morts et de blessés graves. La Russie doit à la fois compenser ses pertes et continuer à renforcer ses effectifs si elle souhaite mener à bien ses futures opérations militaires. C’est pourquoi la Fédération de Russie recherche des ressources humaines supplémentaires en dehors de ses frontières.

Aujourd’hui, les Russes font appel à des ressortissants étrangers venus de plus de 40 pays, notamment d’Asie centrale, d’Afrique et d’Amérique latine. Ils sont principalement utilisés dans les unités d’assaut. Dans les communications interceptées, les Russes eux-mêmes les qualifient d’« alliés » et les envoient souvent en première ligne devant leurs propres troupes.

Une partie de ces personnes se retrouve en guerre à la suite d'une tromperie. Elles se rendent en Russie pour gagner leur vie, signent des contrats, parfois sans même comprendre ce qu'elles signent. Les forces armées ukrainiennes et nos services de renseignement font prisonniers ces militaires ; c'est pourquoi nous constatons cette situation non seulement à partir de documents ou d'interceptions.

Nous travaillons séparément avec les pays dont la Russie tente de recruter les citoyens, afin de réduire l’ampleur de ce recrutement et de ne pas permettre l’utilisation libre de ces ressources humaines pour la guerre contre l’Ukraine.

Mais les étrangers ne résolvent pas le problème des ressources humaines pour la Russie. Ils ne peuvent que compenser partiellement les pertes.

- Face à un tel niveau de pertes, la Russie doit non seulement reconstituer ses effectifs, mais aussi renforcer son groupement de forces pour mener à bien ses futures missions militaires. Le HUR perçoit-il des préparatifs en vue d'une nouvelle vague de mobilisation ?

- Oui, nous constatons de tels préparatifs.

La semaine dernière, Poutine a affirmé qu'une mobilisation supplémentaire n'était prétendument pas planifiée, qualifiant les rumeurs à ce sujet d'attaque informationnelle. Pourtant, en 2021, il niait de la même manière les préparatifs d'une invasion à grande échelle. C’est pourquoi nous ne nous basons pas sur ses déclarations, mais sur les données issues de nos services de renseignement.

Aujourd'hui, nous savons qu'une mobilisation peut être menée sans annonce publique d'envergure, en priorité dans les régions éloignées, afin de ne pas générer de tensions supplémentaires au sein des grandes agglomérations telles que Moscou ou Saint-Pétersbourg. Selon nos estimations, ce processus pourrait s'intensifier au lendemain des soi-disant élections à la Douma d'État.

Au total, le commandement russe envisage de mobiliser environ 600 000 personnes supplémentaires entre 2026 et 2027 – près de 300 000 cette année et autant l’année prochaine.

Sans mobilisation supplémentaire, la Russie est aujourd’hui capable, dans l’ensemble, de compenser ses pertes et de maintenir les effectifs de ses forces sur le front ukrainien. Mais si le Kremlin souhaite non seulement maintenir l’ampleur actuelle de la guerre, mais aussi mener à bien d’autres missions militaires, notamment l’occupation totale des régions de Donetsk et de Lougansk, il aura besoin de renforts.

- La Russie s'apprête à organiser les élections à la Douma d'État y compris dans les territoires temporairement occupés de l'Ukraine. Que sait déjà le HUR de ce processus ?

- Il n'y a aucune surprise pour nous. Nous connaissons déjà l'identité de chaque personne que les Russes prévoient de faire « élire » dans les circonscriptions uninominales, ainsi que le nom de ceux qui doivent figurer sur les listes de partis au sein de nos territoires temporairement occupés — dans les régions de Louhansk, Donetsk, Zaporijjia et Kherson, ainsi qu'en Crimée occupée.

Parmi eux se trouvent des collaborateurs ukrainiens ainsi que des citoyens russes. Nous avons identifié ces individus et nous agirons en conséquence sur la base de ces informations.

À travers de telles procédures, la Russie tente de créer une illusion de légitimité à l'occupation. La mission du renseignement est de fournir à l'État des données exhaustives sur la manière dont cela est organisé, sur l'identité des participants et sur les responsables de ces actes.

- À quoi l'Ukraine doit-elle se préparer pour cet automne et cet hiver ? Dans quelle mesure la Russie a-t-elle accru ses capacités en matière de missiles et de drones, et qu'est-ce qui a changé dans les moyens de frappe eux-mêmes ?

- Je ne peux pas vous donner de bonnes nouvelles et je ne peux pas tromper les gens. En tant que chef des services de renseignement, je dois m’exprimer de manière objective. Les gens doivent le comprendre, et notre pays doit s’y préparer.

Nous savons quels objectifs l'ennemi prévoit de frapper, par quels moyens et à peu près quand cela pourrait se produire. Aujourd'hui, la principale mission des Russes est de réduire notre potentiel militaire et nos capacités de frappe ; en particulier, ils mènent des frappes contre des sites de stockage de munitions et tentent de localiser et de détruire les sites de production.

Plus la saison froide approche, plus les installations énergétiques, nos centrales thermiques – tout ce dont dépendent la vie des villes et des villages – deviendront des objectifs prioritaires.

Nous constatons une augmentation significative du nombre de Shahed lancés. Il peut s’agir de 120, 300, voire 500 par jour. Les Russes mènent des frappes massives et combinées, en utilisant simultanément des missiles balistiques et des missiles de croisière, des munitions rôdeuses et des drones.

De nouvelles munitions rôdeuses font leur apparition. Il s’agit d’un hybride entre un drone à réaction et un missile de croisière. Ils peuvent atteindre une vitesse de 500 à 600, voire parfois jusqu’à 700 kilomètres à l’heure, et peuvent être lancés depuis des plateformes aériennes ou terrestres. Il s’agit par ailleurs d’un engin de haute précision utilisant l’intelligence artificielle et la vision artificielle.

Les munitions rôdeuses les plus largement utilisées par l'ennemi, à savoir les Banderole et Dan-T, ont une masse de charge utile plusieurs fois supérieure (plus de 130 kg) à celle des drones de type Geran /Shahed (50 à 90 kg). En d’autres termes, l’adversaire rend ces engins plus autonomes et moins dépendants d’un pilotage externe. Cela complique leur neutralisation.

Les missiles balistiques restent l’une des cibles aériennes les plus complexes à intercepter. Il s’agit notamment des Iskander et des Zircon. Pour contrer de telles menaces, il faut disposer de capacités antimissiles adaptées et d’un nombre suffisant de missiles pour y faire face.

La Russie tente de nous imposer une menace combinée complexe : des missiles balistiques, des missiles de croisière, des Shahed à réaction, d`autres drones d’attaque et munitions rôdeuses sont utilisés simultanément. Le système de défense aérienne doit répondre à différents défis en même temps.

L’adversaire s’adapte. Et notre mission est de nous adapter plus vite.

Il s’agit d’un travail conjoint entre les services de renseignement et les Forces de défense. Notre mission consiste à fournir un appui en matière de renseignement aux Forces de défense et aux instances de commandement militaire. Nous sommes en contact direct avec les Forces aériennes : nous leur transmettons des informations, elles se préparent, restent en alerte et abattent les moyens d’attaque aérienne. Dans l’idéal, c’est ainsi que cela fonctionne.

Reste toutefois la question du nombre suffisant de missiles PAC-3 pour les systèmes Patriot afin de contrer les missiles balistiques. C’est un problème majeur sur lequel travaillent personnellement le président Volodymyr Zelensky, la présidence, les diplomates et les services de renseignement. Il s’agit d’un travail commun et très important, où chacun joue son rôle.

- Quelle est votre opinion sur la possibilité d'une attaque de la Russie contre les pays baltes, dont les responsables politiques occidentaux parlent beaucoup ces derniers temps ?

- La Russie est depuis longtemps incapable d'atteindre ses objectifs dans la guerre contre l'Ukraine ; c'est pourquoi le Kremlin envisage une escalade de l'affrontement avec les pays du flanc est de l'OTAN. L'objectif est de contraindre les pays européens à réduire leur aide à notre État. L'intensification des mesures d'influence hybride menées par les services secrets russes dans les pays de l'OTAN constitue un signe de cette escalade.

Nous surveillons les violations de l’espace aérien des pays du flanc est de l’OTAN – la Roumanie, la Pologne et les pays baltes – par des moyens d’attaque russes. Nous constatons une intensification des provocations militaires à proximité des frontières avec les pays de l’OTAN, des actes de sabotage visant des infrastructures critiques des pays européens, des opérations menées sous « faux pavillon », des cyberattaques et des campagnes de désinformation.

Dans ce contexte, on peut évoquer le cas de l’impact d’un missile de croisière russe X-101 en Pologne le 30 juillet. Dès le début de son vol, la trajectoire du missile s’est écartée de celle du groupe de missiles lancés sur le territoire ukrainien, ce qui témoigne du caractère délibéré de ces actions. Pour la Direction principale de renseignement (HUR), cela n’a pas été une surprise, car nous disposons d’informations qui révèlent les intentions agressives des dirigeants russes à l’égard de l’Europe. L’objectif est de tester les « lignes rouges » de l’OTAN concernant la défense collective des alliés en cas d’attaque armée contre l’un d’entre eux.

À l’avenir, nous prévoyons une intensification de la pression militaire exercée par le Kremlin sur les pays du flanc est de l’OTAN afin de tester la réaction des alliés, de démontrer leur manque de préparation à une confrontation ouverte avec la Russie et de renforcer l’influence informationnelle et psychologique sur les pays européens dans le but de réduire l’aide militaire apportée à l’Ukraine.

- Quelle place occupe le Bélarus dans les projets de la Russie ? Le HUR perçoit-il des signes d'une implication plus directe de ce pays dans la guerre ?

- Nous surveillons de près les tentatives des dirigeants russes visant à entraîner directement le Bélarus dans la guerre contre l’Ukraine. Nous savons que Moscou cherche à utiliser le territoire et les ressources militaires du Bélarus pour étendre le champ des opérations militaires contre l’Ukraine.

Mais à ce jour, rien n’indique que le Bélarus se prépare à entrer en guerre contre l’Ukraine ; le niveau de menace militaire pour notre État du côté du Bélarus est jugé faible.

Nous sommes toutefois préoccupés par le fait que le Bélarus ait autorisé l’installation sur son territoire de relais radio qui guident les drones d’attaque russes de type Shahed vers des cibles civiles et des infrastructures critiques ukrainiennes.

Nous notons également le déploiement sur le territoire du Bélarus d’unités de la 101e brigade de missiles des Forces armées de la Fédération de Russie, équipée du système de missiles à moyenne portée Oreshnik.

Et si le Bélarus n’a pas accordé une telle autorisation, cela signifie que Minsk ne contrôle plus les activités de la Russie sur son propre territoire.

- La Russie tente de mettre en place son propre système de communication par satellite, « Rassvet ». À quel point cela pourrait-il constituer un véritable défi technologique pour l’Ukraine ?

- Nous savons que les Russes tentent aujourd'hui de mettre des satellites en orbite. Mais pour l’instant, ceux-ci sont en nombre insuffisant et leur efficacité reste faible. Nous sommes pleinement conscients de ce problème.

Je vais vous donner quelques chiffres. À ce jour, la Fédération de Russie a lancé 32 satellites. Nous allons éviter d’entrer dans les détails concernant leurs orbites, leur fréquence de passage et les régions d’Ukraine qu’ils couvrent.

À titre de comparaison : plus de 12 000 satellites Starlink ont été mis en orbite. Et chaque mois, Elon Musk en ajoute près de 200 supplémentaires. Vous comprenez bien le lien entre ces chiffres.

Nous y travaillons. « Rassvet » (l’aube) russe doit se transformer en « crépuscule ».

- Vous dirigez le Centre de coordination chargé des questions relatives au traitement des prisonniers de guerre. Qu’est-ce qui freine le plus aujourd’hui le retour des Ukrainiens détenus en Russie, et y a-t-il des raisons d’espérer de nouveaux échanges à grande échelle ?

- Notre mission est très claire : ramener chez eux tous ceux – militaires, civils, tous ceux et toutes celles qui se trouvent aujourd’hui en captivité en Russie – qui sont encore retenus là-bas. C’est la position du Président, et c’est notre mission en tant que Centre de coordination.

Les échanges constituent un processus très complexe. Ils ne dépendent pas uniquement de la volonté de la partie ukrainienne. Nous exploitons toutes les possibilités : négociations directes, médiation internationale, collaboration avec nos partenaires, mise en œuvre des accords conclus dans les instances internationales. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, 77 échanges ont eu lieu, et les accords conclus à Istanbul, Genève et Washington ont été mis en œuvre. Dans le cadre de ces mesures, 9 726 de nos concitoyens ont pu rentrer chez eux.

Mais derrière chacun de ces chiffres se cache une personne bien réelle. Et une famille qui l’attendait.

Je comprends les familles qui ne veulent pas entendre parler de la complexité des négociations. Pour une personne qui attend son fils, son mari, sa fille ou son père, une seule chose compte : quand il ou elle sera de retour à la maison. Et c’est tout à fait compréhensible. Notre mission n’est donc pas d’expliquer pourquoi certaines choses sont compliquées, mais de trouver des solutions et de ramener ces personnes chez elles.

- Le classement des services de renseignement européens a récemment été publié, dans lequel le HUR et le SBU occupent la quatrième place. Que pensez-vous de ce résultat ?

- Au cours de la lutte contre l’agression armée russe, le renseignement militaire ukrainien est passé d’une jeune structure peu nombreuse à un service spécial de classe mondiale. C’est pourquoi, selon mes propres estimations, la Direction principale du renseignement mérite même une meilleure note. De plus, nos technologies comptent parmi les meilleures. Les Européens ont estimé que la Direction principale du renseignement occupait la quatrième place. Mais je pense que c’est une évaluation sous-estimée…

- Pour parler de l’avenir : comment voyez-vous les services de renseignement militaire ukrainiens dans quelques années ? Quel sera pour vous le principal critère de leur puissance ?

- Le facteur humain, le professionnalisme. On peut disposer des meilleures technologies et des meilleures ressources, créer de nouvelles divisions. Mais en fin de compte, tout dépend des personnes qui traitent ces informations, utilisent ces technologies et prennent les décisions.

Je souhaite que le HUR soit composé de personnes capables d’apprendre en permanence. Capables d’analyser. Capables de travailler dans un contexte d’incertitude. Qui n’ont pas peur de prendre des décisions non standard lorsque cela est nécessaire pour mener à bien une mission. Mais qui, dans le même temps, comprennent clairement leurs prérogatives et leurs responsabilités.

Pendant la guerre à grande échelle, le HUR s’est développé très rapidement. C’était nécessaire. Mais la croissance rapide de toute organisation n’apporte pas seulement de nouvelles opportunités. Elle comporte également de nouveaux risques.

C’est pourquoi nous devons constamment réévaluer nos effectifs, les structures et les résultats. Préciser les compétences. Améliorer la formation. Renforcer les exigences professionnelles.

Les services de renseignement ne doivent pas compter de personnes choisies au hasard ; ceux qui doivent rester sont des professionnels, capables d’apprendre et d’obtenir des résultats dans l’intérêt de l’État.

Je considère le HUR comme une structure de haute technologie. Dotée de ses propres capacités solides. Présente dans les régions du monde où se situent les intérêts nationaux de l’Ukraine. Dotée d’une composante forte en matière d’agents, de moyens techniques et d’analyse. Dotée de capacités opérationnelles là où elles sont nécessaires.

Mais l’essentiel, c’est qu’il faille un système capable d’accumuler de l’expérience, de l’analyser et de devenir plus fort. Pour qu’après un changement de direction, il ne soit pas nécessaire de tout recommencer à zéro. Les dirigeants changent. Le renseignement professionnel doit rester et se développer.

- Nous vous rencontrons à la veille de votre fête professionnelle. Que signifie pour vous le fait d’appartenir au renseignement militaire ?

- Les opérations du HUR ont acquis une renommée mondiale et sont entrées dans l’histoire de la communauté internationale du renseignement. Leur expérience sera étudiée et mise à profit dans la formation des agents des services spéciaux étrangers. Nous sommes fiers de nos unités de combat qui, depuis 2022, participent à la riposte face à l’agression armée à grande échelle de la Russie.

Je tiens avant tout à remercier nos hommes pour leur travail. Ceux qui accomplissent aujourd’hui des missions au front. Ceux qui travaillent bien au-delà de ses limites. Les agents opérationnels, les analystes, les techniciens, nos unités de combat.

Je tiens tout particulièrement à rendre hommage à ceux qui ne sont pas revenus de leurs missions.

Les services de renseignement militaire ont subi des pertes. Il y a des personnes qui ont donné leur vie en accomplissant une mission dont nous ne pourrons peut-être pas parler avant longtemps. Nous nous souvenons d’eux.

Je tiens à remercier les vétérans du renseignement militaire, les familles de nos collaborateurs, les bénévoles et toutes les personnes qui apportent leur aide à nos services de renseignement.

Et je souhaite que chacun de nos collaborateurs comprenne que son travail est extrêmement important.

Non pas pour le prestige du HUR, mais pour l’Ukraine.

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Les réponses aux questions concernant l’incident armé impliquant des agents du SBU et du HUR, que la rédaction a reçues par la suite

- Le 2 septembre, à Kyiv, un conflit a éclaté entre des agents du Service de sécurité ukrainien (SBU) et de la Direction principale du renseignement (HUR), qui a dégénéré en un usage des armes. Quelles conclusions faut-il tirer de cette situation ?

- Ce qui s’est passé ces derniers jours dans la capitale est un incident inacceptable, dont les forces de l’ordre doivent évaluer la portée, y compris ses conséquences. La direction du HUR apporte son soutien à l’enquête. Dans le même temps, la responsabilité doit être individuelle et non collective. Je dirais qu’il ne doit y avoir ni immunité institutionnelle, ni culpabilité collective.

- Pourquoi, selon vous, cet incident impliquant des personnes spécifiques a-t-il si rapidement été qualifié de « guerre des services secrets » ?

- Il n’y a aucune raison d’extrapoler un cas isolé aux institutions de l’État et aux services secrets en particulier. Dans notre travail, la confidentialité est étroitement liée au contrôle, et la liberté d’action s’exerce toujours dans le cadre des intérêts de l’État. Tant la Direction générale du renseignement du ministère de la Défense ukrainien que le Service de sécurité ukrainien, bien qu’ils aient des fonctions différentes, luttent contre un ennemi commun dans l’intérêt de la sécurité nationale.

Serhiy Tcherevaty, Hanna Vasylenko

Serhiy Tcherevaty, Hanna Vasylenko