Entretien avec Theo Francken, ministre belge de la Défense
L'Ukraine possède l'armée la plus puissante de toute l'Europe
Alors que Moscou intensifie ses frappes contre les civils ukrainiens et multiplie les menaces à l'encontre de l'Europe pour tenter de briser le soutien à Kyiv, le ministre belge de la Défense, Theo Francken — l'un des fervents partisans de la cause ukrainienne —, s'est confié à Ukrinform.
Dans cet entretien, le ministre livre son analyse des objectifs stratégiques de la Russie, de la préparation de l'Europe face à un potentiel conflit militaire et des enseignements que la Belgique tire de l'expérience ukrainienne. Il évoque également le soutien bilatéral, les perspectives de coopération industrielle dans la défense ainsi que les erreurs de calcul majeures commises par Moscou depuis le début de l'invasion à grande échelle.
- Monsieur le Ministre, des annonces ont fait état de la livraison prochaine de trois chasseurs F-16 belges à l'Ukraine cette année. Avez-vous des précisions sur le calendrier ? Notre ministre des Affaires étrangères a également souligné que la Belgique figurait parmi les rares pays à fournir des munitions pour ces appareils…
- Nous pouvons aller très vite. Nos F-16 ont été modernisés avec des technologies françaises de guerre électronique. Par conséquent, leur transfert à un pays tiers nécessite l'accord formel de la France. Dès que cette autorisation aura été validée, nous serons en mesure de livrer les appareils. Je suis convaincu que ce feu vert sera accordé très rapidement. La logistique prendra le relais immédiatement après.
Concernant les munitions pour les F-16, nous en avons déjà livré des quantités considérables : il y a quelques semaines, nous évoquions le chiffre de 50 000 munitions. Nous venons de recevoir une demande de fournitures supplémentaires que mes équipes étudient actuellement.
- Qu'en est-il de la maintenance de la flotte de F-16 déjà déployée en Ukraine ?
- L'article faisant état de prétendues défaillances de maintenance de la part de l'entreprise belge Sabena Engineering est totalement faux. C'est une contre-vérité absolue : chaque mois, quatre avions sortent de révision, et nous passerons bientôt à six appareils mensuels.
- J'ignore l'origine de ces affirmations : s'agit-il d'une manœuvre de désinformation russe ou d'une attaque de concurrents industriels ? Quoi qu'il en soit, ces imputations sont dénuées de tout fondement. Nous n'assurons pas uniquement l'entretien des F-16 ukrainiens : nos équipes gèrent également la maintenance de l'ensemble des appareils américains qui reviennent de missions au Moyen-Orient. Tout fonctionne à merveille. Il est déplorable qu'un média réputé ait pu relayer de telles déclarations. Le vice-ministre ukrainien de la Défense, Serhiy Boïev, s'est récemment rendu sur place pour rencontrer les équipes de Sabena Engineering et a pu constater par lui-même que le dispositif tourne à la perfection.
LA BELGIQUE ET L'UKRAINE DÉVELOPPENT UN MISSILE INNOVANT CONTRE LES DRONES À RÉACTION
- L'Ukraine ne cesse d'innover sur le terrain, des avancées dont l'Europe peut directement tirer parti. Comment évaluez-vous le rythme actuel de la coopération industrielle de défense entre l'Ukraine et l'Europe, notamment avec la Belgique ?
- Les choses évoluent enfin dans le bon sens. Nous allons lancer une production conjointe avec une entreprise ukrainienne pour fabriquer un missile de 70 mm dédié à la défense antiaérienne. C'est sans doute l'arme la plus efficace et la plus économique de sa catégorie : un missile à guidage laser conçu pour abattre les drones Geran, y compris leurs versions à réaction.
Les essais sont en cours de notre côté, et notre partenaire ukrainien s'apprête à mener les siens. Le projet avance très bien. Ce missile, qui peut être tiré depuis un F-16, un buggy ou quasiment n'importe quelle plateforme, constitue une arme abordable tout en restant de haute technologie. C'est une vraie rupture stratégique.
LA BELGIQUE A ENFIN PRIS CONSCIENCE DE LA MENACE
- Vous avez récemment qualifié la Russie de menace principale pour la Belgique et l'Europe. Quelles leçons les pays européens doivent-ils tirer de l'expérience ukrainienne pour se préparer à un éventuel conflit ?
- Des drones, encore des drones, toujours des drones — et surtout la capacité de les neutraliser. La défense antiaérienne doit devenir la priorité absolue. Ce n'est pas encore le cas dans chaque pays européen, mais nous devons impérativement retenir cette leçon. Le défi est immense.
La Belgique, comme beaucoup de pays européens, a fait preuve d'un idéalisme naïf au lieu d'être sur ses gardes. Aujourd'hui, nous avons enfin ouvert les yeux, en espérant qu'il ne soit pas trop tard. Même après le déclenchement de l'invasion à grande échelle par les terroristes russes, la politique belge a manqué d'élan et de réactivité.
Je repense à une interview accordée par « Madyar », votre célèbre commandant d'unité de drones, au journaliste belge Arnaud De Decker. Malgré les contraintes — la tête de Madyar étant mise à prix par les Russes pour 20 millions de dollars —, son message à la Belgique était sans appel : « Les gars, ôtez vos lunettes roses. Vous voyez toujours tout avec optimisme, mais la réalité est bien plus sombre. » Il a parfaitement raison, et c'est ce changement de posture que nous devons effectuer.
- Votre Premier ministre, Bart De Wever, a déclaré devant des étudiants que pour pouvoir « profiter de l'amour et des fleurs », il fallait avoir les moyens de les défendre. Quel rôle l'Ukraine est-elle appelée à jouer dans la future architecture de sécurité européenne ? On évoque la création d'une Union européenne de la défense, complémentaire à l'OTAN, au sein de laquelle les forces ukrainiennes occuperaient une place centrale.
- L'Ukraine jouera un rôle déterminant. Vous disposez aujourd'hui de l'armée la plus puissante d'Europe, et notre continent a tout intérêt à s'en appuyer. Vous avez accumulé une expérience opérationnelle unique sur la quasi-totalité des systèmes d'armes et des plateformes. Nous devons travailler main dans la main : nous avons énormément à apprendre de vous.
- Cette intégration est-elle envisageable avant même l'adhésion formelle de l'Ukraine à l'Union européenne, par exemple via un accord de défense spécifique ?
- Absolument. Mais nous devons d'abord voir quelle tournure prendront les événements avec la Russie. En tant que dirigeant européen, mon devoir est d'identifier nos intérêts stratégiques, et cette intégration en fait clairement partie. La question clé reste de savoir comment évoluera le conflit avec Moscou. Pour ma part, je ne pense pas que Poutine reculera.
LA BELGIQUE, LEADER DE L'OTAN POUR LA MOBILITÉ MILITAIRE
- Quel serait le rôle de la Belgique au sein de l'Alliance si la Russie tentait d'entrer en conflit direct avec l'OTAN ?
- Notre rôle sera celui d'un facilitateur logistique. Nous sommes un pays doté d'une longue tradition industrielle et logistique, appuyé par un écosystème ultra-performant grâce aux ports de Zeebruges, Gand et Anvers, ainsi qu'à l'aéroport de Bruxelles.
Quand l'Europe et l'OTAN évoquent le soutien stratégique, la mobilité militaire et le déploiement rapide des troupes et des équipements, c'est précisément là que réside notre force. Nous sommes leaders dans ce domaine au sein des alliés. C'était une décision judicieuse de la part de l'OTAN de nous confier cette mission, et nous sommes prêts. La logistique, c'est notre spécialité, notre atout majeur.
Un important contrat logistique doit d'ailleurs être signé dans les prochaines semaines. Je suis très fier de cette contribution. Comme le dit le proverbe : « La tactique gagne des batailles, mais la logistique gagne les guerres. » Il ne faut jamais sous-estimer le fait que les soldats ont besoin de se nourrir, tout comme ils ont besoin d'armes et de munitions.
- Pendant ce temps, la Russie parvient toujours à contourner les sanctions pour importer des composants critiques, y compris occidentaux, via des pays tiers. Estimez-vous que la Belgique en fait assez pour empêcher que des technologies locales ne se retrouvent dans des équipements militaires russes ?
- Bien qu'il s'agisse d'une compétence des gouvernements régionaux — de Flandre, de Wallonie et de Bruxelles —, les règles d'exportation pour les matériels sensibles y sont particulièrement strictes. Je n'ai absolument pas l'impression que ces institutions prennent ce sujet à la légère.
L'EUROPE EST L'ARTÈRE VITALE DE L'UKRAINE
- La Russie intensifie sa production de drones et de missiles, tout en poursuivant sa campagne de terreur contre les civils à Kyiv et dans toute l'Ukraine. Elle cible les infrastructures critiques et s'attaque désormais aux ponts. Comment analysez-vous cette tactique ?
- Ils choisissent délibérément l'escalade, et cette escalade s'accélère nettement.
- Voyez-vous une issue ? Qu'est-ce qui pourra stopper la Russie ?
- Je pense que la Russie est arrivée à la conclusion que le front se trouve dans une impasse. Ils constatent que les Ukrainiens sont des combattants redoutables et que la Russie ne l'emportera pas sur le terrain militaire terrestre. Leurs objectifs stratégiques ne sont pas atteints.
Ce blocage sur le terrain découle autant du courage du peuple ukrainien que de l'appui européen. Poutine a cherché à convaincre le président américain Donald Trump de prendre un peu de recul. Mais il faut être lucide : les États-Unis ne se sont pas retirés pour autant. Affirmer le contraire serait faux. Ils continuent de fournir un appui considérable. Et si Washington a quelque peu pris ses distances sur le plan militaire direct, l'Europe, elle, a pris le relais. Notre soutien est colossal. L'artère vitale de l'Ukraine, c'est l'Europe : c'est elle qui fournit le financement, les armes et la logistique. Je sais que l'Ukraine collabore aussi avec le Moyen-Orient et d'autres partenaires comme Israël, mais l'Europe reste, sans l'ombre d'un doute, votre plus grand allié.
LA RUSSIE A OUVERT UN SECOND FRONT CONTRE L'EUROPE
- C'est-à-dire que la Russie cible désormais directement l'Europe…
- La Russie est en train d'ouvrir un « front occidental ». Elle accentue sa pression sur l'Occident pour tenter de retourner l'opinion publique contre l'Ukraine. Entre les succès électoraux de l'AfD dans certains États régionaux allemands, la possibilité de voir Marine Le Pen accéder à la présidence en France et d'autres échéances électorales cruciales à venir à travers l'Europe, c'est clairement la stratégie de Moscou.
C'est ce qui explique la multiplication des menaces et des attaques hybrides, désormais quotidiennes sur le continent européen. L'escalade ne se limite plus au champ de bataille : elle touche directement ce nouveau front en Europe.
Quant à l'issue finale, je ne suis pas devin, mais j'envisage plusieurs scénarios.
- Pouvez-vous préciser ?
- L'escalade va s'amplifier et la pression sur nos sociétés s'alourdir. La rhétorique du Kremlin a radicalement changé. Rappelez-vous de cette lettre contenant des menaces nucléaires explicites au sujet de Kaliningrad. De plus, le porte-parole du Kremlin affirme désormais que tout site de production militaire en Europe collaborant avec des entreprises ukrainiennes ou fournissant des armes à Kyiv constitue une cible légitime. Ils répètent en boucle qu'ils ne combattent pas l'Ukraine, mais l'OTAN. Nous n'avions plus entendu un ton aussi agressif depuis la Guerre froide.
D'ailleurs, l'ordre du jour de notre Conseil de sécurité national — qui ne se réunit qu'en cas de nécessité absolue — est désormais entièrement consacré aux menaces et à la guerre hybrides.
LA BELGIQUE ACCORDE 1,5 MILLIARD D'EUROS D'AIDE BILATÉRALE ANNUELLE À L'UKRAINE
- Face aux tentatives russes de détruire l'infrastructure énergétique ukrainienne, la stratégie pour cet hiver et l'année à venir doit-elle se cantonner au renforcement de la défense antiaérienne, ou inclure aussi une aide d'urgence aux populations ?
- J'ai constaté à quel point les Ukrainiens ont mis à profit la période estivale pour préparer l'hiver, avec une anticipation bien meilleure que les années précédentes. De nombreux équipements de chauffage et des solutions innovantes arrivent déjà d'Europe, mais aussi de Chine, d'Inde et d'autres pays.
Évidemment, vivre sans électricité est une épreuve terrible. Nous pouvons fournir tout ce dont l'Ukraine a besoin. Lorsque vous nous sollicitez sur le plan militaire, nous faisons tout notre possible, même si la production de systèmes de défense antiaérienne reste lente à l'échelle internationale, comme chacun le sait. Pour les besoins humanitaires, nous répondons également présent. Nous fournissons 1,5 milliard d'euros d'aide bilatérale chaque année, et c'est l'Ukraine elle-même qui définit ses priorités et nous adresse ses demandes. Nous ne chercherions jamais à vous imposer du matériel inutile simplement pour faire tourner nos usines.
L'Ukraine a traversé sa période la plus sombre l'hiver dernier, et ce fut extrêmement éprouvant. Mais je pense que l'Europe n'a pas encore connu sa propre « heure la plus sombre ». Cela viendra. Le processus s'amorce déjà chez nous avec l'extension du conflit. Et pour l'instant, aucune issue ne se dessine, faute de volonté de négocier la paix.
LA RUSSIE S'EST LOURDEMENT TROMPÉE SUR L'EUROPE
- Ainsi, selon vous, le calcul de la Russie consiste à tenter de gagner la bataille des esprits en Europe, selon la célèbre doctrine Gérassimov…
- La Russie accumule les erreurs de calcul. Elle espère aujourd'hui diviser l'Europe, pariant sur notre effondrement ou sur l'arrêt de notre soutien à Kyiv. C'est son calcul depuis quatre ans, mais les faits lui donnent tort. Moscou espérait aussi que l'OTAN volerait en éclats sous la seconde administration Trump, ce qui ne s'est pas produit non plus. La Russie se trompe lourdement depuis le début sur ce qu'est l'Europe et sur son fonctionnement. Ils nous voient comme des êtres faibles, décadents et dénués de valeurs. Pourtant, ils vont de surprise en surprise : notre soutien à l'Ukraine n'a fait que se renforcer.
Je ne suis pas aveugle : je vois bien que les réseaux sociaux regorgent de messages agressifs réclamant la fin de l'aide à l'Ukraine. Mais les sondages d'opinion montrent une réalité bien différente : le soutien reste massif.
Les réseaux sociaux constituent un outil hybride redoutable, saturé de bots qui réagissent automatiquement dès qu'un contenu mentionne le soutien à l'Ukraine. S'il existe des citoyens sincèrement opposés à cette aide, l'hostilité en ligne est très largement fabriquée par des réseaux automatisés.
Récemment, je m'exprimais devant une salle comble dans ma ville de Lubbeek, dont je suis maire depuis 13 ans : pas une seule personne n'a contesté le soutien à l'Ukraine. Bien sûr, les gens posent des questions légitimes : quel matériel envoyons-nous ? Comment est-il utilisé ? La Russie va-t-elle nous attaquer ? Coopérons-nous sur les drones ? Apprenons-nous de l'expérience ukrainienne ?
Beaucoup s'inquiètent du dénouement de cette guerre. Comment cela va-t-il se régler ? Combien de temps cela va-t-il durer ? Vos pires cauchemars et vos craintes sont aussi les nôtres. Vos inquiétudes sont nos inquiétudes.
Je suis issu de la droite politique et mes abonnés partagent ces convictions. Pourtant, personne ne vient me dire : « Dis, Theo, arrête d'envoyer de l'argent, ça ne mène nulle part… » Personne. Le sujet ne fait pas débat chez nous : il y a un soutien massif et un immense respect pour votre combat.
Yevhen Matuchenko, Bruxelles
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