Musée régional de Kherson : une amphore marine, des trophées du front et le vélo d'un Suédois
Comment un musée survit sous les bombes russes, quelles expositions il prépare et comment il a été possible de préserver ce que les occupants n'ont pas volé.
Le musée régional de Kherson est le plus ancien du sud de l'Ukraine. Durant l'occupation temporaire, les Russes y ont volé plus de 23 000 objets de la collection. Une partie de ce que l’armée russe a pillé a pourri, de leur propre aveu, dans les caves de Henitchesk temporairement occupée, tandis que le sort des autres pièces demeure inconnu.
Olha Hontcharova, la directrice du musée, raconte comment l'établissement survit sous les frappes russes, quelles expositions il prépare et comment des donateurs ont aidé à préserver ce que les forces russes n'ont pas eu le temps ou la capacité de voler.
ÉVACUATION DE 165 000 OBJETS
Pendant l'occupation russe temporaire, l'ancienne directrice du musée, Tetiana Bratchenko, a choisi de collaborer volontairement avec les autorités d'occupation.
Avant l'invasion à grande échelle, les fonds du musée régional de Kherson comptaient plus de 193 000 objets. En fuyant la ville, les occupants ont volé plus de 23 000 pièces.
— Parfois, les gens nous confondent avec le musée des Beaux-Arts, où les Russes ont malheureusement presque tout volé, raconte Mme Olha. — Les musées pillés de Kherson sont notre douleur et notre tragédie communes. Le musée régional de Kherson a 136 ans, et pendant tout ce temps, plusieurs générations d'employés ont rassemblé cette collection. Dès les premiers jours de la libération, nous avons commencé les travaux pour sauver le patrimoine culturel de la région de Kherson et évacuer la collection.
Grâce à leur dévouement, les professionnels des musées ont réussi à évacuer 165 000 objets. Il ne s'agit pas seulement de la collection propre du musée régional, mais aussi de pièces provenant de musées des communautés de la rive droite de la région de Kherson.
— Ce sont des objets issus des communautés de la région, notamment de Beryslav, où le bâtiment qui abritait le musée a été totalement détruit. Nous avons également mis à l'abri les objets des musées d'Olhivka, de Bilozerka et de Kozatske, partage Mme Olha.
Cette évacuation, la plus massive de l'histoire de la collection, s'est déroulée alors qu'il n'y avait ni électricité, ni chauffage, ni eau, ni internet. Par la suite, tout a été rétabli, mais il a fallu travailler dans ces conditions très difficiles. De plus, Kherson subit constamment les attaques de drones et les tires d’artilleries.
À Kherson, les équipes du musée ont commencé à monter l'exposition « Kherson résiliente » sous les bombardements qui ont suivi la libération de la ville. Elle a été alimentée en objets par les habitants locaux et les militaires. Cette exposition traite des manifestations de résistance, de la libération, de la tragédie causée par la destruction du barrage de Kakhovka, et de ce que les citadins traversent actuellement.
L'exposition présente des objets particuliers offerts par un bénévole du musée et un militaire Dmytro Borysenko. Très affecté par le pillage du musée par les Russes, il a proposé d'envoyer, à ses propres frais, des trophées collectés sur le front. La dernière fois, Borysenko a écrit un message aux équipes du musée le 1er juillet 2023 pour dire qu'il avait rassemblé encore quelques objets intéressants. Un message de remerciement lui a été écrit le 2 juillet. Ce jour-là, il est tombé au combat lors de l'exécution d'une mission militaire. Dmytro Borysenko avait un rêve : retourner après la victoire, en tant que bénévole, sur les fouilles archéologiques de la région de Kherson pour enrichir les fonds du musée avec de nouveaux artefacts.
Dmytro Borysenko
Un autre projet, l'exposition « Kherson d'ici et d'ailleurs », est basé sur des cartes postales de natifs de Kherson qui ont été contraints de quitter la ville à cause de la guerre. À l'initiative d'un citoyen de Kherson et figure publique, Mykola Homaniouk, des cartes postales de compatriotes que la guerre a dispersés à travers le monde entier ont afflué vers Kherson.
APRÈS LA DESTRUCTION DU BARRAGE DE KAKHOVKA PAR LES RUSSES, UN HABITANT DE KHERSON TROUVE UNE AMPHORE DU XIe SIÈCLE SUR UNE PLAGE D'ODESSA
— Une autre histoire étonnante concerne une amphore qui nous est parvenue à l'été 2023, après le sabotage du barrage de Kakhovka par les Russes. Elle a été trouvée sur une plage d'Odessa par un historien originaire de Kherson, Yuriy Poslovskyi, qui l'a remise au musée. Nous pensons que le flux d'eau qui s'est déversé après la rupture du barrage a déterré cette amphore quelque part dans la zone de l'île de Velykyi Vilkhovyi. Ce sont des lieux où se trouvait une ville mentionnée dans les chroniques ainsi que le port d'Olechya. Aujourd'hui, l'amphore, datée du XIe siècle, a été restaurée et se trouve en lieu sûr, raconte la directrice du musée.
En 2024 la figure publique suédoise, Lars Peter Fredén, qui a voyagé pendant 60 jours à travers l'Ukraine pour attirer l'attention de l'Europe sur la guerre a offert au musée son vélo.
— Il n'est pas seulement bénévole, c'est aussi un homme doté d'un esprit philosophique, très profond. Comme il le racontait lui-même, en voyageant à vélo à travers l'Ukraine, il roulait en réfléchissant aux questions complexes de la vie, cherchant à y trouver des réponses, raconte Mme Olha.
Ainsi, malgré tout, le musée est un organisme vivant qui se renouvelle et s'enrichit constamment. Il n'y a pas si longtemps, une collection de pièces commémoratives ukrainiennes contemporaines a été remise au musée par un militaire, qui a demandé à ce que son nom ne soit pas mentionné pour le moment. Le musée reçoit également des objets de la part des services douaniers, qui lui transmettent des biens historiques de contrebande saisis.
NOTES NON SCIENTIFIQUES
La directrice raconte que lorsque les employés ont repris le travail après la libération de la ville, elle a demandé à chacun de partager ses impressions sur ce qu'il avait vécu pendant l'occupation russe temporaire.
— Nous avons rassemblé nos souvenirs de la période de l'occupation russe et en avons fait un recueil intitulé « Notes non scientifiques », explique Mme Olha. — C'est le premier recueil sur ce qui a été vécu pendant l'occupation russe. Il deviendra l'une des sources pour l'étude de l'histoire de la guerre russo-ukrainienne.
En 2024, en collaboration avec l'artiste Stepan Boïtsoun, qui travaillait au musée dans les années 1980 et vit désormais à Lviv, le rêve de créer l'icône de la Mère de Dieu de Kherson « Protection » (Pokrova) a été concrétisé. L'idée était d'obtenir une protection spirituelle contre l'ennemi. L'icône a été bénie par le métropolite de l'Église orthodoxe d'Ukraine, Epiphane, au monastère Saint-Michel-au-Dôme-d'Or à Kyiv.
La directrice évoque également l'exposition « Exercices de style », qui traite de l'oppression de la langue ukrainienne pendant l'occupation russe temporaire, lorsque les autorités d'occupation russes saisissaient les manuels scolaires ukrainiens dans les écoles pour introduire les leurs, en russe.
Le musée a par ailleurs créé une exposition de bannières intitulée « Sur les chemins de la steppe libre », qui retrace l'histoire de la région de Kherson depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours. Cette exposition est facile à transporter. Chaque bannière développe un thème historique spécifique en présentant des objets du musée. L'exposition reflète la vie des différentes tribus et peuples qui ont habité le territoire de la région de Kherson à diverses époques, ce qui démonte les mythes russes sur les « terres historiquement russes ».
Actuellement, l'exposition « Sur les chemins de la steppe libre » est présentée au musée régional de Mykolaïv.
— À Mykolaïv, nous avons installé non seulement cette exposition de bannières, mais aussi l'exposition photographique « Kherson résiliente ». De plus, il y a l'exposition « Là où la guerre perd sa force », qui a été créée à partir d'éclats d'obus, raconte Mme Olha. — Nous trouvons ces éclats de projectiles dans les rues de la ville, près de nos maisons, autour du musée. Nous les ramassions pour les apporter au musée, puis l'idée est née d'en faire des œuvres d'art. Chaque éclat peut causer la mort d'un être humain. Ce mal, qui nous arrive depuis la rive gauche occupée de la région de Kherson, nous le transformons en art. Le sens d'une telle exposition réside dans l'aspiration éternelle de l'humanité à transformer les épées en socs de charrue.
Les professionnels du musée ont utilisé une partie de ces éclats pour créer une installation et y inscrire le nom de la ville.
L’ARMÉE RUSSE A BOMBARDÉ LE MUSÉE À 18 REPRISES
Selon Olha Hontcharova, le complexe du musée a été bombardé à 18 reprises. Il y a eu des impacts directs sur le toit et des murs ont été détruits dans les bâtiments.
— Comme nous ne pouvons pas accueillir de visiteurs en raison des bombardements constants et des bâtiments endommagés, nous sommes passés au format des visites virtuelles, que nous animons notamment en ligne pour les écoliers, explique la directrice.
UNE PARTIE DES OBJETS PILLÉS POURRIT DANS DES CAVES, LE SORT DES AUTRES RESTE INCONNU
Toute la vie d'Olha Hontcharova en tant qu'historienne est liée à ce musée, où elle a débuté comme jeune chercheuse avant de devenir directrice par intérim.
L'équipe du musée, restée fidèle à l'Ukraine, a dû travailler sans chauffage, sans électricité et sans internet durant les premiers mois qui ont suivi la fin de l'occupation russe. Les forces russes avaient volé les disques durs contenant l'intégralité des données et de la documentation.
— Nous devions dresser l'inventaire de nos objets à la main, car nous ne pouvions pas utiliser d'ordinateurs. C'était douloureux de voir le musée pillé et les vitrines d'exposition fracassées par les occupants, se souvient la directrice.
Il a été révélé récemment qu'une partie des pièces volées par les Russes au musée régional de Kherson pourrit dans la cave humide d'un cinéma à Henitchessk occupée. Quant aux objets les plus précieux de la collection, ils ont été transférés en Crimée occupée, et de là, probablement vers l'intérieur de la Fédération de Russie.
— Je tiens à souligner qu'en plus d'avoir commis un crime en volant nos collections, les occupants ont confié une partie de ces objets à des personnes qui ne sont absolument pas des professionnels des musées (selon les médias, les Russes ont placé à la tête du « musée régional de Kherson » d'occupation le couple de collaborateurs locaux Chelestenko, ndlr). La muséologie est une discipline scientifique complexe dont l'un des axes principaux est la gestion et la conservation des collections. Savoir que ces objets sont en train de se détériorer est insoutenable pour un professionnel. Ce qui se passe à Henitchessk est une barbarie, et des processus irréversibles de dégradation ont probablement déjà commencé à cause de ces mauvaises conditions de stockage, constate la directrice.
Elle exprime sa profonde admiration pour ses collègues restés dans la ville :
— Je suis reconnaissante envers mon équipe et je leur dis toujours qu'ils sont des personnes d'une qualité spirituelle rare.
La directrice salue également le soutien international, qui s'est avéré crucial lors de l'évacuation des collections hors de Kherson sous les bombardements. Grâce aux donateurs, le musée a reçu des matériaux d'emballage de haute qualité indispensables au sauvetage du patrimoine culturel.
Interrogée sur l'avenir du musée, elle explique que le volume d'objets préservés reste suffisant pour concevoir un nouvel établissement moderne et d'envergure.
Le musée prévoit aussi de concrétiser le projet d'un « Musée de la mémoire en plein air » dédié à l'histoire de la guerre russo-ukrainienne dans la région de Kherson.
— Notre musée travaille sur la création d'une antenne qui prendra la forme d'un « Musée de la mémoire en plein air ». Le terrain est identifié, la conception et le plan de travail sont prêts. Il faut penser à l'avenir dès maintenant, conclut Mme Olha.
Iryna Staroselets, Kherson