La Lituanie possède une organisation militaire unique en son genre, l'Union des fusiliers lituaniens (UFL), également connue sous le nom de « Chaoulyai », soutenue par le gouvernement national. Fondée en 1919, elle a pour objectif de former les citoyens à la résistance armée et civile en temps de paix. Les membres volontaires de l'Union soutiennent les institutions de l'État en cas d'urgence et, pendant la loi martiale, ses formations armées sont placées sous le commandement direct des Forces de défense lituaniennes. L`UFL recrute ses plus jeunes membres dès l'âge de 11 ans, avant de les inviter à prêter serment à l'âge de 18 ans.
L'actuel commandant des Forces de défense lituaniennes, le colonel Linas Idzelis, est un militaire de carrière qui a débuté sa carrière en 1992 et a pris ses fonctions en 2023 après avoir été nommé par le Premier ministre.
Ukrinform s'est entretenu avec le colonel Idzelis dans le contexte actuel d'agressions russes contre l'Ukraine et de bouleversements géopolitiques qui contraignent l'Europe à assumer une plus grande responsabilité en matière de défense et placent la Lituanie et les autres États baltes dans une situation délicate, étant donné leur proximité géographique avec la Fédération de Russie. L'entretien a porté sur la préparation de la défense de l'UE, les relations transatlantiques, la perception des menaces par la population civile en Europe, les enseignements à tirer de l'expérience ukrainienne pour renforcer la résilience de l'Europe, et sur l'histoire de l'organisation qu'il dirige.
SI NOUS PERDONS L'UKRAINE, CE SERA LA FIN DE L'EUROPE
- L'Europe réévalue actuellement ses stratégies de défense, face aux tensions transatlantiques. Cependant, la perception de la menace militaire potentielle varie selon les pays de l'UE. Qu'en est-il en Lituanie ?
- Nous avons constamment l'impression de vivre au bord d'un volcan. La Russie ne représente pas une menace nouvelle pour la nation lituanienne. Dès le XVe siècle, lorsque nous avons commencé à perdre nos territoires, nous avons compris que nous n'avions qu'un seul véritable ennemi : la Russie. Je ne peux pas affirmer que 100 % de notre population soit préparée aux situations d'urgence. Certains négligent cet aspect, notamment parce que tous ne sont pas patriotes. Nous avons des sympathisants russes, mais ils sont minoritaires, bien sûr.
Aujourd'hui, nous revenons à nos racines, car la Lituanie est une nation de guerriers. Nous avons aidé les Européens à survivre au cours des siècles. Nous avons déjà sauvé l'Europe des hordes mongoles et tatares. Un jour, elles pourraient revenir, et cette fois, je parle des Russes qui combattent les Ukrainiens.
Il s'agit d'un nouveau type de guerre, car par le passé, nous avons connu des guerres économiques, idéologiques, la lutte contre le fascisme et le communisme. Aujourd'hui, c'est une véritable guerre sainte, une guerre de survie. Si nous perdons l'Ukraine, ce sera la fin de l'Europe. Les Ukrainiens survivants seront enrôlés de force dans l'armée russe, et ces forces poursuivront leur marche vers l'Europe, ce qui entraînera des scénarios catastrophiques. C'est pourquoi il est si important d'aider l'Ukraine maintenant.
Après l'effondrement de l'Union soviétique, la Russie a d'abord attaqué la Tchétchénie, puis la Géorgie, et il était déjà clair que l'Ukraine serait la prochaine cible, et les pays baltes la quatrième.
C’est pourquoi de nombreux Lituaniens souhaitent tant aider les Ukrainiens, notamment en faisant des dons et en leur transmettant du matériel de toutes sortes. Les Européens qui n'ont pas l'expérience de la lutte contre la menace russe ne savent pas combien la Russie est dangereuse. Les Russes ont une stratégie et savent ce qu'ils veulent atteindre à long terme. La Chine a aussi une stratégie et les États-Unis développent la leur, car l'ancien monde s'est effondré. Toutefois, je ne vois aucune stratégie à long terme en Europe, ce qui rend la période historique actuelle très dangereuse pour le continent.

LA LITUANIE SE PRÉPARE À QUATRE SCÉNARIOS D'AGRESSION RUSSE
- Comment évaluez-vous la menace d'une invasion russe des pays baltes dans un avenir proche ? Le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte a déclaré que le flanc oriental de l'OTAN pourrait être confronté à une agression russe dans les prochaines années.
- Lors de l'effondrement de l'Union soviétique, la Lituanie a élaboré quatre scénarios d'attaques russes contre les pays baltes, éventuellement avec l'aide des forces bélarusse. En effet, en cas de guerre entre la Russie et l'OTAN, le Belarus ne pourrait rester à l'écart.
Le premier scénario est celui d'une guerre hybride, comme celle que nous avons déjà observée en 2014, lorsque des militants de Redout et de Wagner, appuyés par le GRU et les forces spéciales, sont apparus en Ukraine en uniformes sans insigne. Mais cette invasion a été précédée d'une vaste campagne d'information et de cyberattaques. Elle n'était donc que la continuation de ces actions hybrides initiales. Depuis, l'Ukraine a tiré de nombreux enseignements, et l'Occident est désormais lui aussi préparé à un tel scénario. En Lituanie, de nombreux officiers supérieurs, colonels, ont compris ce scénario, car ils l'avaient étudié dans des manuels russes. Dans ces manuels l'invasion n'est que la phase finale, avant laquelle le travail préparatoire a déjà été fait… Les Russes le font toujours et maintenant, avec Telegram et d'autres outils il leur est facile d'embaucher quelqu'un pour quelques centaines d'euros afin de faire passer de la contrebande, d'incendier une usine ou d'endommager un monument. Une guerre hybride est déjà en cours contre toute l'Europe, comme les gouvernements européens le savent.
Le deuxième scénario que nous avons étudié lors des exercices consistait à modifier la conscience de la population locale par le biais d'opérations de contrôle réflexif. L'objectif final est d'accueillir les chars russes avec des fleurs, et non avec des lance-grenades.
Après l'effondrement de l'URSS, tout le monde en Lituanie parlait russe, regardait des films russes et nombre de nos soldats écoutaient de la musique russe, comme « Lubé »… Puis nous avons réalisé que c'était une erreur, une grave erreur, mais pour beaucoup, il était déjà trop tard. Certains Lituaniens ne parlent toujours pas anglais et les contenus russes restent facilement accessibles via YouTube et d'autres plateformes, malgré l'interdiction des chaînes de télévision russes en Lituanie. Ainsi, une petite partie des Lituaniens a été empoisonnée par le contenu russe au point qu'il n'existe aucun « antibiotique » qui puisse les aider.
En réalité, il faut du temps pour que la jeune génération prenne la relève de ceux qui sont désormais irrécupérables. Malgré la présence d'une minorité ethnique russe en Lituanie, la plupart des sympathisants russes se trouvent parmi les Lituaniens les plus endoctrinés.
La bonne nouvelle pour la Lituanie est que les sympathisants russes ne sont pas concentrés dans une zone géographique précise ; un scénario comme celui du Donbass est donc peu probable.
Le troisième scénario est celui d'un blocus énergétique. Les Russes avaient déjà bloqué notre oléoduc en 1997, et nous avions alors compris qu'il s'agissait d'une attaque préméditée contre notre pays. C'est pourquoi nous avons décidé de devenir indépendants énergétiquement. Nous nous sommes déconnectés du réseau électrique russe et avons refusé le gaz et le pétrole russes. Malheureusement, comme Edward Lucas l'a clairement souligné dans son livre, certains pays européens sont tellement dépendants des hydrocarbures russes qu'il est facile pour Moscou d'y mener des opérations d'influence et de faire chanter les gouvernements.
Le quatrième scénario est celui d'une attaque soudaine et rapide. Par exemple, plusieurs milliers de militaires russes en civil arrivent en Lituanie de nuit, à bord de véhicules civils. Cette opération sera accompagnée du lancement d'environ 400 Shahed et des missiles de croisière et balistiques vers cinq heures du matin.

- L'Europe est-elle prête pour le quatrième scénario ?
- C'est une option extrêmement dangereuse. Je ne pense pas qu'un pays européen soit préparé à ce que 500 drones et missiles soient pointés vers ses centrales électriques, ses hôpitaux, ses unités et quartiers généraux militaires, ses parlements ou ses palais présidentiels – autant de cibles stratégiques. Une telle attaque pourrait être suivie, voire menée simultanément, d'une opération aéroportée, puis d'une offensive conventionnelle impliquant des chars et des véhicules blindés de transport de troupes.
Mais ce serait un scénario totalement différent de celui que nous avons connu en Ukraine. En effet, l'armée russe, considérée par beaucoup comme la deuxième plus puissante au monde, a subi des pertes dès le début, ayant sous-estimé la résistance ukrainienne à cause de renseignements erronés. Le fait est que les sommes colossales dépensées en opérations d'influence en Ukraine, en préparation de l'invasion, ont tout simplement été détournées par des marionnettes russes sur place.
D'un point de vue purement militaire, une invasion impliquant moins de 200 000 soldats sur plusieurs axes d'avancée relevait de la folie. Pourtant, les Russes ont persisté, ce qui fut une grave erreur de leur part.
MOSFILM CONTRE HOLLYWOOD SUR LA QUESTION MILITAIRE
- L'Europe pourrait-elle, dans une telle situation, solliciter une aide militaire de l'Ukraine, compte tenu de l'expérience acquise au combat par les troupes ukrainiennes, avant même l'adhésion de l'Ukraine à l'UE ?
- Seule l'armée ukrainienne sait comment combattre efficacement les Russes, comment se défendre contre des unités professionnelles telles que Rubicon. Défendre l'Europe sans troupes ukrainiennes serait extrêmement difficile. Tôt ou tard, chacun comprendra que sans une armée ukrainienne aguerrie, l'Europe n'a pas d'avenir. Je constate que certains pays se préparent à un conflit comparable à la Seconde Guerre mondiale, ce qui est une erreur.
Il existe deux écoles de guerre : l'une que j'appelle Mosfilm et l'autre Hollywood. Mosfilm, c'est l'histoire de vagues d'infanterie envoyées à une mort certaine, suivie de funérailles et peut-être de médailles à titre posthume pour les familles. Mais je préfère Hollywood avec ses vastes champs de mines et ses opérateurs de drones déployés loin de la ligne de front. Je pense que l'avenir appartient à cette école occidentale avec la robotisation et la dronisation croissantes de la guerre. Après tout, l'Occident est riche, il peut donc se le permettre. Ce qui manque encore, c'est la capacité militaro-industrielle, mais puisque nous avons maintenant des budgets de défense en hausse, ce n'est qu'une question de temps.
L'Europe doit passer des discussions interminables à l'action. Depuis l'invasion à grande échelle, il n'y a eu que des discussions. Ce n'est qu'avec l'arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis que les Européens ont ressenti une réelle inquiétude et ont commencé à investir davantage dans leur propre défense. On constate déjà une augmentation des commandes gouvernementales pour les usines militaires, de nouvelles chaînes de production sont en construction, et je pense que certains savoir-faire seront empruntés à l'Ukraine, notamment en matière de drones à longue et moyenne portée, ainsi que d'intercepteurs de drones modernisés, qui volent désormais à des vitesses et des altitudes plus élevées, grâce à la technologie MESH, des caméras intégrées, une meilleure résistance à la guerre électronique, etc. L'Europe a donc encore beaucoup de chemin à parcourir.
Je me rends souvent en Ukraine, visite différents quartiers généraux et y croise fréquemment des Britanniques. J'en conclus donc que les Britanniques se préparent sérieusement et prennent la situation très au sérieux. Il ne m'appartient pas d'évaluer le niveau de préparation des pays européens, mais il serait certainement préférable que quelqu'un prenne l'initiative d'une véritable transformation et serve d'exemple.
L'Occident a besoin d'un plan pour anéantir définitivement toute présence russe.

- Nous constatons que l'unité de l'OTAN est mise à rude épreuve, voire se fissure, suite aux récentes accusations américaines contre les alliés européens pour leur refus de soutenir l'effort de guerre en Iran. Nous observons des appels à l'autonomie européenne en matière de défense, comme le défend le commissaire à la Défense Andrius Kubilius. Mais le rythme de mise en œuvre de cette autonomie et de la prise de décision en matière de défense en Europe est-il suffisamment rapide ?
- Il faut revenir aux fondamentaux quand on parle de l'OTAN. L'alliance a été fondée sur l'idée de garanties militaires américaines pour l'Europe. Avant la Seconde Guerre mondiale, les Européens s'affrontaient généralement fréquemment – France contre Allemagne, France contre Grande-Bretagne, etc. Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont assuré une présence militaire, mis en œuvre le plan Marshall pour la reconstruction de l'Europe et fourni une protection nucléaire. La Russie n'a jamais craint l'Europe. Ce qu'elle craignait réellement, c'était un « cow-boy fou » doté de l'arme nucléaire, avec lequel une confrontation potentielle aurait pu mener à un cataclysme total.
En ce qui concerne la situation actuelle concernant l'OTAN, je ne dirais pas que l'alliance militaire est en train de se fissurer. Tout reste comme d'habitude : les processus de planification se poursuivent, les exercices ont lieu, ce qui est très positif. Lors de l'entraînement prévu des bataillons dans le cadre du UFL, les Américains stationnés en Lituanie se montrent très utiles. Ils continuent de nous inviter à des exercices un week-end sur deux.
LE MANQUE DE CONSCRIPTION DANS DE NOMBREUX PAYS EUROPÉENS ENTRAÎNE UNE PÉNURIE DE RÉSERVES
- Le fait que les États-Unis exercent une pression sur leurs alliés européens pour qu'ils deviennent plus indépendants dans le domaine de la défense est-il efficace ?
Il y a dix ans, alors que la Lituanie consacrait environ 1 % de son PIB à la défense, j'écrivais dans ma thèse que nous devions atteindre au moins 2 %, conformément à l'objectif de l'OTAN, dans un avenir proche. Mon directeur de thèse, un doyen britannique, m'avait alors affirmé que c'était absurde. Il insistait sur le fait que la Lituanie avait besoin d'au moins 5, voire 7 %. Nous devons créer une armée et l'équiper. On ne peut pas avoir une structure vide. Si une unité existe sur le papier mais reste non équipée, c'est une unité fictive. Le département américain de la Défense l'a clairement fait savoir aux Européens en 2011, en déclarant que l'Amérique n'enverrait plus ses soldats mourir en Europe. Lors d'une conférence, un haut responsable du Pentagone s'est mis à critiquer certains pays européens. Il a rappelé que pendant la Guerre froide elle disposait de quatre corps mécanisés, et qu'aujourd'hui elle est incapable de former ne serait-ce qu'une seule division. Il a rappelé à un autre allié européen qu'ils possédaient autrefois un millier de chars, et qu'ils n'en avaient plus aucun.
Les problèmes n'ont pas disparu. L'Europe doit produire beaucoup plus d'armements et augmenter considérablement ses réserves humaines. Dans la guerre qui fait rage en Ukraine, la Russie a probablement déjà perdu l'équivalent de trois armées entières, et les pertes ukrainiennes sont, bien entendu, également considérables. Par ailleurs, la conscription est pratiquement inexistante en Europe. De ce fait, il n'existe aucune réserve pour une seconde ou une troisième offensive ennemie. Cependant, les difficultés à atteindre le niveau de préparation requis ne sont pas aussi criantes partout. La Finlande se prépare à un éventuel conflit mieux que beaucoup d'autres pays, par exemple.
L'Ukraine est un excellent exemple de reconstitution de l'industrie de défense. Tandis que la Russie tente d'améliorer la production de deux types de drones, Geran et Molniya, l'Ukraine fabrique déjà une large gamme de drones. Je ne connais aucune autre nation qui produise autant d'armes différentes que l'Ukraine.
- Alors, quelle direction la Europe devrait-elle prendre ?
- Si nous nous préparons à la guerre contre les Russes, l'avenir de la défense européenne réside dans l'intégration de l'industrie et des forces armées ukrainiennes dans la structure générale.

- Pensez-vous que l'OTAN en fait assez pour intégrer l'expérience de combat ukrainienne à ses protocoles d'opérations, notamment en matière de tactiques de défense aérienne ?
- Je ne peux pas me prononcer pour les autres pays, mais en Lituanie, nous essayons au moins de tirer profit de certaines expériences, de développer des solutions et de créer des groupes mobiles de défense aérienne. Dans certains pays, je constate des actions concrètes dans ce domaine. Le système de défense aérienne européen a besoin d'importantes améliorations, et nous en revenons à la nécessité de développer l'industrie de défense. Les gouvernements doivent dialoguer avec les représentants du complexe militaro-industriel. On ne peut pas abattre des drones à 20 000 euros avec des missiles qui coûtent jusqu'à 3 millions. Dans ce cas, les stocks s'épuiseront trop vite et nous n'aurons plus d'endroit où acheter de nouveaux missiles. Et je ne parle que de la première vague de défense, sans parler de la deuxième et de la troisième.
Même si l'on dispose de 200 000 réservistes pour la deuxième vague de défense, il faut encore les équiper correctement, et non selon les normes de la Seconde Guerre mondiale, c'est-à-dire avec des fusils et des casques. Nous sommes en 2026 et il nous faut des solutions différentes. Les stocks d'armes anciennes ont peut-être aidé l'Ukraine au début, mais pour un petit pays comme le nôtre, si nous n'avons pas une armée plus moderne et si nous ne sommes pas capables de mener une guerre intelligente, cela signifiera la perte de tout notre territoire.
TROIS QUESTIONS POUR CEUX QUI SOUHAITENT REJOINDRE L`UFL
- Il est également intéressant de parler de votre organisation unique, de son intégration au ministère de la Défense et du soutien gouvernemental dont elle bénéficie, car vous contribuez à améliorer la préparation générale de la défense du pays. L'expérience de votre organisation peut-elle être utile à d'autres pays européens ?
- Excellente question. Je constate que de nombreux pays nous envient et souhaitent avoir des organisations similaires. Mais ce n'est pas chose facile. Nous avons de solides traditions, car nous avons été créés il y a longtemps, en 1919, juste après la Première Guerre mondiale, alors que les troupes allemandes et russes semaient encore le pillage et la violence. Il a été décidé de créer une organisation pour rassembler tous les partisans et maintenir l'ordre. Entre les deux guerres mondiales, l'organisation a préparé la société à la guérilla. Notre ambition était simple : que chaque homme et chaque femme sache manier un fusil. Après l'indépendance, nous avions deux Gardes nationales : la Garde nationale fédérale, semblable à la Garde nationale ukrainienne, et la Garde nationale d'État. La différence réside dans le fait que nous ne sommes pas envoyés à l'étranger, par exemple en Afghanistan, en Irak ou au Kosovo. Seuls les soldats professionnels, rémunérés, y sont déployés.
Entre les deux guerres mondiales, l'organisation était chargée de préparer la population à résister en cas de guerre. Son ambition était simple : que chaque homme et chaque femme sache se servir d'une carabine. Après la restauration de l'indépendance, nous avons deux Nationales gardes : la Fédération nationale garde, qui est similaire à la Garde nationale d'Ukraine, et nous, la Garde nationale d'État. La différence est que nous ne sommes pas mobilisés à l'étranger, par exemple en Afghanistan, en Irak ou au Kosovo. Ce sont ceux qui reçoivent un salaire de militaire professionnel qui sont expédiés.
Nos membres sont tous volontaires. Cela rappelle les formations nées après le Maydan, quand des personnes ont rejoint Aydar et d'autres unités par simple désir de servir leur pays. Lorsque de nouvelles personnes souhaitent rejoindre notre organisation, nous leur posons les questions suivantes : Êtes-vous un patriote lituanien ? Êtes-vous prêt à tuer pour votre pays ? Êtes-vous prêt à mourir pour votre pays ? Si la réponse est « non », nous leur disons immédiatement « au revoir ». Nous leur demandons aussi s'ils ont le temps de suivre une formation.
Pour être prêt, il faut acquérir des compétences ; une formation de base est donc indispensable. Nous plaisantons en disant que nous sommes comme les SAS britanniques (Forces spéciales), car nous nous entraînons « tous les samedis et dimanches » ou en soirée. Grâce aux dons, nous aménageons nos propres stands de tir et terrains d'entraînement. Nous sommes notamment chargés de former la population à la résistance civile non armée, et à l'assistance aux militaires. Nous dispensons aussi des cours de patriotisme dans les écoles à partir de la 7e année. Le ministère de la Défense a donné pour instruction de commencer la formation dès la cinquième année. Notre organisation dispose d'un corps de cadets, ouvert aux élèves dès l'âge de 11 ans. Nous avons adapté le système britannique en l'améliorant.
Dès que les cadets atteignent l'âge de 18 ans, nous commençons à leur enseigner des compétences militaires. Lorsqu'ils deviendront adultes, s'ils décident de rejoindre la police, l'armée ou les gardes-frontières, ils seront déjà préparés. Les cadets peuvent également devenir instructeurs. Nous les formons pour devenir des leaders.
Ce sont actuellement les vacances scolaires, et si vous venez sur nos sites, vous verrez de nombreux jeunes qui s'entraînent déjà dans des unités spécialisées : médicale, de drones, de cyberdéfense ou de sauvetage. Ces formations sont devenues très populaires, surtout dans les grandes villes. Mais dans les zones rurales, la situation est plus préoccupante. D'ailleurs, le principal problème est le déclin démographique. Nous sommes un pays confronté à une démographie négative, comme beaucoup d'autres en Europe. Ce problème démographique doit lui aussi être résolu. Il continue de nous tuer, et il le fait plus doucement que n'importe quel autre ennemi.

NOUS DEVONS APPRENDRE EN UKRAINE ET NOUS FAIRE L'EXPÉRIENCE DE LA GUERRE
- Puisque vous coopérez avec l'armée ukrainienne, quels sont les principaux domaines de votre collaboration ?
- Nous coopérons avec les Forces de systèmes sans pilote, où nous effectuons des stages. Où pouvons-nous apprendre d'autre ? Bien sûr, il est facile d'organiser un stage pour les tankistes en sollicitant l'aide de l'attaché militaire allemand. Mais où peut-on apprendre comment fonctionne l'état-major d'un bataillon des Forces de systèmes sans pilote ? Cela ne peut se faire qu'en première ligne. Il faut être sur place, observer le travail de ce bataillon. C'est pourquoi nous envoyons nos fusiliers en Ukraine, qui peuvent potentiellement occuper des postes de commandement. Ils interrogent les officiers ukrainiens et consignent tout scrupuleusement.
Nous apprenons comment des Ukrainiens s'adaptent aux changements de tactiques ennemies. Nous apprenons à gérer les drones sur fibre optique, à protéger les objectifs stratégiques. Nous devons nous confronter à la guerre et comprendre comment la mener. Se contenter d'aller à Kyiv, de serrer des mains et d'échanger des cadeaux symboliques ne suffira pas. Nous devons aller sur le front, même si cela comporte des risques.
Nous coopérons aussi avec les forces spéciales ukrainiennes, mais je ne peux pas entrer dans les détails de cette collaboration.
Je me rends moi-même en Ukraine tous les trois mois, je m'entretiens avec des colonels, des lieutenants et des sergents. Je visite des unités, j'assiste à diverses opérations pour me faire une idée de la réalité : comment ils gèrent les drones, l'infanterie ou l'artillerie. J'analyse ensuite ces données et me forge ma propre opinion. Le fait est que les principes de défense des grands et des petits pays sont totalement différents. Nous ne pouvons pas simplement copier l'expérience ukrainienne, car la Lituanie ne dispose pas d'une profondeur stratégique. C'est pourquoi nous ne pouvons pas nous permettre de perdre un seul mètre de territoire. Si nous en perdons un, il sera très difficile de reprendre nos positions.
LA RUSSIE VEUT RESTAURER L'UNION SOVIÉTIQUE
- Il semble que vous n'envisagiez pas la paix dans un avenir proche. Comment pensez-vous qu'il soit possible d'empêcher la Russie de poursuivre son expansion et de menacer l'Europe ?
- La Russie a toujours connu des hauts et des bas. Il y a des périodes où elle s'affaiblit, notamment après des révolutions ou d'autres troubles internes. Durant ces périodes, nous avons le temps de mieux nous préparer. Mais cette préparation doit être concrète.
Je crains fort que si la guerre en Ukraine cesse, les budgets militaires en Europe ne soient également réduits. Beaucoup dépend donc des responsables politiques.
Tant que l'Ukraine est en guerre, je pense qu'il n'y a pas de menace militaire conventionnelle pour l'Europe, car la Russie n'a pas la capacité de combattre sur plusieurs fronts simultanément. Ce qu'ils ont laissé à nos côtés, ce sont les forces de sécurité des unités militaires, et certaines de ces unités sont même démantelées ; il n'y a donc plus ni soldats ni matériel. Tout est en Ukraine.
Dans cette guerre, les drones FPV ont marqué un tournant. Je pense que le déploiement des forces de systèmes sans pilote en Ukraine était une décision très judicieuse. Sans elles, les Russes auraient déjà vaincu l'Ukraine. Il semble que dans une guerre conventionnelle, ils soient plus forts. Si les Russes ne peuvent pas envoyer de chars quelque part, ils envoient de petits groupes d'infanterie, et ils recommenceront encore et encore, jusqu'à trouver des points faibles, des vulnérabilités.