Isabelle Dumont, Ambassadrice Extraordinaire et Plénipotentiaire de France en Ukraine
Le report d’un régime sans visa pour l'Ukraine en raison des élections en France c'est de la spéculation
30.12.2016 15:32 484

Maximum ouverte et sincère, pour autant que son poste le permette, avec des valeurs modernes occidentales et des racines russes, avec un désir accentué d'entendre et d'être entendue, avec une profonde empathie envers l'Ukraine et les Ukrainiens... L'Ambassadrice de France Isabelle Dumont à la veille du Nouvel an a partagé sa vision relative aux défis pour l'Ukraine et aux principaux aspects des relations diplomatiques entre Kyiv et Paris qui en janvier 2017 vont avoir 25 ans.

UKRAINE : DES RÉALISATIONS ET  DES ÉCHECS QUI SE FONT ECHO

- Madame l'Ambassadrice, puisque notre conversation se déroule à la veille du Nouvel an, et c’est le moment de faire le bilan, alors quels sont, à votre avis, les trois principales réalisations de l'Ukraine en 2016 et ses trois principaux échecs?

- Je ne peux pas me restreindre seulement de trois réalisations. Heureusement, il y en a beaucoup plus.

- Ça sonne optimiste...

- Tout d'abord, je tiens à dire quelques mots à propos du dépôt des déclarations électroniques de revenu qui a provoqué une très grande résonance et a démontré que certains fonctionnaires ont d'énormes économies. Et ça, bien sûr, a choqué l'opinion publique, comme en Ukraine et dans le monde entier. Mais, malgré cela, je considère la déclaration électronique comme une réalisation, parce qu'il a fallu le faire. Nous espérons que le système de dépôt des déclarations électroniques  aura une suite et des conséquences et que de nouvelles méthodes de lutte contre la corruption qui ont pris le départ depuis la création du Bureau national anti-corruption d’Ukraine vont commencer à travailler.

Deuxièmement, il y a un progrès dans un autre domaine. Bien que modeste, mais quand même une croissance économique. Le fait même que le pays revient à la croissance économique  provoque chez nous un assez grand intérêt.

Troisièmement, on peut constater un rapprochement de l'Ukraine avec l'Union Européenne. Ces jours-ci nous allons avoir un an depuis le début de l’entrée en vigueur des dispositions de libre-échange dans le cadre de l'Accord d'Association entre l'Ukraine et l'Union Européenne (le 1er janvier 2016). L’Ukraine a accordé trop d’attention à un référendum aux Pays-Bas sur la ratification de l'Accord d'Association, mais on a très peu parlé en Ukraine de conséquences positives en matière d’aspects où cet accord fonctionne déjà. Les exportations de l'Ukraine vers les pays de l'Union Européenne ont augmenté de 7,5%. Et c’est un point positif et significatif.

Quatrièmement, je range parmi les réalisations de votre pays en 2016 une création du ministère des territoires temporairement occupés et des personnes intérieurement déplacées d'Ukraine. Cela témoigne du fait que des responsables ukrainiens s'occupent des problèmes des personnes touchées par le conflit.

Et le dernier point. Je ne peux pas ignorer un facteur qui est encourageant. C'est que la société ukrainienne, même s’il y a de doutes, elle ne perd pas la foi en ce que l'avenir sera positif. Dans la langue française il y a une expression «Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir». Dans un pays qui souffre, il me semble que cette foi elle-même est déjà une réussite. Tant qu'il y a de l'espoir, il y a une possibilité de transformer l'Ukraine. Grâce à cette espérance, il y a des gens qui poussent ce pays vers des changements.

- Et trois échecs...

- Très souvent, des échecs c’est une refléction spéculaire des réalisations.

Oui, la lutte contre la corruption a des réussites et également certaines difficultés, dont la source est l’importance en Ukraine des conflits d'intérêts et des conflits personnels. Le peuple ukrainien et la communauté internationale espèrent que la lutte contre la corruption va devenir plus intense et plus efficace.

Et, pareillement, symétriques sont les tendances négatives concernant les territoires occupés. Malheureusement, on a l'impression qu'en Ukraine, certains pensent que le gel du conflit serait une solution positive et que les gens qui se trouvent sur les territoires occupés sont des traîtres. Ce n’est pas ce qu’on veut, car nous sommes bien conscients que dans ce conflit l'Ukraine est une victime.

FORMAT DE NORMANDIE COMME UN SOUTIEN POLITIQUE PAR LA FRANCE

- Dans les relations bilatérales que pourriez-vous citer comme de principaux événements de cette année?

- L'un des derniers événements très importants c’est un forum d'affaires à Paris en octobre dernier auquel a participé le Premier ministre ukrainien Volodymyr Hroїsman. Ce forum a permis  de parler en France de l'Ukraine non seulement dans un contexte du conflit, mais également dans un contexte de l'économie, du développement des relations économiques. Et c'est très important.

- Vous pouvez citer quelques résultats concrets de ce forum d'investissement?

- Je peux dire qu'après ce forum à notre ambassade ont appelé un certain nombre d'entrepreneurs et ils se sont intéressés à une possibilité d'investir en Ukraine.

En Ukraine travaillent déjà beaucoup d'investisseurs français. Et dans les différents domaines: bancaire, agricole, informatique, de parfumerie, de cosmétiques et ainsi de suite. Parmi des entrepreneurs étrangers qui sont présents en Ukraine, les employeurs français occupent la première place en matière de prestation d'emplois.

Et nous serons en mesure d'attirer beaucoup plus d'investisseurs français quand le climat des affaires en Ukraine sera amélioré considérablement.

Est-ce que ce forum a donné un feu vert à des investissements spécifiques? Tout d'abord, il a offert la possibilité de parler de l'Ukraine. Pour avoir plus de résultats, il faut voir plus de changements spécifiques du climat des affaires.

En revenant au sujet des principaux événements en 2016 dans les relations entre la France et l'Ukraine, je tiens à rappeler l'achèvement par le consortium français «Novarka» de l’enceinte de confinement du sarcophage de Tchernobyl. C'est très important, car il s'agit non seulement des investissements d'ingénierie, mais également des investissements financiers. La France est le deuxième donateur financier dans ce projet.

Et, bien sûr, cette année s'est poursuivi le travail dans un format de Normandie qui est une priorité pour les autorités françaises. En 2016 la France a continué à soutenir politiquement très fortement l'Ukraine. Et il faut prendre la mesure de ce soutien.

- En rapport de l'arrestation illégitime par la Russie d'un correspondant d’Ukrinform en France Roman Souchtchenko, je tiens à vous demander si la France soutient l'examen de la question de la libération des prisonniers politiques ukrainiens détenus en Russie dans le cadre des négociationsdans un format de Normandie.

- Les autorités françaises suivent de près ce qui se passe avec Monsieur Souchtchenko, ainsi qu'avec d'autres prisonniers ukrainiens qui ont été arrêtés en Russie dans le cadre de ce conflit. Et pendant la période de l'existence de ce format de Normandie la partie française a soulevé quelques fois cette question sur les détenus ukrainiens.

Nous voudrions également qu'à Minsk, dans le cadre du sous-groupe sur les questions humanitaires du Groupe de contact, la question des détenus puisse être résolue d’une manière humaine autant que possible. Plusieurs fois j'ai rencontré les mères des prisonniers militaires ukrainiens. Et après ces rencontres je comprends plus profondément qu'il est impératif de trouver un moyen de sortir de cette situation. Ces mères attendent des nouvelles de leurs fils depuis deux ans. Et c'est tout simplement insupportable.

- Vous avez mentionné quelquefois que la France fait de très grands efforts visant à libérer non seulement les journalistes français, mais aussi tous ses citoyens qui ont été pris en otage notamment par des terroristes. Quelle expérience française pourrait être empruntée par l'Ukraine, pays pour lequelle après le conflit dans le Donbass se pose toujours et instamment la question de la libération de centains de ses prisonniers et détenus politiques?

- Je pense que dans les grandes lignes en Ukraine, tout se fait correctement dans la bonne direction. Ces questions doivent être traitées comme très sensibles.

APPUI AUX RÉFORMES COMME LA MEILLEURE FAÇON DE DÉVELOPPER LES RELATIONS

- Quel est l'avenir, à votre avis, des négociations dans un format de Normandie après les élections présidentielles en France au printemps 2017?

- Tout d'abord, il faut rappeler que nous avons déjà un candidat de la droite, mais il n’y a pas encore de candidat de la gauche. C’est pourquoi parler des conséquences et de la politique après les élections, c’est tout de même très prématuré.

En général, je peux dire que d'habitude dans le système français la politique extérieure ne change pas beaucoup. Bien sûr, il y a des nuances. Mais parce que la France joue un rôle important sur la scène mondiale, à l’origine de sa politique étrangère sont toujours des principes généraux solides à savoir : la protection des droits de l'homme, la protection du droit international et, bien entendu, la protection des intérêts nationaux. C’est pourquoi après tout changement de gouvernement, ces principes de base sont toujours conservés, tout se fait à partir des principes de base.

- Vous avez déjà commenté à maintes reprises la question concernant le régime sans visa pour Ukraine et souligné qu'il n'y avait aucune résistance ni blocage de la part de la France. https://www.ukrinform.ru/rubric-community/2147913-francia-ne-protiv-bezviza-s-es-dla-ukrainy-posol.html Ainsi donc, certains messages informels indiquant que la question de la libéralisation des visas pour l'Ukraine peut être bloquée en raison des prochaines élections présidentielles en France c'est de la spéculation?

- C'est de la spéculation.

- Mais d'où viennent ces spéculations, à votre avis?

- Vous le savez vous-mêmes. Désolée, mais je ne peux pas commenter des spéculations qui n'ont aucun lien avec la réalité.

- Si on parle de la perspective, alors qu’est-ce que vous pourriez citer comme un critère de la réussite de votre mission en tant qu’Ambassadrice en Ukraine?

- Comme pour chaque ambassadeur qui occupait ce poste, mon principal objectif est de développer les relations entre la France et l'Ukraine. Naturellement, pour un pays comme la France est plus facile de développer des relations avec un pays qui est plus européen. Donc, je pense que la meilleure façon de développer nos relations c’est soutenir les réformes en Ukraine. Si nous le faisons ensemble, alors je pourrais dire que ma mission ici a été réussie.

«IL N’Y A PAS DE FRANÇAIS SANS RACINES»

- Lors d'une récente conférence de presse à Ukrinform vous avez formulé d’une manière très figurative une idée «qu’il n’y avait pas de Français sans racines» et laissé entendre que vous aviez des parents émigrés en France en 1917. Pouvez-vous continuer à faire un rappel historique de vos racines, de qui exactement de vos parents avez-vous fait mention?

- De ma grand-mère.

- D'où a-t-elle émigré en France?

- De Moscou.

- C'est grâce à elle que vous avez pu recevoir un enseignement en matière de slavistique?

- Bien sûr. C’est elle qui m'a enseigné en français à parler russe.

- Vous avez dit quelquefois qu'au moment de la dissolution de l'Union Soviétique vous étiez en Ukraine.

- Oui. Moi, j’ai été deux fois dans l'ex-URSS comme lauréate des olympiades de langue. La première fois à Moscou et la deuxième fois en Ukraine, à Kyiv et en Crimée. J’avais passé un mois en Crimée.

- C'était Artek?

- Oui, Artek. J’en garde un très bon souvenir.

- Qu’est-ce qui vous impressionne le plus dans l’Ukraine d’aujourd’hui? Des paysages, des gens?

- J'ai visité plusieurs villes en Ukraine et je dois dire que l'architecture est vraiment magnifique et très différente. Et ici, à Kyiv, ces cariatides de partout et dans d'autres villes. À Odessa, par exemple, des maisons anciennes, dont certaines sont en très mauvais état, mais ça permet de ressentir l'histoire.

En ce qui concerne les gens, je l'ai déjà dit au début de notre conversation, que les Ukrainiens ont la foi en l'avenir. Ils prennent conscience de l’insuffisance, mais ils croient qu’il peuvent changer leur pays pour le meilleur. Cette foi me touche le plus.

- Qu’est-ce que vous voudriez souhaiter aux Ukrainiens en 2017?

- Qu’ils puissent garder cette foi. Mais cela ne suffit pas pour que la foi encourage tous les gens à agir et à changer le pays pour le meilleur.

Natalia Kostina, Kyiv.

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