Une aide à l'Ukraine de la part du Canada: le moment de vérité

Une aide à l'Ukraine de la part du Canada: le moment de vérité

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Ukrinform
Il n'est pas encore clair si Trudeau accepte une aggravation de la confrontation avec la Russie induite par l'appui de l'Ukraine 

Il n'est pas encore clair si Trudeau accepte une aggravation de la confrontation avec la Russie induite par l'appui de l'Ukraine

La semaine dernière, le Canada a enfin annoncé le prolongement de la mission d'entraînement militaire en Ukraine UNIFIER. Bien que cette nouvelle a été accueillie par les diplomates ukrainiens avec beaucoup d'optimisme, au Canada elle a donné naissance à une discussion sur l'avenir de l’appui canadien à l'Ukraine.

Étant donné que l'Ukraine fera face à beaucoup de défis importants, il faut voir net à quel point nous pouvons nous attendre à nos partenaires étrangers, notamment ceux transocéaniques.

  COOPÉRATION MUTUELLEMENT AVANTAGEUSE

La décision de prolonger la mission UNIFIER est devenue le premier nouveau projet d’aide canadien à l'Ukraine depuis un an et demi, c’est-à-dire depuis l'arrivée au pouvoir du Parti libéral dirigé par Justin Trudeau. Alors que ce projet est relativement nouveau, car il a été démarré à l’époque du Premier ministre Stephen Harper, chef du Parti conservateur.

En général, le début de la mission d'entraînement UNIFIER est tombé sur une période très difficile dans l'histoire de l'Ukraine - septembre 2015. Depuis lors, la formation dans le cadre de la mission UNIFIER sur les polygons Yavoriv et Kamenets-Podilskiy ont suivi plus de 3100 militaires ukrainiens qui ont maîtrisé des approches modernes de la tactique, pratiqué des séances de tir, perfectionné les compétences de l'utilisation d'armes, du déplacement et de la détection d'explosifs, de l'organisation de la communication etc. En outre, les canadiens ont partagé leurs expériences en matière de prestation des premiers secours.

Selon les participants à ce programme, les compétences acquises les ont aidé non seulement à se protéger, mais également à sauver leurs camarades. Et pour les canadiens eux-mêmes une expérience ukrainienne militaire est très précieuse, parce que sur le territoire du Canada aucune action militaire n'a été menée depuis 1813.

"Tandis que nous pouvons apprendre au tir ajusté, à la navigation, aux premiers secours, à améliorer la gestion au niveau des sergents et des officiers subalternes, les leçons que les militaires ukrainiens dégagent des combats sont également très utiles pour nous. Le Canada n'a pas d'expérience de mener les opérations que l'armée ukrainienne est en train de réaliser actuellement, c'est pourquoi nous apprécions beaucoup ces connaissances", - souligne l'un des dirigeants de la mission d'entraînement militaire canadienne Tim Arsenolt.

Les dépenses du Canada pour UNIFIER ont été très modiques surtout en comparaison avec le rendement élevé de cette mission ce qui a été reconnu à plusieurs reprises par le Ministre canadien de la défense Harjit Sajjan. D'ailleurs, comme le Premier ministre Trudeau, l'année dernière Harjit Sajjan a visité les formateurs canadiens dans la région de Lviv.  

Toutefois, malgré de nombreuses demandes de la partie ukrainienne, un jugement positif de la part des militaires ukrainiens et un prix relativement faible, Ottawa officiel a finalement donné son accord pour la poursuite de la mission UNIFIER seulement trois semaines avant la fin du mandat précédent. Et c'est bien cette temporisation  qui a exposé les Libéraux à la critique fracassante de la part de l'opposition.

L'UKRAINE MÉRITE PLUS

"Cette décision prise à la dernière minute est tardive et ne reflète pas l'état réel des choses sur le terrain. Pendant plus d'un an nos alliés ukrainiens nous demandent d'augmenter une aide, mais le gouvernement a juste repoussé un deadline. Le niveau de violence et de tension a augmenté considérablement ces derniers mois et le Canada doit réagir adéquatement", - avec ces mots a réagi à une annonce concernant la mission UNIFIER le ministre fantôme canadien de la défense James Bezan. Il a visité à plusieurs reprises l’Ukraine et même est devenu persona non grata en Russie pour sa résistance vigoureuse à des actes illégaux du Kremlin.

Sa position a été également soutenue par le ministre fantôme des affaires étrangères Peter Kent. "Nous sommes déçus. Le gouvernement repoussait cette décision à plus tard pendant toute l’année et maintenant se sont réalisées nos craintes pires: s’est arrivé un prolongement normal de  l'opération UNIFIER qui ne tient pas compte des changements de la situation à l'est de l'Ukraine", - a déclaré Kent. Selon lui, le mandat de la mission UNIFIER avait besoin non seulement d’être prolongé, mais également élargi ce qui permettrait de répondre aux besoins du conflit plus grave. En outre, il insistait sur la reprise du transfert à l’Ukraine des données de renseignement satellite, ainsi que sur les livraisons d’armes mortelles. 

En général, juste une semaine avant l'annonce de la décision du gouvernement, des dirigeants de l'opposition ont présenté leur plan d'aide pour l’Ukraine qui était beaucoup plus ambitieux par rapport à ce que finalement a reçu l'Ukraine. Ainsi, le plan de l'opposition, sauf ces images satellites, des armes mortelles et la mission UNIFIER, a appelé le gouvernement à faire immédiatement quatre démarches supplémentaires, à savoir:  adopter " un acte Magnitskiy"; signer un accord de coopération dans le domaine de la défense, augmenter le nombre d'observateurs de l'OSCE pour le suivi de la situation à l'est de l'Ukraine et fournir une aide humanitaire supplémentaire pour les personnes déplacées ukrainiennes.

Si le Canada était à l’écoute des appels de l'opposition, alors il se trasformerait d'un partenaire important de l'Ukraine dans le domaine de la défense en son principal allié. D'ailleurs, ce n'est pas arrivé.

 POSITION DES PARTENAIRES

Il faut se rendre compte que le Canada, malgré les promesses pré-électorales de Trudeau de ravoir une influence canadienne dans le monde, n'est pas jusqu'à présent un acteur majeur dans l’arène internationale. Du fait d’une très étroite intégration de l'économie canadienne avec l’économie américaine et d’une dépendance critique du commerce avec les États-Unis (75% des exportations en détail canadiennes sont destinées aux États-Unis et environ 70% des importations viennent de là), beaucoup de ses décisions Ottawa doit coordonner avec Washington. Aussi, malgré l’étendue géographique, le PIB nominal du Canada est à 2,5 fois moins qu'en Allemagne, et si l'on compare l'économie du Canada et l’économie de l'UE, alors la différence fera au total plus de 10 fois en faveur de l'UE.

Ces chiffres sont importants pour la prise de conscience du fait que le Canada dans ses actions dans l’arène politique étrangère "se retourne" beaucoup plus souvent par rapport, par exemple, aux États-Unis. Donc, en prenant la décision de continuer à former les militaires ukrainiens, Ottawa aurait dû tenir compte d'au moins trois facteurs: la position des États-Unis, la position de la Russie et le facteur militaire interne.

INCERTITUDE DE TRUMP

Le 9 novembre dernier a été pour le Canada une journée importante, ainsi que pour les États-Unis parce qu’une "bromance" entre Barack Obama et Justin Trudeau a abouti à l’achèvement prévisible. Puisque la majorité de l'establishment canadien s'attendait à la victoire de Clinton, le triomphe de Trump a mis tout le pays en mode veille. Pour une durée indéterminée ont été arrêtés tous les programmes qui prévoyaient l’implication des militaires canadiens à l'étranger, y compris le programme qui a été annoncé auparavant en matière de déploiement de la mission de maintien de la paix en Afrique. A été mise subitement en pause la mission UNIFIER qui avait sauf une composante militaire, une coloration politique explicite de soutien de l'Ukraine. C’est pourquoi Ottawa n'a pas osé un prolongement de sa présence militaire en Ukraine compte tenu des déclarations pré-électorales de Donald Trump relatives au rapprochement avec la Russie. Quand sous l'influence soit de son entourage, soit du grand public, soit des faits, le président Trump a passé à la rhétorique plus dure à l'égard du Kremlin, le Canada s’est sentie à l'aise et a dit "oui".

PERSISTANCE DE LA RUSSIE

"La décision du gouvernement du Canada de prolonger une mission militaire en Ukraine est contre-productive...", - c’est de cette manière que l'ambassade de Russie au Canada a réagi au prolongement du mandat de la mission UNIFIER. La Russie n'a jamais caché son attitude négative à l’égard de cette opération (en fait, comme à l’égard de n'importe quelle autre action qui renforce l'Ukraine), donc pour Ottawa une ferme condamnation de Moscou n'a pas été une surprise, Compte tenu de la politique du Canada visant à la mise sur pied des relations avec la Russie, le gouvernement canadien devait vérifier chaque pas avec une double attention. D'une part, sur le pouvoir canadien mettait une pression puissante le diaspora ukrainienne, mais d’autre part sur lui pesait la politique officielle de "normalisation" des relations. À Ottawa, on soulignait à plusieurs reprises que les canadiens en Ukraine seront disposés à un millier de kilomètres de la zone des combats et ils n’effectueront que des fonctions de formation, mais là, une question se pose : est-ce que jamais la machine de propagante russe a besoin d’arguments? C’est pourquoi, les paroles du représentant officiel du MAE russe sur prétendument la livraison par le Canada des munitions de guerre magiques aux Forces armées ukrainiennes ont suscité un étonnement non seulement des diplomates ukrainiens (qui pendant trois ans tentent sans succès d'obtenir le droit au moins d’acheter des armes canadiennes, sans parler de son transfert gratuit), mais également des politiciens et des fonctionnaires canadiens.

IRRATIONALISATION DES RESSOURCES DE L’ARMÉE

D'ailleurs, sur fond de la confusion géopolitique le Canada devait prendre en compte ses propres ressources limitées. Malgré son immensité territoire, ses forces armées comptent moins de 70 mille de contingent et sont financés au niveau de 0,9% du PIB. Selon les estimations des experts, un tel nombre de l'armée ne suffit pas même pour une protection complète des propres frontières, sans parler du voyage à l'étranger. Toutefois, le Canada s'est engagé à allouer 600 personnes pour les opérations de maintien de la paix de l’ONU, à se mettre à la tête d’un bataillon multinational en Lettonie et réfléchissait à une opération UNIFIER. Compte tenu du fait que derrière chaque unité disloquée à l'étranger, au Canada restent encore deux unités équivalentes en nombre (l'une se repose après la rotation, et la seconde se prépare à la rotation suivante), au moins 4000 personnes sortaient constamment de la composition des forces armées canadiennes. C'est bien cet argument qui dérangeait le plus les cadres supérieurs militaires qui avaient peur de "l’irrationalisation" de ses propres ressources, et voulaient obtenir des apaisements de la part des États-Unis en cas d'urgence.

PROLONGER OU ANNULER

Il faut dire en toute franchise que des signaux positifs concernant la mission UNIFIER de la part de la direction politique du ministère de la défense du Canada ont commencé à arriver depuis longtemps. Pour la première fois, un signe plus ou moins concret a été donné par le chef du ministère de la défense Harjit Sajjan en novembre de l'année dernière. Lors de sa rencontre avec le vice-premier ministre ukrainien pour l'intégration européenne et euro-atlantique  Ivanna Klimpouche-Tsintsadzé il a assuré que la mission UNIFIER sera prolongée dans un format le plus convenable pour les Forces armées de l’Ukraine. D'ailleurs, après cette déclaration, le ministère de la défense ukrainien a évité pendant quelques semaines de commenter ce sujet. En fin de l'hiver Harjit Sajjan a assuré l'Ukraine de son soutien et annoncé qu’avec Chrystia Freeland il préparait "un plan d'aide ambitieux pour l'Ukraine". Mais il une fois de plus il a évité les détails.

Malgré ces signaux positifs, le ministère de la défense ukrainien depuis la fin de l'année dernière a été fortement préoccupé du destin de la mission UNIFIER. Le Canada a continué de faire une pause et d'attendre le rapport officiel qui, pour des raisons subjectives et objectives, s'attardait.

Maintenant, quand l'Ukraine est rassurée en matière d'avenir de la mission UNIFIER pour les deux prochaines années, l'attention de nos diplomates sera concentrée sur d'autres éléments extrêmement importants  de la coopération ukraino-canadienne, à savoir : un accord de défense, l’obtention du droit à l'achat d'armes et le lancement de la zone de libre-échange. Et comme aucun des facteurs qui a influencé le destin de la mission UNIFIER n'a pas disparu, les perspectives plus ou moins certaines peut avoir seulement un accord de libre-échange dont l'entrée en vigueur est prévue avant l’été 2017. En ce qui concerne d'autres aspects de notre coopération bilatérale, la signature de Harjit Sajjan au bas de l'accord de défense est attendue par Stépane Poltorak depuis l'année dernière quand les négociations se sont officiellement terminées, mais pour l’instant il ne s’agit malheureusement pas du tout de l’inscription de notre pays dans la Liste de contrôle automatique des pays pour les armes à feu (Automatic Firearms Country Control List) qui détermine les pays pour lesquels le Canada permet à ses fabricants de fournir des armes. En date d'aujourd'hui, cette liste comprend 35 pays dont le Botswana, la Russie, l'Arabie Saoudite et la Colombie, mais il n’y a pas de l'Ukraine. Le Congrès des ukrainiens du Canada estime cela inacceptable et fait constamment campagne pour inclure l'Ukraine dans cette liste. L'opposition parlementaire a également clairement exprimé son soutien à cette initiative. Cependant, jusqu'à ce que le "oui" ne soit pas dit par le Parti libéral qui a la majorité au parlement, alors la réalisation de ces appels ne restera qu'un rêve.  Est-ce que Trudeau est prêt à accepter l'aggravation de la confrontation avec la Russie qui est dû à l'appui de l'Ukraine, ce n'est pas claire et dépend des actions de Trump, ce qui est encore plus imprévisible.

Maxime Nalivayko, Ottawa.

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