"(pas) notre tsar" : l'investiture honteuse de Poutine

"(pas) notre tsar" : l'investiture honteuse de Poutine

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Ukrinform
Une demi-heure de maladresse, et le voici à nouveau président de la Fédération de Russie.

Arkady et Boris Strougatski ont écrit un fantastique roman utopique "L'univers du midi" (en anglais : "Noon: 22nd Century" (1962-1967)). Les mondes des frères Strougatski s'appelaient alors l'Univers du Midi. Après la mort d'Arkady Strougatski, Boris publia un magazine de fiction "Noon, 21st Century" (Midi, 21ème siècle entre 2002 et 2013), qui fut publié jusqu'à sa mort.

Les annonces de la nouvelle investiture de Vladimir Poutine ont répété que "la cérémonie commencera à midi". Oui, exactement "à midi, quand le président quittera son bureau du Korpus 1 pour se rendre dans la salle Andreyevsky du Grand Palais du Kremlin."

Exagérer l'attention sur ce petit détail n'est pas accidentel. L'espace pour une manœuvre descriptive s'est tellement réduit qu'il n'y a plus rien à écrire.

Du 5 au 7 mai: "Lundi commence le samedi"

De quoi parler quand le pays est dans l'isolement ? L'arrivée d'invités de marque pour la cérémonie n'est pas prévue. Le mini-dictateur est très effrayé - par peur pour sa vie inestimable, il ne sera donc pas possible de sortir dans un espace ouvert (même s'il est surveillé). En conséquence, l'inauguration de Poutine démontre son extrême limite. Il n'aura fallu que 30 minutes et le triangle oligarchique doré du Kremlin.

À cet égard, nous devons rechercher un peu de symbolisme dans chaque petit détail. Oui, la cérémonie commencera à midi. A midi, pas à minuit, car nous n'avons pas de vampires (quoi que ...).

On peut se souvenir ici d'un autre nom de roman de Strugatsky: "Le lundi commence le samedi". Parce que l'inauguration de Poutine ce lundi a commencé samedi, avec un un rassemblement intitulé "Il n'est pas notre tsar!" lors duquel le nouveau Hérode (de Moscou) a donné le feu vert à son "Massacre des Innocents". Durant l'Euromaidan en Ukraine, lorsque les jeunes ont été passés à tabac, ce sont 500 000 personnes qui sont allées sur la place de Kyiv dès le lendemain.

En Russie, la majorité de la population n'a même pas prêté attention au rassemblement, et beaucoup de personnes ont même répondu : "Ils ont ce qu'ils méritent ! Pourquoi sont-ils allés là-bas ?"

Long corridor et "cortège" rapide

L'inauguration a donc commencé. Comme elle était petite et honteuse, ils ont décidé de jouer avec les caméras.

Et voici le premier miracle : une caméra dans le bureau de Poutine. "Nous ne sommes jamais allés ici", disent les commentateurs avec une certaine appréhension. Il est assis à son bureau. Il est plus que jamais simple et accessible, même sans veste. Le président russe simple et accessible se lève de la table, enfile sa veste et arpente les couloirs

"Nous n'avons jamais été dans ces couloirs!" s'exclament les présentateurs TV avec la même intonation familière, mais un peu plus fort. Et Poutine de marcher et de se promener dans les couloirs vides, comme le rappel d'un film classique, "Seventeen Moments of Spring":

_"Stirlitz marche dans le couloir."

_"Quel couloir?"

_"Notre couloir!"

Rien ne semble pouvoir être plus amusant. Erreur ! Sorti sur le perron, l'éternel président russe s'assied dans une voiture noire luxueuse, mais insolite. Les commentateurs disent avec gravité que désormais le président russe utilisera une voiture produite dans le pays. C'est le super développement du projet spécial russe "Cortège" (ils ont promis de divulguer ses spécifications techniques en plus - d'accord, attendons). C'est une belle victoire pour l'industrie automobile russe, qui fabrique une voiture dans laquelle le chef de l'Etat ne trouve pas honteux de faire un tour.

Après une centaine de mètres dans le "Cortège", accompagné de motards (tout se passe au sein du Kremlin), Poutine quitte la voiture près du Grand Palais du Kremlin et traverse les salles Alexandrovsky et Georgiyevsky, couvertes d'or pur. Les salles sont remplies de gens serviles, avec un grand sens de leur propre valeur et aucun sens de leur propre dignité.

Cérémonie et Nord-Stream 2

Poutine passe devant ces gens avec sa bonne humeur habituelle. La caméra capture leurs visages. Ce ne sont pas des Russes ordinaires, mais des gens dont les visages sont publiquement connus. Parmi eux, bien sûr, de nombreux athlètes - l'entraîneur Gazzaev, le patineur artistique Zagitova, le gardien de but Akinfeev. Le choix des visages est le signe d'une complète orchestration : un champion olympique des Jeux Olympiques de Pyeongchang et des joueurs de football, comme un rappel de la prochaine Coupe du Monde 2018 (qui, en raison de l'indécision de la communauté mondiale, aura toujours lieu dans le pays agresseur).

Il y a aussi une partie des intellectuels : la compositrice Alexandra Pakhmutova et le chanteur Kobzon. Ici Larisa Dolina, pour mettre l'accent sur la musique, là nous voyons le comédien Galustyan. Mais à un moment si grave, les responsables de la diffusion n'ont pas osé montrer son visage intégralement. La caméra capture uniquement le sourcil droit qui paraît sortir d'une bande dessinée, un œil et une partie de sa coiffure. Mais ça a suffit a s'avérer drôle. Mon conseil aux conseillers de la prochaine investiture de Poutine serait donc d'imiter le sérieux sans Galustyan.

Poutine monte sur le podium. Ce n'est pas si simple de rester sur de hauts talons, mais il s'y est habitué. Ses partenaires sont déjà sur le podium, et parmi eux le dirigeant de la Cour constitutionnelle de la Fédération de Russie, Valery Zorkin (celui qui a fait sa thèse sur les avantages du système de servage en Russie).

Tout le monde est sur le podium, et un moment de silence maladroite intervient. Puis Poutine se tourne verss Zorkin, comme pour lui demander ce qu'il attend. Ce n'est qu'alors que le président de la Cour constitutionnelle de Russie, qui s'est probablement habitué à attendre un tel signal pour tout faire, demande au nouveau chef de l'Etat de prêter serment. Poutine, par la force de l'habitude, met avec confiance sa main droite sur la Constitution et prononce le texte du serment de président russe. Pour ceux qui ne le sauraient pas, c'est un ensemble de sons émis dans l'air par la bouche mais qui n'ont pas vraiment d'importance.

Alors que Poutine fait son petit discours, la caméra montre quelque peu la salle. Il faut ici regarder attentivement dans le cadre de la Kremlinologie appliquée et rechercher des invités de haut rang, y compris des visiteurs étrangers. Au premier plan, un demi-pas en avant, sont l'ancien chancelier allemand et maintenant principal fonctionnaire de Nord Stream AG et de Rosneft, Gerhard Schroeder, et le premier ministre russe Dmitri Medvedev. Tout devient clair avec ce doux couple. Premièrement, Medvedev sera reconduit dans ses fonctions de Premier ministre russe le 8 mai. Deuxièmement, la Russie se battra pour Nord Stream 2 avec une double force.

Qui se trouve derrière eux? Derrière Medvedev, sa femme Svetlana, dans une robe blanche intelligente mais stricte. Derrière Schroeder, le patriarche Kirill, dans une robe noire intelligente mais stricte. Les conclusions sont également évidentes: l'épouse Svetlana restera épouse, et le patriarche Kirilll restera patriarche.

Il y a aussi Matthias Warnig, directeur général de Nord Stream AG. Ca a son importance. Nous devons nous préparer au fait que la Russie se battra pour Nord Stream 2 avec une force quadruplée.

Merci beaucoup pour la "Ville condamnée"

La cérémonie s'est terminée par un défilé du régiment présidentiel, à l'intérieur du Kremlin, sur la place Sobornaya, évidemment. Puis, Poutine s'est approché des jeunes, comme vous le comprendrez, de jeunes spécialement sélectionnés. Seuls les mots "Merci!" et "merci beaucoup!" se sont fait entendre dans cette conversation.

Souvenons nous des jeunes des manifestations de samedi, arrêtés et battus par les «astronautes» de la garde nationale. Ils voudraient bien parler à Poutine eux aussi, mais personne ne les laissera entrer au Kremlin. Les autorités sont maintenant trop prudentes, organisant toute la cérémonie à l'intérieur du Kremlin, en 30 minutes. Mais le centre de Moscou a également été nettoyé, juste au cas où.

Imaginez, à partir de 7 heures du matin, tout le centre-ville, jusqu'à plusieurs pâtés de maisons du Kremlin, héroïquement libéré d'une population reconnaissante, ne laissant que des policiers et des fourgons de police.

Encore une fois, on se souvient des textes des frères Strugatsky, comme un univers du midi moscovite du 21ème siècle, et une Russie à deux types différents de jeunes et de tels astronautes. Cela rappelle des œuvres absolument différentes de classiques de science-fiction, comme peut-être, "The Doomed City" (« la ville condamnée », autre œuvre des frères Strougatski). Une mystérieuse expérience sociale menée à long terme dans une certaine ville, dont personne ne sait et ne comprend pas l'essence ...

Le site Kremlin.ru a publié la déclaration attendue : "Vladimir Poutine a présenté la nomination de Dmitri Medvedev à la Douma d'Etat pour obtenir le consentement à sa nomination en tant que Premier ministre." Qui douterait que dans de tels cas la Kremlinologie appliquée ne se trompe pas?

Cette prévisibilité du régime de Poutine est la clé de son imprévisibilité principale : une compréhension de quand il va s'effondrer, et comment ?

Oleg Kudrin, Riga.

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