Andriy Sybiha, ministre des Affaires étrangères d'Ukraine
Nous comptons sur le rôle de la Turquie pour accélérer le processus de paix
29.04.2026 17:23
Andriy Sybiha, ministre des Affaires étrangères d'Ukraine
Nous comptons sur le rôle de la Turquie pour accélérer le processus de paix
29.04.2026 17:23

Du 17 au 19 avril, le Forum diplomatique d'Antalya s'est tenu à Belek, dans le sud de la Turquie. L'événement a rassemblé 23 chefs d'État et de gouvernement, 13 vice-présidents et vice-premiers ministres, ainsi que 50 ministres — principalement des Affaires étrangères. Au total, des représentants de plus de 150 pays et 75 organisations internationales se sont réunis sous le slogan : « Façonner l'avenir, maîtriser l'incertitude ».

L'Ukraine était représentée par son ministre des Affaires étrangères, Andriy Sybiha. Dans un entretien accordé à Ukrinform, il tire le bilan de sa participation au forum, aborde le renforcement des positions de l'Ukraine dans le monde — notamment au Moyen-Orient et dans le Sud global — ainsi que les enjeux géopolitiques actuels et le développement des relations stratégiques entre l’Ukraine et la Turquie, tout en évaluant la perspective d'un retour du processus de négociation dans ce pays.

AU MOYEN-ORIENT, L'UKRAINE TRAVAILLE DÉSORMAIS SUR L'ANTICIPATION ET LA PERSPECTIVE GÉOPOLITIQUE

— Monsieur le Ministre, votre participation au Forum diplomatique d'Antalya touche à sa fin. Vous venez de noter un changement dans le positionnement de l'Ukraine sur cette plateforme. En quoi consiste ce changement ?

— Je pense que la voix de l'Ukraine résonne différemment aujourd'hui. Notre positionnement a évolué : nous sommes devenus des acteurs beaucoup plus affirmés. Cette fois-ci, j'ai reçu de très nombreuses demandes de rencontres et de partenariats de la part de pays qui, auparavant, ne voyaient pas du tout l'Ukraine sur leurs radars.

C'est précisément la reconnaissance de nos capacités et le signe des résultats positifs de la politique proactive que nous menons actuellement. Cela montre que, malgré les défis que notre pays surmonte, nous trouvons la volonté et les moyens de renforcer notre présence dans différentes régions du monde, notamment au Moyen-Orient. Nous parvenons à être un contributeur à la sécurité, et cela est apprécié.

Dans des régions comme la Turquie ou le Moyen-Orient, on respecte la force. Je considère que l'Ukraine, si l'on compare l'édition de l'année dernière du Forum d'Antalya à celle-ci, a gagné en puissance ; c'est tangible et tout le monde le remarque.

Encore une fois, pour moi, en tant que ministre d'un pays en guerre, c'est une opportunité de développer et d'établir de nouveaux partenariats. Je ne me souviens pas avoir eu autant de demandes de rencontres lors de plateformes multilatérales. Je dirais même qu'il y a une certaine concurrence pour attirer l'attention de l'Ukraine et pour les opportunités qu'offre la coopération avec nous. C'est ce qui nous rend attractifs : nous permettons une collaboration mutuellement bénéfique. Et cette coopération renforce l'Ukraine.

— Comment ces changements de positionnement sur la scène internationale influencent-ils les actions stratégiques de l'Ukraine, notamment au Moyen-Orient ?

— La récente visite historique du président Zelensky visait, bien entendu, à renforcer les positions de l'Ukraine dans la région, afin d'y établir une nouvelle présence stratégique et une coopération durable. Mais il s'agissait aussi d'empêcher la Russie de s'enrichir grâce à la flambée des prix du pétrole, ou de profiter de la situation pour obtenir un assouplissement des sanctions à son encontre.

Nous voulions également éviter que l'attention médiatique mondiale ne se détourne totalement de nous. Même si cela s'est produit en partie, des événements comme le Forum d'Antalya permettent de maintenir l'Ukraine au centre de l'attention. L'enjeu est que les armes qui nous ont été promises soient livrées, et livrées dans les délais impartis. Toute aggravation ou enlisement de la situation sécuritaire au Moyen-Orient a des conséquences directes sur la sécurité de l'Ukraine. C'est pourquoi nous sommes présents, nous sommes proactifs, nous anticipons. Tout cela aura des retombées à long terme sur nos capacités de défense et les renforcera. Nous y acquérons aussi de l'expérience de combat. Tout cela doit impérativement être converti en mesures concrètes pour notre État. C'est la mission fixée par le Président, et c'est ainsi que nous agissons tous. Il faut souvent se battre pour cela, car je vous assure que tout le monde ne voit pas d'un bon œil l'arrivée active de l'Ukraine dans la région ni la signature de contrats à long terme.

UN ATOUT MAJEUR POUR L’INDUSTRIE DE DÉFENSE UKRAINIENNE : LE TEST DES NOUVELLES TECHNOLOGIES SUR LE TERRAIN

— Vous avez ouvert le forum d'Antalya cette année par une discussion publique au cours de laquelle vous avez fait le point sur la situation au front, exposé les messages clés de l'Ukraine pour mettre fin à la guerre et démonté les narratifs de la propagande russe diffusés à l'échelle mondiale, notamment auprès du public turc. Vous avez souligné le succès de la Turquie dans le développement de son complexe militaro-industriel, dont 80 % de la production repose sur ses propres conceptions et fabrications. Pensez-vous que nous puissions atteindre un tel niveau, en nous inspirant de l'expérience turque ?

— Je pense qu'il est impératif de se fixer un tel objectif. Aujourd'hui, nous parvenons déjà à couvrir plus de 40 % des besoins de notre armée. Mais si nous voulons être un État fort et nous affranchir de notre dépendance pour certains approvisionnements critiques, nous devons augmenter nos capacités au maximum. C'est la mission fixée par le président ukrainien : une montée en puissance maximale de notre production.

Il s'agit d'une question de souveraineté et d'affirmation sur la scène internationale. Sur le plan intérieur, c'est un levier et un moteur de croissance économique. L'industrie de défense est un secteur qui entraîne toujours les autres branches de l'économie ; elle a un effet multiplicateur. De nombreux pays ont d'ailleurs bâti des modèles économiques florissants sur ce secteur. C'est pourquoi nous allons impérativement monter en puissance.

Bien sûr, nous avons tiré les leçons de l'agression russe, lorsque nous avons dû attendre certaines livraisons ou dépendre d'elles. Cela ne doit plus se reproduire. Nous devons être plus autosuffisants, surtout, je le répète, pour les types d'armements critiques : la défense antiaérienne, les obus d'artillerie, la poudre, les explosifs. L'Ukraine doit devenir plus autonome. Nous avons le savoir-faire et les bases pour tout cela.

D'un autre côté, nous créons déjà énormément par nous-mêmes. Plus de 200 entreprises produisent actuellement des drones de différents types. C'est une véritable « explosion », ce qui implique aussi de la concurrence. De plus, ces entreprises ont la possibilité de tester immédiatement leurs produits sur le champ de bataille. Nos partenaires comprennent que cela est synonyme de haute qualité. C'est là notre avantage géopolitique.

— Cette opportunité unique pour l'Ukraine de tester de nouvelles technologies sur le champ de bataille est remarquée non seulement par les fabricants de certains types d'armes, mais aussi par les principaux acteurs du secteur de la défense, tant en Turquie que dans d'autres pays.

— De manière générale, j'ai toujours dit que cette expérience de combat, ces technologies uniques, cette capacité à créer ces processus même en conditions de guerre, la création de systèmes de fermeture du ciel, tout cela renforce aujourd'hui considérablement l'Ukraine sur la carte géopolitique mondiale et régionale. Cela fait de nous un contributeur à la sécurité, un partenaire nécessaire pour beaucoup. C'est la réalité actuelle et tout cela doit monter en puissance. Et bien entendu, toutes ces étapes doivent renforcer avant tout notre défense et servir nos intérêts nationaux.

LA TURQUIE OCCUPE UNE PLACE PARTICULIÈRE EN TANT QUE PARTENAIRE STRATÉGIQUE DE L'UKRAINE

— La Turquie occupe une place particulière dans votre parcours diplomatique. Les projets que vous y avez lancés incluent la livraison de drones Bayraktars, la construction de frégates pour l'Ukraine, l'obtention du Tomos, le lancement des premiers vols directs avec certaines villes turques, notamment Ankara, et la construction du nouveau bâtiment de l'ambassade. Cette année, l'office de Pâques s'est tenu près de la nouvelle chapelle que vous avez fondée. Durant votre mandat, vous avez posé des bases solides pour le développement du partenariat stratégique avec la Turquie. Quels sont les domaines de coopération avec la Turquie particulièrement d'actualité aujourd'hui ?

— Absolument, la Turquie occupe une place particulière dans nos relations diplomatiques, en tant que partenaire stratégique de l'Ukraine et voisin d'outre-mer. Nous partageons des défis communs en mer Noire. Je considère que seule la Turquie permet à l'Ukraine de contrebalancer la domination de la flotte navale russe.

La Turquie est un pays de l'OTAN. Elle possède l'une des armées les plus puissantes au monde. Aujourd'hui, l'Ukraine dispose également de l'une des armées les plus fortes, et pas seulement en Europe. Tout cela crée un terrain propice à une interaction réellement étroite. Ce qui est important, c'est que nous ne sommes pas des pays concurrents. Nous sommes véritablement des pays complémentaires, y compris dans le domaine de la défense. Là où nous avons des positions de pointe, là où l'aide et l'interaction avec la partie turque nous sont précieuses, il s'agit toujours d'un partenariat mutuellement bénéfique, basé non seulement sur un présent actif et dynamique, mais aussi sur d'immenses perspectives d'avenir. Je suis partisan de la création d'alliances avec la Turquie, compte tenu de son rôle dans la région et du rôle croissant de notre pays.

Tout cela nous permet d'instaurer de nouveaux formats d'interaction, comme cela a été le cas avec la Syrie, dans le cadre du format trilatéral Ukraine-Turquie-Syrie.

NOUS AVONS SOLLICITÉ LA TURQUIE POUR L'ORGANISATION D'UNE RENCONTRE ENTRE ZELENSKY ET POUTINE AVEC LA PARTICIPATION POSSIBLE D'ERDOGAN ET DE TRUMP

— La Turquie a par le passé offert, et exprime encore aujourd'hui sa volonté d'offrir, une plateforme pour des négociations de paix entre l'Ukraine et la Russie. Il semble désormais qu'ils souhaitent attirer le processus de négociation à Istanbul. Voyez-vous une telle perspective ?

— Je ne suis pas d'accord avec l'idée qu'ils tentent d'« attirer » le processus. Il s'agit du rôle juste de la Turquie, qui a la capacité de réaliser parfois des avancées diplomatiques véritablement inédites et uniques. Ce n'est même pas un compliment de ma part. J'ai travaillé ici en tant qu'ambassadeur. Je sais comment la diplomatie turque, que j'estime très haut, fonctionne, tant de manière formelle qu'en coulisses. Ils sont très efficaces. Il faut en tenir compte et utiliser ce potentiel, car la Turquie est également intéressée par la fin de l'agression russe. Nous avons sollicité la Turquie pour examiner la possibilité d'organiser une rencontre au niveau du président Zelensky et de Poutine, avec la participation possible des présidents Erdogan et Trump. Nous sommes prêts pour cette rencontre. Le seul problème est qu'actuellement, Poutine se cache. Le président ukrainien, lui, est prêt pour une telle entrevue. Nous voulons mettre fin à cette guerre. Nous avons des propositions concrètes.

Nous comptons sur le rôle de la Turquie, qui peut agir et accélérer le processus de paix.

LE MOYEN-ORIENT, LE SUD GLOBAL ET LES RELATIONS AVEC LA TURQUIE : LES PRINCIPAUX AXES DE TRAVAIL APRÈS LE FORUM DIPLOMATIQUE D'ANTALYA

— Avec quels conclusions et axes de travail majeurs le ministre des Affaires étrangères de l'Ukraine rentre-t-il au pays après le Forum d'Antalya ?

— Naturellement, il s'agit du renforcement de la présence stratégique de l'Ukraine dans cette région et dans celle du Moyen-Orient. La visite du président Zelensky a ouvert des opportunités et des chances supplémentaires. Pour nous, c'est aussi une question de sécurité énergétique, car ces pays sont riches en ressources. C'est également une question de coopération mutuellement bénéfique, non seulement sur le plan de la sécurité, mais aussi financier. C'est donc crucial. Et du point de vue des relations futures globales, cette présence stratégique doit maintenant se concrétiser et se consolider. C'est le premier axe.

Le deuxième axe est bilatéral. Il s'agit, bien sûr, du Sud Global, et avant tout de l'Afrique. Je vois clairement que cet axe a été sous-estimé, tant en Ukraine qu'en Afrique. Le potentiel de l'Ukraine n'y est pas encore pleinement compris.

Il reste énormément de travail pour consolider ce nouveau positionnement de l'Ukraine et notre nouvelle souveraineté forte. Nous devons convertir cela. Vous avez demandé quelle autre direction prendre : elle est liée à la première et à la seconde, il s'agit de convertir ces axes diplomatiques, ces interactions et ces rencontres en acquis concrets pour l'Ukraine. Pour nous, pour notre pays, pour notre front et pour notre armée.

— Quel type de coopération nous intéresse sur le continent africain ?

— Il s'agit du secteur agraire, de l'ouverture des marchés de ces pays à nos produits, du secteur des technologies de l'information (IT), de la médecine, de l'éducation et de l'interaction en matière de sécurité. Certains de ces pays possèdent des ressources critiques nécessaires à l'industrie et à l'économie ukrainiennes. Tout cela a fait l'objet de discussions approfondies. En marge du Forum d'Antalya, j'ai tenu de nombreuses réunions avec mes collègues africains — plus de dix rencontres au total — et il existe des perspectives de coopération avec chaque pays. Je suis convaincu que nous allons continuer à amplifier ce mouvement.

Avec chacun de mes collègues africains, j'ai également soulevé la question du recrutement de mercenaires africains par les Russes.

— Que disent-ils à ce sujet ?

— Ils sont indignés. Nous cherchons des moyens de stopper ce mercenariat, car les approches varient. Ils sont reconnaissants envers l'Ukraine pour ses efforts visant à empêcher les Russes d'utiliser des Africains pour ce qu'on appelle les « assauts de viande ». Nous disposons de données de renseignement: nous avons fait prisonniers plus de 300 citoyens de différents pays étrangers qui ont combattu aux côtés de la Russie, notamment en provenance de pays d'Afrique. Nous constatons qu'en subissant d'énormes pertes sur le front, la Russie tente de les compenser par le recrutement. C'était donc l'un des thèmes majeurs de mes discussions avec mes collègues du continent africain.

— Le Moyen-Orient et l'Afrique. Quel est le troisième axe à l'issue de votre participation au Forum d'Antalya ?

— Sans aucun doute, le troisième axe concerne les relations bilatérales avec la Turquie. Cela inclut l'énergie, l'interaction en matière de sécurité et le commerce. Les échanges commerciaux avec la Turquie sont en hausse. Pour l'année 2025, nous avons enregistré une croissance de près de 40 % par rapport à l'année précédente. Je suis convaincu que nous disposons encore d'un potentiel inexploité que nous devons continuer à développer.

— Sous votre mandat, l'un des principaux slogans et axes de travail était : « Plus d'Ukraine en Turquie, plus de Turquie en Ukraine ». Aujourd'hui, vous avez porté ce slogan à l'échelle mondiale : plus d'Ukraine dans le monde, plus de monde pour l'Ukraine.

— Si l'on résume ces trois axes, ils ont un point commun : faire en sorte que l'Ukraine reste au centre de l'attention. Il faut plus d'Ukraine, une Ukraine comprise et reconnue, que tout le monde perçoit désormais comme un pays dont le rôle et le poids avaient été sous-estimés. Il s'agit de faire comprendre à quel point le rôle de notre pays et de notre peuple est significatif.

Olha Boudnik, Antalya

Photo d’auteur et  Antalya Diplomacy Forum

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