Andriy Sybiha, ministre des Affaires étrangères de l'Ukraine
J'ai obtenu la confirmation de nouveaux programmes d'aide de la part d’au moins cinq pays
21.10.2026 17:50
Andriy Sybiha, ministre des Affaires étrangères de l'Ukraine
J'ai obtenu la confirmation de nouveaux programmes d'aide de la part d’au moins cinq pays
21.10.2026 17:50

Le forum sur la sécurité « Warsaw Security Forum 2026 » s’est tenu ces derniers jours à Varsovie, en présence du président ukrainien Volodymyr Zelensky par visioconférence et du ministre ukrainien des Affaires étrangères Andriy Sybiha.

En marge du forum, le chef de la diplomatie ukrainienne s'est entretenu avec un correspondant d'Ukrinform au sujet des résultats des négociations menées avec ses homologues européens à Luxembourg et de sa participation au forum sur la sécurité à Varsovie. Il a également évoqué la coopération avec la Pologne, ses attentes envers les partenaires américains et les perspectives des relations avec Pékin.

L’UKRAINE DISCUTE AVEC LA LITUANIE, QUI ASSURERA LA PRÉSIDENCE DE L’UE EN 2027, DES PROCHAINES ÉTAPES DE SON INTÉGRATION EUROPÉENNE

- Monsieur le Ministre, l'Union européenne a ouvert les deuxième et troisième groupes de chapitres des négociations sur l'adhésion de l'Ukraine à l'UE. Comment évaluez-vous cette avancée et quand peut-on s'attendre à l'ouverture des prochains groupes de chapitres ?

- L'ouverture de ces deux groupes de chapitres constitue une étape importante sur la voie de l'adhésion de l'Ukraine à l'UE. Au total, quatre groupes de chapitres ont déjà été ouverts. Notre ambition est d’ouvrir les six avant la fin de l’année. Nous avons normalisé nos relations avec la Hongrie, ce qui nous a permis de débloquer cette question, et à ce jour, il n’y a plus d’autres obstacles politiques à l’ouverture des groupes de chapitres. C’est ce qui ressort des évaluations de tous nos partenaires, et correspond à l’approche de la présidence irlandaise du Conseil de l’UE.

Nous avons déjà entamé des discussions avec la Lituanie, qui assurera la présidence de l’UE en 2027, sur les prochaines étapes de notre intégration européenne. Malgré la guerre, l’Ukraine poursuit ses réformes et se tient prête à adopter les textes législatifs nécessaires. Je pense que le nombre de votes au Parlement ukrainien atteindra des niveaux records dans le cadre de l’adoption de l’ensemble des textes requis pour l’adhésion de l’Ukraine à l’UE.

Mon rêve personnel est que la question de l’intégration européenne passe du paradigme de la politique étrangère à celui de la politique intérieure. Nous en avons besoin, c’est notre choix, et nous en payons le prix fort. Il est essentiel que ce processus se poursuive activement et que le travail accompli fasse l’objet d’une évaluation juste.

-  Qu’attend l’Ukraine de la présidence lituanienne ?

- Après l’ouverture des groupes de chapitres, les processus de négociation correspondants débuteront, et nous commencerons déjà à procéder à la clôture des groupes de chapitres. Avant la fin de la présidence lituanienne, prévue à la fin du mois de juin 2027 (ndlr), nous nous efforcerons de clôturer le plus grand nombre possible de chapitres.

- Lors d’une récente réunion du Conseil de l’UE à Luxembourg, un nouveau paquet de sanctions contre la Russie, présenté comme le plus important à ce jour, a été adopté. Comment évaluez-vous cette décision ?

- Poutine ne comprend que la force. Pour le contraindre à négocier, il faut exercer une pression, et augmenter le coût de la poursuite des opérations militaires. Cela passe par des mesures concrètes : des sanctions, le gel des avoirs, l’isolement et la restriction de l’accès aux technologies concernées.

C’est pourquoi, à Luxembourg, lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères des pays de l’UE, le paquet de sanctions le plus vaste à ce jour en nombre de personnes en termes de personnes ciblées a effectivement été adopté. Il concerne environ 1 600 personnes physiques et morales.

C’est important, car cela aura des conséquences pour l’économie russe. Mais ce paquet vise avant tout le complexe militaro-industriel russe. Lors des récentes attaques russes, notamment à Prylouky, où 22 civils ont été tués, dont cinq enfants, des composants fabriqués en Occident ont été retrouvés. Il faut en parler et chercher à comprendre comment la Russie contourne les sanctions. Cette question a également été abordée lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères.

Le processus se poursuivra sans interruption : l’Ukraine a présenté sa vision des prochaines étapes. J’ai clairement exprimé mon opinion : la décision de retirer de la liste des sanctions deux oligarques russes, Ousmanov et Friedman (ndlr), est honteuse. Notre position est donc très proactive : nous ajouterons plus d’une dizaine d’oligarques à la liste et continuerons à nous battre pour que ces deux personnes y soient réinscrites.

Le Royaume-Uni nous a confirmé qu’il ne lèverait pas les sanctions. Nous continuerons à nous battre et à collaborer avec les autres pays qui soutiennent l’Ukraine dans sa politique de sanctions afin, d’une part, d’inscrire ces personnes sur les listes ou de les y maintenir, et d’autre part, d’imposer des sanctions supplémentaires à l’encontre de dix oligarques russes liés au complexe militaro-industriel russe et à l’entourage proche de Poutine. Nous savons précisément sur quoi concentrer nos efforts à l’avenir.

QUOI QU’EN DISE LA RUSSIE, LES SANCTIONS RESTENT EN VIGUEUR ET NOUS SAVONS QU’ELLES FONCTIONNENT

- En quoi consisteront ces mesures ?

- Il s’agit d’interdire totalement les services maritimes et de sanctionner les capitaines des navires de la flotte fantôme. C’est également un sujet très sensible. Nous savons que de nombreux capitaines refusent de travailler à bord des pétroliers de la flotte fantôme, car cela représente un risque sérieux pour leur réputation. Nous continuerons à agir dans ce sens.

Il est également question d’interdire le transit des céréales russes et d’autres produits agricoles russes à travers l’Europe, notamment par les ports de la Baltique. La Russie utilise toujours le système SWIFT, et il faut exclure autant que possible les banques russes de ce système. Il est important de continuer à faire pression sur la Russie pour que ces sanctions aient des effets réellement déstabilisateurs et dévastateurs. Il reste encore une marge de manœuvre à cet égard.

Il est également important de ne de ne pas interrompre la politique de sanctions : il ne faut pas attendre l’adoption de nouveaux paquets de mesures, mais mettre en place des sanctions de manière constante, ciblée, déterminée et sectorielle, car cela donne des résultats. Quoi qu’en dise la Russie, les sanctions sont efficaces, et nous le savons. Elles auront progressivement un impact critique sur l’économie russe. Même si les Russes contournent les sanctions, même s’ils s’y adaptent, cela reste douloureux pour n’importe quelle économie, et d’autant plus pour celle d’un pays qui mène une telle agression.

En effet, selon nos estimations, un jour de guerre coûte à la Russie environ un milliard de dollars. Au lieu de consacrer ces fonds au développement, elle les consacre au sang et à la destruction. En réalité, En réalité, les sanctions représentent également pour la Russie une occasion de mettre fin à cette guerre. Nous espérons donc que l’accumulation de ces mesures portera ses fruits et accélérera nos efforts de paix, afin de nous rapprocher d’une paix durable.

- La question des avoirs russes gelés revêt également une grande importance.

- Nous avons abordé la question des avoirs russes gelés avec nos homologues européens. Il est temps de revenir à un débat de fond sur l’utilisation intégrale de ces avoirs, et non pas seulement des intérêts générés par leur immobilisation.

Quatre pays – la Suède, la Pologne, les Pays-Bas et l’Espagne – sous l’impulsion de Stockholm, se sont joints à l’initiative visant à relancer ce débat au sein de l’Union européenne et l’ont officialisée par une lettre commune adressée à la Commission européenne. J’en ai discuté lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères. Le président ukrainien soulève constamment cette question.

- Y a-t-il une chance de faire changer la Belgique d’avis ?

- Il ne s’agit pas tant de lui faire changer d’avis que de trouver une solution. Je pense qu’aujourd’hui, nous disposons déjà de la volonté politique nécessaire. D’après ce que nous disent nos partenaires, la question porte avant tout sur la mise en place d’un cadre juridique, d’une responsabilité collective et d’engagements communs. Ainsi, en cas de poursuites judiciaires ou d’autres circonstances exceptionnelles, la Belgique ne serait pas seule à assumer l’ensemble des responsabilités : nous pourrions faire front commun et nous défendre ensemble contre de telles actions de la Russie.

Il y a quelques jours, j’ai rédigé une tribune dans Politico au sujet des avoirs gelés. La ministre suédoise des Affaires étrangères mène également une campagne distincte à ce sujet. Elle a donné un exemple : le montant total de l’aide accordée à l’Ukraine par l’UE depuis le début de l’invasion à grande échelle est inférieur au montant des avoirs russes gelés dans l’Union européenne.

C’est pourquoi nous nous battrons, car c’est juste ! Pourquoi les contribuables européens devraient-ils payer pour la Russie ? Les fonds gelés de la Fédération de Russie doivent être utilisés.

LA RUSSIE N'EST PLUS CONTENTE DE FRAPPER À LA PORTE DE L'EUROPE : ELLE S'Y RUE DE TOUTES SES FORCES

- Quels autres sujets avez-vous abordés avec vos homologues européens à Luxembourg ?

- J’ai transmis à mes homologues européens des informations sur les besoins de l’Ukraine. Nous avons évoqué la nouvelle réalité à laquelle nous sommes confrontés : la Russie s’en prend désormais à nos centres de données ainsi qu’aux ponts de Kyiv. Nous avons quelques pistes pour réduire les risques auxquels l’Ukraine est exposée dans ce contexte.

Nous avons également discuté de l’exclusion des sportifs russes des compétitions sportives internationales et des programmes culturels. En effet, rien n’a changé, et pourtant, soudainement, les portes se sont rouvertes aux Russes dans les compétitions internationales. Cela doit avoir des conséquences financières pour les fédérations internationales et les organisateurs des compétitions qui les autorisent à y participer. Ces événements doivent être boycottés : nous devons empêcher le retour des athlètes russes.

Nous avons aussi abordé le financement du déficit budgétaire de l’Ukraine et la préservation de notre stabilité macrofinancière. Les avis divergent sur la manière de procéder. Certains préconisent d’anticiper le versement de la deuxième tranche du prêt (front-loading), initialement prévu à partir de l’année prochaine, afin qu’elle soit débloquée dès maintenant. D’autres proposent d’élargir le cercle des pays prêteurs, de sorte que des États extérieurs à l’Union européenne puissent eux aussi participer, aux côtés des États membres.

Nous avons besoin que les engagements pris par les pays lors du sommet de l’OTAN à Ankara soient respectés, ainsi que les nombreuses décisions bilatérales et les mesures de soutien adoptées.

Encore une fois, cette guerre ne concerne pas uniquement l'Ukraine, elle touche également les intérêts de l'Union européenne. La Russie ne se contente plus de frapper à la porte, elle la défonce, et si on ne lui ouvre pas, elle enfoncera le mur. Il ne faut se faire aucune illusion à ce sujet. On peut se bercer d’illusions, se leurrer soi-même, mais cela ne fera pas disparaître la menace.

Avec nos partenaires, nous avons également discuté de la liberté de navigation en mer Noire, car il est essentiel de la rétablir. Nous avons également évoqué des programmes supplémentaires d’aide à la défense pour l’Ukraine.

- Peut-on s’attendre à ce que l’Ukraine reçoive prochainement des programmes d’aide à la défense de la part de ses partenaires ?

- Je suis convaincu que des aides supplémentaires seront accordées dans les domaines de l’énergie, de l’aide humanitaire et de la défense.

- De la part de pays en particulier ?

- Oui, j’ai reçu la confirmation de nouvelles aides de la part d’au moins cinq pays. Nous savons déjà quels pays les fourniront, mais les montants sont encore en cours de précision. D’autres aides nous parviendront également.

L'EUROPE PREND CONSCIENCE DES RISQUES D'UNE NOUVELLE ESCALADE RUSSE

- Monsieur le Ministre, vous avez participé au Forum de Varsovie sur la sécurité, où vous êtes intervenu lors d'une table ronde et avez eu des entretiens en marge de l'événement avec vos partenaires. Comment évaluez-vous les discussions qui ont eu lieu à Varsovie ?

- Je constate que nos partenaires comprennent mieux la situation en Ukraine et prennent davantage conscience de la nécessité de définir un nouveau rôle pour l’Europe dans les débats internationaux. Nos collègues européens sont conscients des risques d’une nouvelle escalade russe. Je constate également qu’ils comprennent désormais que les actions de la Russie en Europe sont bien loin de se limiter à une guerre hybride. J’ai même entendu certains d’entre eux employer l’expression « Shadow War » (« guerre de l’ombre », ndlr) pour désigner la guerre que la Russie mène contre l’Europe. Ils prennent conscience de la nécessité d’y faire face.

Nous devons tenir compte de cette nouvelle réalité et changer la perception de l’Ukraine non seulement au sein de l’establishment politique et des milieux militaires, mais aussi au sein des sociétés des pays européens. D’ailleurs, ce sont précisément les militaires qui mesurent le mieux le rôle et l’importance de l’Ukraine pour la sécurité européenne. Ils comprennent que, grâce à son armée, à son économie et à son expérience, l’Ukraine apporte à l’Europe des avantages stratégiques et que notre coopération fonctionne dans les deux sens.

Mes collègues ont exprimé leur reconnaissance du nouveau rôle de l’Ukraine aussi bien lors de mes entretiens bilatéraux que pendant les réunions à huis clos organisées à Varsovie. Tous reconnaissent les progrès que nous avons accomplis, tant dans l’industrie de la défense que sur le champ de bataille.

Je constate que nos amis européens font preuve de fermeté et de constance dans leur soutien. Ils comprennent de plus en plus que ce soutien est aussi dans leur propre intérêt, car l’issue de cette guerre déterminera l’avenir de presque toutes les familles européennes. Nos homologues évoquent ouvertement l’importance de l’Ukraine, du facteur ukrainien et de l’armée ukrainienne, tant à l’échelle européenne que mondiale. Ils sont témoins de notre héroïsme et de notre résilience. Aujourd’hui, ils attendent de nous des propositions concrètes qui permettront de renforcer l’Ukraine, car tous mesurent les risques liés à cette guerre.

À Varsovie, une grande attention a été accordée au secteur énergétique ainsi qu’aux progrès de l’Ukraine sur la voie de l’intégration européenne. Nos homologues européens comprennent également l’importance de la coopération transatlantique et la nécessité d’y associer l’Ukraine, qui constitue un élément indissociable de la sécurité.

Ce forum se distingue des autres par les discussions franches, ouvertes et approfondies qui s’y tiennent, dans une réelle compréhension des spécificités de notre région. Je suis donc très satisfait des résultats de ces rencontres, du niveau des échanges et du fait que l’Ukraine ait été au cœur des débats, parmi les principaux sujets abordés.

- Vous avez remarqué que les militaires occidentaux comprennent mieux l’Ukraine et se montrent davantage disposés à coopérer avec Kyiv. Peut-être devraient-ils s’employer davantage, dans leurs propres pays, à convaincre les responsables politiques de revoir leur approche, de mieux mesurer les risques et l’ampleur des menaces ? Cela pourrait-il contribuer à renforcer le soutien à l’Ukraine ?

- Je pense que c’est ce qui va se passer, car les militaires perçoivent réellement les menaces que représente la Russie et la guerre de l’ombre qu’elle mène contre l’Occident. Ils comprennent ce qui pourrait arriver sans l’Ukraine.

Ces processus sont en cours, mais ils doivent aboutir à une prise de conscience au sein des sociétés de ces pays également. Nous traversons actuellement une période très difficile : l’année prochaine, plus de 50 % de la population européenne sera appelée à voter. Nous assistons à la montée du populisme et à la progression de forces radicales qui cherchent à exploiter les discours anti-ukrainiens et anti-immigrés. Chaque pays a ses spécificités, mais ces discours reposent sur la manipulation.

Dans certains pays, certains prétendent que l’aide apportée à l’Ukraine se fait au détriment d’autres programmes sociaux. Malheureusement, ces manipulations grossières fonctionnent. C’est pourquoi nous devons agir de concert avec nos partenaires.

L’UKRAINE ET LA POLOGNE DISCUTENT DE LA FINALISATION D’UN PRÊT POUR L’ACHAT D’ARMEMENT POLONAIS

- Passons aux relations ukraino-polonaises. À Varsovie, vous avez également rencontré votre homologue polonais, Radosław Sikorski.

- Oui, nous avons abordé l’ensemble des questions inscrites à l’ordre du jour de nos relations bilatérales, notamment les projets communs dans le domaine de la défense. Comme je l’ai déjà indiqué, nous avons réussi à normaliser nos relations après les difficultés que nous avons connues. C’est ainsi que doivent fonctionner des partenaires stratégiques : ils doivent savoir partager la joie des réussites communes, mais aussi surmonter ensemble les difficultés qui se présentent.

Nous discutons actuellement de projets concrets dans le domaine de la sécurité et sommes prêts à conclure un « Drone Deal » avec la Pologne.

- Quand pourrons-nous signer cet accord avec Varsovie ?

- Lorsque les deux parties se seront mises d’accord. Ce qui importe ici, c’est le contenu et non le calendrier, mais nous sommes prêts. La production conjointe est également importante, et nous sommes prêts. La Pologne est l’un des principaux bénéficiaires du programme européen SAFE. Dans ce domaine, nous sommes prêts à coopérer sur une base mutuellement avantageuse.

- La Pologne doit accorder à l’Ukraine un crédit destiné à l’achat d’armements polonais. Où en est la mise en œuvre de ce projet ?

- La partie polonaise a décidé d’accorder un crédit de 125 millions d’euros. Cela a été confirmé par le ministre Sikorski, et le président Zelensky ainsi que le Premier ministre Tusk en ont également parlé. Ce crédit est destiné à l’achat d’armements auprès d’un fabricant polonais.

Nous savons, par exemple, que le système de défense antiaérienne portatif Piorun est particulièrement efficace. L’Ukraine souhaite acquérir ces systèmes grâce à ce prêt. Nous discutons actuellement des modalités permettant de finaliser cet accord. J’espère qu’il pourra aboutir très prochainement, avant la fin de l’année, car la volonté politique est là et les fonds nécessaires sont prévus dans le budget polonais.

- La rhétorique anti-ukrainienne en Pologne, alimentée par des campagnes de désinformation et par certains partis politiques, risque fort de s'intensifier à l'approche des élections de 2027. Kyiv dispose-t-elle d'une stratégie pour y faire face ?

- Bien sûr, nous suivons attentivement la situation et nous nous efforçons d’empêcher que la question ukrainienne ne devienne un sujet de confrontation politique interne ou que la rhétorique anti-ukrainienne ne soit instrumentalisée pour gagner le soutien des électeurs. Le cas de l’ancien Premier ministre hongrois Viktor Orbán a montré qu’une telle rhétorique ne mène qu’à une seule issue : la défaite politique.

Oui, ces risques existent. Oui, la Russie est efficace dans ce domaine, et elle n’est pas la seule à agir ainsi. Nous avons constaté des ingérences dans les processus électoraux en Moldavie, en Roumanie et en Géorgie. C’est pourquoi l’Ukraine, forte d’une expérience unique en la matière, répond aux demandes de ses partenaires et développe avec eux une coopération concrète pour contrer la désinformation russe, qui constitue elle aussi une composante de l’agression russe.

Là où la Russie ne parvient pas à obtenir de résultats par la voie militaire, elle tente d’agir au moyen d’attaques informationnelles et de cyberattaques. Ces dernières prennent déjà de l’ampleur et menacent l’intégrité des systèmes de plusieurs États européens. Et elles ne feront que s’intensifier : nous le savons bien.

C’est pourquoi nous avons mis en place une coopération sectorielle concrète entre les services de renseignement afin de lutter ensemble contre ces menaces. Il ne s’agit plus ici simplement de coopération, mais d’une lutte commune.

Les partenaires occidentaux sont conscients de l’efficacité des opérations menées par la Russie, notamment à travers le réseau des « maisons russes ». Il s’agit de centres d’espionnage, de réseaux de propagande et de structures de coordination destinées à mener des opérations de diversion et de sabotage. C’est pourquoi il faut clairement évaluer la menace qu’ils représentent et les fermer partout en Europe, car ils constituent une menace directe pour la sécurité.

C’est précisément pour cette raison que nous soulevons la question de l’interdiction d’entrée sur le territoire de l’UE pour tous les participants à l’agression militaire contre l’Ukraine ainsi que pour les membres de leur famille. Les Russes doivent bien comprendre qu’en signant un contrat de service militaire, ils se voient interdire l’entrée dans l’UE.

Ces soi-disant «vétérans» russes, qui sont en réalité des criminels de guerre, cherchent ensuite à séjourner en Europe. Il faut les priver de cette possibilité, car ils représentent une menace directe. Nous constatons des progrès dans les restrictions concernant leurs déplacements, leur entrée sur le territoire européen et la délivrance de visas. Nous continuerons à travailler sur ce dossier.

Il existe également d’autres idées novatrices. Les citoyens russes doivent contribuer au coût de cette guerre.

LA MER NOIRE POURRAIT DEVENIR UN DEUXIÈME « DÉTROIT D'ORMUZ » SUR LE PLAN ALIMENTAIRE

- Ces derniers temps, la Russie s'en prend activement aux navires transportant du blé ukrainien et d’autres produits agricoles destinés à l’exportation. Quelle est la stratégie de l’Ukraine pour convaincre les pays, notamment ceux du Sud, de l’importance des produits agricoles ukrainiens et pour amener la Russie à mettre fin à ces attaques ? Est-ce réellement possible ?

- La Russie utilise la nourriture comme une arme. Nous le constatons, tout comme elle utilise la politique migratoire. La Russie est bien consciente de la vulnérabilité de certains pays face à de telles mesures, notamment lorsqu’il s’agit de la sécurité alimentaire mondiale.

Il ne s’agit pas simplement d’un blocus de la mer Noire, mais d’une remise en cause de la sécurité alimentaire mondiale et d’une tentative de provoquer de nouvelles vagues migratoires vers l’Europe en raison des pénuries alimentaires dans certains pays africains. C’est une stratégie réfléchie et clairement définie.

Nous devons élaborer notre propre stratégie pour rétablir la liberté de navigation en mer Noire, lever le blocage et parvenir à un cessez-le-feu, tant dans le secteur énergétique qu’en mer. Nous avons des propositions concrètes, et de nouveaux acteurs ont rejoint ce processus pour la première fois, notamment l’Inde et l’Égypte.

Je vous rappelle qu’en 2022, quand la navigation en mer Noire avait été bloquée, les prix mondiaux des denrées alimentaires avaient augmenté de 25 %. Nous sommes aujourd’hui à nouveau au bord d’une telle hausse. La sécurité alimentaire de nombreux pays dépend des céréales ukrainiennes, et pas uniquement de celles-ci. En raison du blocus russe de la mer Noire, ces pays ne reçoivent pas leurs livraisons dans les délais prévus.

De plus, en raison des risques créés par la Russie, certaines superficies de terres agricoles pourraient rester en friche. Cela aura également un impact sur les prix dès l’année prochaine. Ainsi, les conséquences se font déjà sentir, mais elles ne feront que s’aggraver à l’avenir.

La mer Noire pourrait devenir un deuxième détroit d’Ormuz, cette fois-ci sur le plan alimentaire. Mais nous continuons à travailler. Nous poursuivons néanmoins nos efforts. À l’heure actuelle, tous les intermédiaires activement engagés dans ce processus attendent une réponse de la partie russe.

Parallèlement, nous travaillons avec l’ensemble de nos partenaires européens afin d’optimiser le transit des céréales ukrainiennes à travers leurs territoires vers leurs destinations finales. La tâche sera difficile, car l’Ukraine est l’un des plus grands producteurs agricoles au monde : nous sommes en mesure de nourrir jusqu’à 400 millions de personnes. C’est pourquoi une pression collective est nécessaire pour contraindre la Russie à lever le blocus de la mer Noire.

- Est-il possible d’associer la Chine à ces processus ? Par ailleurs, prévoyez-vous de vous rendre prochainement en République populaire de Chine ?

- Nous comptons sur un rôle plus actif de la Chine. Nous estimons que Pékin pourrait jouer un rôle très efficace. J’ai reçu une invitation, mais aucune date n’a encore été fixée. Nous espérons que cette visite aura lieu, car nous avons de nombreux sujets à aborder avec la Chine, des efforts en faveur de la paix à nos échanges commerciaux. Aujourd’hui, la Chine est notre premier partenaire commercial en volume d’échanges.

- L’UE prépare actuellement des propositions concernant les futurs membres de la Communauté, qui prévoient une restriction significative de leurs droits. Quelle est la position de l’Ukraine à ce sujet ?

- Nous n’acceptons aucune proposition discriminatoire et partons du principe que l’Ukraine doit bénéficier d’une adhésion à part entière à l’Union européenne. Telle est ma position.

- Le commissaire européen Andrius Kubilius a récemment déclaré qu’il était temps pour l’UE et l’Ukraine d’élaborer et de mettre en œuvre leur propre stratégie de paix indépendante. Que pensez-vous de cette déclaration ?

- L’Ukraine est prête à participer à tous les projets européens et à contribuer à la sécurité. Je suis convaincu que le projet européen ne sera jamais achevé et qu’une sécurité européenne à part entière est impossible sans l’Ukraine.

C’est pourquoi nous sommes prêts à nous impliquer et à participer à ces efforts. Il est essentiel que toutes les futures stratégies européennes soient élaborées en tenant compte du fait que l’Ukraine fait déjà partie de cet espace, ainsi que de notre rôle, de notre place et du niveau de participation.

L’UKRAINE EST PRÊTE À UN CESSEZ-LE-FEU, MAIS IL FAUT Y CONTRAINDRE LA RUSSIE

- Nos partenaires américains ont récemment exprimé le souhait que l’Ukraine cesse de frapper les raffineries russes. Comment l’Ukraine entend-elle agir dans cette situation ?

-  Le président ukrainien a indiqué que nous n’avions plus frappé les infrastructures énergétiques russes depuis plusieurs jours. Si nous constatons que la Russie frappe nos installations, notre réponse sera proportionnée. Nous sommes prêts à un cessez-le-feu, mais il faut y contraindre la Russie.

- Monsieur le Ministre, l’Ukraine a besoin de renforcer sa défense aérienne et attend de ses partenaires occidentaux qu’ils l’aident dans ce domaine. Sur quoi Kyiv peut-elle compter ?

- Nous travaillons dans ce sens. Bien sûr, il faut disposer de notre propre missile balistique et obtenir une licence pour le produire. Toutes ces possibilités sont à l’étude. Nous recherchons également de nombreuses autres solutions.

Le facteur américain est déterminant dans la fourniture d’intercepteurs antibalistiques. Nous disposons du programme PURL et sommes prêts à acheter ces armes, ainsi qu’à augmenter le budget consacré à ces acquisitions. Il appartient donc à la partie américaine de prendre une décision concernant la fourniture d’intercepteurs supplémentaires.

- Monsieur le Ministre, quand les nouveaux ambassadeurs ukrainiens seront-ils nommés dans des pays clés, comme la Pologne ou la République tchèque, sachant que les ambassadeurs actuellement en poste dans ces pays devraient être nommés vice-ministres des Affaires étrangères ?

- Cela se fera de manière coordonnée, car ces pays sont importants pour nous. Le président souhaite que les changements d’ambassadeurs dans ces pays aient lieu simultanément. Autrement dit, lorsque l’ambassadeur en poste rentrera en Ukraine, son successeur devra déjà avoir été désigné. Les remplacements auront lieu lorsque les candidats seront prêts et que les procédures administratives nécessaires auront été menées à bien.

- Dans quels autres pays de nouveaux ambassadeurs ukrainiens seront-ils prochainement nommés ?

— Ce processus est en cours. Dans de nombreux pays, de nouveaux ambassadeurs prennent leurs fonctions après l’obtention de l’agrément et l’achèvement des procédures internes. Il s’agit actuellement principalement de pays d’Asie centrale et de la région indo-pacifique.

Yuriy Banakhevytch, Varsovie

Photos : Warsaw Security Forum et ministère des Affaires étrangères de l’Ukraine

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