Mathieu Klein est maire de Nancy, ville du nord-est de la France dans la région historique de Lorraine, et président de la métropole (ville et communes environnantes) qui compte environ 260 000 habitants. C’est précisément à travers l’exemple de cette ville de taille moyenne selon les critères français que l’on peut suivre l’évolution des liens horizontaux entre l’Ukraine et la France au cours des quatre années de la grande guerre.
Dès les premiers jours de l’invasion, Nancy a ouvert ses portes aux premiers réfugiés ukrainiens. Aujourd’hui, ils sont près d’un millier. Entre-temps, Nancy a conclu un jumelage avec Vinnytsia, et le maire Klein prononce sans accent « Dyakouyu» (Merci- ndlr) et « Slava Ukraine! » (Gloire à l’Ukraine) tout en effectuant régulièrement des voyages en Ukraine et en planifiant une coopération future. La correspondante d’Ukrinform a rencontré le maire dans son bureau donnant sur la place Stanislas, au centre de laquelle trône la statue du dernier duc de Lorraine. Stanislas est le symbole de cette partie de la France. Désormais, chaque année, ce symbole est drapé du drapeau ukrainien.
DANS LES PREMIERS JOURS DE LA GUERRE, UNE VAGUE DE SOLIDARITÉ A SUBMERGÉ NANCY
- Commençons par les premiers jours après l’invasion à grande échelle. Pouvait-on imaginer alors que tant de réfugiés ukrainiens arriveraient jusqu’en France, jusqu’à votre ville, à au moins 2 500 kilomètres de la frontière ?
-Je me souviens très bien de cette période. À Nancy, il y a eu immédiatement un élan de solidarité. Nous avons ouvert la mairie sur-le-champ et organisé une collecte de produits de première nécessité. Les habitants ont apporté une quantité incroyable de vêtements, de nourriture, de tout ce qu’on peut imaginer. Le problème était de tout envoyer en Ukraine, alors nous nous sommes tournés vers notre ville jumelle Lublin en Pologne, proche de Lviv. Lublin accueillait déjà des dizaines de milliers de personnes venues d’Ukraine, nous avons donc envoyé la première cargaison là-bas.

- Et les premiers bus avec des Ukrainiens sont aussi arrivés de Lublin ?
- En réalité, non. Environ quinze jours après le début de l’invasion russe, le premier bus est arrivé de Bratislava. On m’a appelé de l’ambassade de France, car notre ambassade en Slovaquie tentait aussi d’aider à évacuer des gens. On m’a simplement dit : « Écoutez, un bus avec près de soixante femmes, personnes âgées et enfants d’Ukraine est déjà en route vers vous. Ils seront là dans deux heures. Pouvez-vous les accueillir ? » J’ai répondu : « Oui, bien sûr. » Nous avons ouvert en hâte une salle à l’hôtel de ville et, deux heures plus tard, nous avons accueilli des gens complètement désorientés. Je pense qu’ils ne savaient même pas où ils étaient, dans quel pays. Déboussolés, affamés, terrifiés. Ce fut un moment très difficile. Nous avons rapidement mobilisé des volontaires, des habitants, des associations pour prendre soin d’eux.
Nous avons aussi cherché des solutions de logement. À Nancy, comme dans d’autres villes françaises, il existe des logements de fonction dans les écoles. Nous avons fait l’inventaire, mobilisé notre bailleur social. Puis nous avons envoyé nos bus à Lublin avec des soignants, des agents municipaux, des volontaires, et les autorités polonaises y rassemblaient ceux qui étaient prêts à partir jusqu’en France.
CEUX QUI RESTENT CHEZ NOUS PEUVENT SE SENTIR COMME CHEZ EUX
- Donc vous leur avez vous-même proposé d’accueillir une partie des Ukrainiens ?
- Oui. Vous comprenez, c’était une période de totale incertitude. Beaucoup d’Ukrainiens qui avaient franchi la frontière voulaient rester en Pologne pour pouvoir rentrer chez eux le plus vite possible. Mais beaucoup ont accepté, et ces bus les ont amenés à Nancy. Parallèlement, des centaines de personnes arrivaient en voiture avec des enfants, se présentaient à la préfecture ou à la mairie en disant : « Voilà, je viens d’Ukraine, que faire maintenant ? » Finalement, nous avons reçu des centaines de demandes de familles de la région prêtes à accueillir et loger des gens chez elles.
Au début, personne n’imaginait que tant d’Ukrainiens resteraient si longtemps en France. Avez-vous calculé combien vous avez aujourd’hui d’Ukrainiens sous protection temporaire ?
Aujourd’hui, environ un millier d’Ukrainiens vivent dans le département de Meurthe-et-Moselle, et la majorité à Nancy ou dans la métropole de Nancy. Mais les gens continuent d’arriver, même maintenant. C’est pourquoi nous maintenons la gratuité des transports publics pour les Ukrainiens.
Je rencontre régulièrement des familles arrivées plus tôt. Leurs enfants vont à l’école depuis plusieurs années et parlent français très bien. Je suis impressionné, car maintenant ce sont eux qui traduisent pour leurs parents. Je comprends à quel point cela a été dur pour ces enfants au début. Je me souviens d’une petite fille arrivée en bus. C’était son anniversaire, 5 ans, le jour même de son arrivée. Sa mère m’a dit : « C’est son anniversaire aujourd’hui. » Nous avons vite organisé une petite cérémonie pour elle. Aujourd’hui, cette fille est presque adolescente et s’est parfaitement adaptée. Nous ne savions pas combien de temps cela durerait ni comment, mais notre tâche était de bien les accueillir, de leur offrir du confort. Et aujourd’hui, ils peuvent se sentir chez eux ici, à Nancy.

LA CHARTE DE JUMELAGE AVEC VINNYTSIA A ÉTÉ SIGNÉE TRÈS RAPIDEMENT
- Si je comprends bien, la ville ukrainienne jumelée avec Nancy est apparue pendant la guerre. Qui en a eu l’idée, et pourquoi avoir choisi Vinnytsia ?
- Ce fut un chemin intéressant. Avec nos « anciennes » villes jumelles – Lublin et Karlsruhe – nous avions prévu avant la guerre une rencontre en Pologne. Après l’invasion, j’y suis allé et nous avons fait une déclaration commune en soutien à l’Ukraine. Et là, en juin 2022, j’ai demandé à être emmené à Lviv, où j’ai rencontré le maire Andriy Sadovy. Car vous savez que la figure symbolique de notre région est le dernier duc de Lorraine Stanislas, né justement à Lviv. (Stanisław Leszczyński, ancien roi de Pologne, a reçu la Lorraine en viager et est né le 20 octobre 1677 à Lviv. Après sa mort, la région a été définitivement rattachée à la France – ndlr.)
Mais Lviv menait alors des négociations avec Londres, Chicago, des villes et agglomérations bien plus grandes que Nancy. Nous avons toutefois maintenu des liens avec les autorités de Lviv. Nous continuons à coopérer avec eux dans le domaine médical. Puis, quelque temps après, le maire de Karlsruhe m’a dit qu’il recevait une délégation de Vinnytsia, dont je n’avais jamais entendu parler. J’ai alors proposé un partenariat tripartite entre nous, Karlsruhe et Vinnytsia. Fin 2023, nous avons signé la Charte de jumelage ici à Nancy, puis séparément dans les deux autres villes.
- Mais vous vous êtes quand même rendu à Vinnytsia avant de décider de vous jumeler avec elle ?
- Bien sûr, en juin 2023, je suis allé à Vinnytsia, peu après l’horrible frappe sur la ville. Le maire m’a emmené sur le lieu de l’impact du missile et nous avons organisé une cérémonie en hommage aux victimes. Ensuite, nos équipes ont commencé à discuter de ce que nous pouvions faire ensemble. Tout s’est déroulé très vite, car nous avions une volonté commune. Nous sommes revenus à Vinnytsia en mai 2024, en 2025, et cette année encore, j’en suis sûr, nous y retournerons.
L’AMITIÉ ENTRE NANCY ET VINNYTSIA NE REPOSE PAS SEULEMENT SUR LES GÉNÉRATEURS
- Comment fonctionne maintenant votre partenariat ? Autour de quoi se construisent les liens ?
-- D’abord la médecine et la santé. Vous savez que Vinnytsia accueille beaucoup de soldats blessés, les hôpitaux de la ville ont développé des compétences, notamment en chirurgie reconstructive. Nous avons beaucoup à partager. Notre hôpital à Nancy a fourni des lits médicaux à Vinnytsia, nous avons livré plusieurs tonnes d’équipements médicaux, nous avons une association locale « Les Bruits du Cœur » responsable de l’aide médicale. Et bien sûr, les générateurs.
Nous avons déjà livré deux fois des générateurs aux écoles de Vinnytsia. Comme on dit ici, le « lycée technique » de la ville est équipé de deux gros générateurs de Nancy.
Il y a deux semaines, les Ukrainiens nous ont à nouveau demandé de l’aide pour des générateurs. Nous comprenons la situation actuelle avec l’électricité, nous travaillons sur une nouvelle livraison. Nous avons lancé une collecte de matériel et de produits de première nécessité. Les entreprises et les citoyens se mobilisent.
- Y a-t-il des échanges de personnel, de médecins, des visites depuis Vinnytsia ?
- Oui, des Français sont allés à Vinnytsia, et nous avons reçu des Ukrainiens dans notre clinique universitaire et à l’hôpital de Nancy. Depuis deux ans, nous invitons chaque été des groupes de 30 à 40 adolescents pour une sorte de repos, afin qu’ils puissent se détendre un peu, échapper à la guerre. Parfois ce sont des enfants qui ont perdu leurs parents et ont été évacués à Vinnytsia. Nous recevons aussi des stagiaires ukrainiens. C’est notre tradition : l’été, Nancy invite des stagiaires de toutes ses villes jumelles.

DE L’ÉCHANGE DE PIEDS DE VIGNE AU TRANSPORT DU FUTUR
- Et avez-vous déjà des projets pour l’après-guerre ?
- Nous avons un beau projet pour l’avenir. C’est l’Urbanloop – un système de transport autonome léger et écologique. Il a été inventé ici à Nancy et présenté aux Jeux olympiques de Paris l’année dernière. Le maire de Vinnytsia s’y est beaucoup intéressé, car après la guerre, l’aéroport de la ville devrait rouvrir, et ces « capsules » de transport pourraient servir à le desservir. Oui, je sais que cela semble un peu éloigné de la réalité brutale, mais ce projet donne une perspective et aide à regarder vers l’avenir.
- Après trois voyages à Vinnytsia, vous avez donc une bonne idée de la ville ?
- Oui, et je peux dire avec certitude que Vinnytsia est une très belle ville, propice au développement du tourisme. Par exemple, l’ancien quartier juif, et aussi la rivière Pivdennyi Buh, j’y ai fait du bateau. Tous les projets de développement touristique et d’activités autour de la rivière, avec des zones spéciales, des restaurants, me plaisent beaucoup. Je vois que la ville a de l’énergie. La vie continue pendant la guerre, les enfants étudient, les gens travaillent et planifient leur avenir. C’est vraiment quelque chose de très fort. C’est pour moi une grande preuve de courage. J’admire sincèrement le peuple ukrainien. Depuis quatre ans, il vit une guerre absolument horrible, mais il est déterminé à la gagner et surtout il se prépare à la vie d’après.
- Vous avez sûrement été invité à goûter des plats ukrainiens. Qu’avez-vous mangé ?
- Chez nous dans la région, on appelle ça des « crêpes de pommes de terre » – chez vous ce sont des deruny. Les Ukrainiens ont beaucoup de plats à base de pommes de terre, comme ici. Et à Vinnytsia, il y a beaucoup de choses à base de cerises. Nous appelons ce type « cerise acide ». Et aussi les vins ukrainiens. Ils sont vraiment bons. Vraiment. D’ailleurs, nous avons déjà échangé – nos trois villes – des pieds de vigne de chacune. Donc ici, à Toul (petite ville viticole près de Nancy), une vigne de Vinnytsia a été plantée, et chez eux, il y a une vigne de Toul.
UNE GRANDE PARTIE DES FRANÇAIS COMPREND QUE LES UKRAINIENS SE BATTENT POUR NOTRE LIBERTÉ
- Nous approchons des élections en France. Les municipales arrivent, puis les présidentielles. La question des migrants est très sensible. Quand vous rencontrez vos électeurs, entendez-vous des plaintes contre les réfugiés ukrainiens, comme on l’observe dans d’autres pays ?
- Non, jamais. Vraiment pas. Je pense qu’aujourd’hui, dans de nombreux pays européens, il y a une tension, et les extrêmes droites gagnent du terrain. La lutte contre les extrêmes droites a toujours fait partie de mes convictions. Mais non, je n’ai jamais ressenti la moindre critique ou fatigue à l’égard des Ukrainiens. Je crois qu’il y a quand même une prise de conscience que les Ukrainiens se battent aujourd’hui non seulement pour leur souveraineté, pour leur liberté, mais aussi pour nous. En tout cas, une grande partie de nos concitoyens le comprend. Et si les Français se sont mobilisés comme je ne l’avais jamais imaginé pour soutenir l’Ukraine, c’est aussi pour cela. Nous sommes convaincus que l’Europe est à un moment charnière, et si nous laissons la Russie faire aujourd’hui, demain ce seront les pays baltes, et après-demain elle pourra aller plus loin.

LA FRANCE DOIT SE RÉARMER – MILITAIREMENT ET POLITIQUE
- En même temps, je vois que les Français ne veulent pas penser constamment à la guerre, car ces thèmes sont lourds, surtout quand on leur parle sans cesse d’augmenter les dépenses de défense ou d’un service militaire volontaire pour les jeunes…
- Il y a aujourd’hui un vrai besoin de se réarmer – militairement, mais aussi politiquement. Nous devons retrouver ce combat politique pour la liberté européenne. Concernant les élites politiques, il peut y avoir beaucoup de rejet, d’incompréhension chez les citoyens. C’est ce qu’on appelle la fatigue démocratique. Elle est forte en France. Sans aucun doute. Et c’est précisément là-dessus que prospèrent les extrêmes droites aujourd’hui. Les succès et les sondages très élevés pour l’extrême droite reposent justement sur ce sentiment général de fatigue de la politique, de la démocratie.
Mais malgré cela, quand la question de l’Ukraine est à l’ordre du jour, je sens que nos concitoyens comprennent encore qu’ils jouent leur propre destin. Il y a de la solidarité avec les Iraniens, les Palestiniens ou les Israéliens. Mais avec les Ukrainiens, il y a une forme de projection personnelle. Nous projetons le destin de l’Ukraine sur nous-mêmes. Ce n’est donc pas seulement une question de principes, de valeurs, mais aussi de réalisme. Ce qui se passe aujourd’hui dans votre pays est une menace directe pour notre souveraineté. Directe. Je pense que les partis politiques le comprennent aussi.
- Pour finir, pouvez-vous me promettre que ce monument emblématique au centre de Nancy – le duc de Lorraine – sera à nouveau drapé du drapeau ukrainien pour le quatrième anniversaire de la guerre ?
Oui, bien sûr ! Notre Stanislas sera drapé du drapeau du pays sur le territoire actuel duquel il est né. Tant que la guerre durera, cela continuera. La solidarité française avec l’Ukraine ne disparaîtra pas.
Lidia Taran, France
Photo : Lidia Taran et service de presse de l’Hôtel de ville de Nancy