Le théâtre dramatique de Kherson, qui porte le nom de Mykola Koulich, est depuis longtemps connu bien au-delà de la ville et de l'Ukraine. Actuellement, la troupe est en tournée en Slovaquie.
Il y a plusieurs décennies, ce théâtre est devenu à Kherson un puissant centre culturel autour duquel s'est développée, et continue aujourd'hui de s'affirmer, une identité ukrainocentrique. Ni les neuf mois d'occupation russe de Kherson en 2022, ni les bombardements constants depuis lors n'ont réussi à la briser. Le bâtiment a subi de nouveaux dégâts notables le 28 mai, lorsqu'un drone Molnia russe l'a visé à 5 heures du matin, puis le 6 juillet, lors d'une frappe de bombes aériennes russes.
Malgré les dangers quotidiens, la troupe du théâtre académique régional de Kherson a décidé de ne pas se relocaliser. De nombreuses répétitions et représentations ont cependant lieu à Mykolaïv.
Ukrinform s'entretient avec Oleksandr Knyha, directeur général et directeur artistique du théâtre de Kherson, de la saison à venir et du format itinérant de cet établissement situé en zone de front. L'entretien aborde également la 28e édition du festival international Melpomène de Tauride, traditionnellement préparée pour début septembre, pour la cinquième fois en temps de guerre.

LE BÂTIMENT PRINCIPAL DU THÉÂTRE SE TROUVE EN ZONE ROUGE
– Monsieur Knyha, vous avez récemment été à Mykolaïv, Odessa, Lviv et Kyiv. Comment arrivez-vous à concilier la création de spectacles avec tous ces déplacements ?
– Nous organisons chaque déplacement de manière à utiliser au mieux notre temps à l'extérieur de la ville, en passant par Mykolaïv. Comme nous pouvons rejoindre Lviv avec une escale à Odessa, nous y avons récemment rencontré des collègues et des partenaires.
Nous jouons des spectacles, participons à des festivals, et profitons de ces occasions pour rassembler la communauté déplacée de Kherson ou recevoir des aides de mécènes – comme le minibus que nous avons enfin obtenu. Car ces dernières années, nous vivons souvent « sur la route ».
Depuis la libération, le théâtre fonctionne principalement selon un « système de rotation » entre deux villes. Nous créons les spectacles à Mykolaïv, où beaucoup de nos employés louent des logements – car à Kherson, certains ont été détruits par les frappes, d'autres se trouvent dans des zones très dangereuses.
Nous ne jouons plus dans notre bâtiment depuis mai, pour des raisons de sécurité. Nous présentons nos spectacles à Kherson et à Mykolaïv, toujours dans des abris.
– Comment Kherson a-t-elle changé en plusieurs années de guerre ?
– Depuis 2022, la guerre a progressivement dévoré une partie des rues de Kherson. Avant la guerre, je rentrais chez moi à Olechky par la rue Perékopska – aujourd'hui, c'est inaccessible, tout comme le pont Antonivsky. Pourtant, des connaissances vivent encore dans ce quartier et se rendent au travail par des chemins détournés. Leur maison a brûlé plusieurs fois à cause des frappes. Comme ils étaient chez eux, ils ont pu éteindre les incendies à temps. Ils refusent de quitter leur maison, de peur de la perdre définitivement.
À Kherson, l'université est criblée d'impacts. Les théâtres, le nôtre et le théâtre de marionnettes, sont endommagés. L'hôpital clinique municipal Loutchansky, déjà déplacé, a été souvent сiblé.
– En cette cinquième année de guerre, les habitants de Kherson vont-ils encore au théâtre ?
– Depuis mai, nous nous produisons dans un lieu plus sûr à Kherson. Non pas par peur, mais pour protéger nos spectateurs. Le théâtre continue de fonctionner, tous les ateliers sont actifs. Nous avons déménagé pour réduire les risques.
Nous jouons désormais dans un quartier, dans un espace de 160 places, et dans d'autres lieux. Comme le bâtiment principal se trouve en zone rouge, il était devenu très difficile d'y accéder. Pourtant, les gens continuent de venir au théâtre.
À Kherson, toute notre vie – pas seulement artistique – se déroule dans des abris : festivals, spectacles, concerts, ateliers, tables rondes, rencontres avec des invités étrangers. Je plaisante souvent en disant que si l'Ukraine a connu une culture des fosses, elle vit aujourd'hui une culture des sous-sols.
Un moment marquant pour l'affirmation de l'identité ukrainienne à Kherson a été notre représentation de « La terrible vengeance », mise en scène par Serhiy Pavliouk, créée en 2009. À l'époque, une foule immense était venue pour cet « action » ukrainien. La deuxième étape fut « L'Énéide » en 2013 : au guichet, on avait cessé de demander « en quelle langue est le spectacle ? »
Depuis la libération de Kherson le 11 novembre 2022, nous sommes rentrés chez nous et nous jouons sur scène la vie des Ukrainiens, apportant réconfort et croyance en la victoire de la justice.
– Combien de personnes travaillent aujourd'hui au théâtre au nom de Mykola Koulich ? Rappelons que cet établissement porte le nom du dramaturge qui a travaillé avec Les Kourbas au théâtre Berezil. Tous deux, comme des centaines d'autres artistes ukrainiens, ont été condamnés et exécutés par le régime soviétique.
– Avant la guerre, le théâtre employait 250 personnes. Aujourd'hui, nous sommes 115. Le ballet a presque disparu : il ne reste que deux danseurs. L'orchestre compte 12 musiciens. Tous les ateliers fonctionnent, mais la troupe se produit rarement. Nous avons engagé quelques jeunes acteurs en 2023. Mon objectif est de leur proposer des pièces où ils pourront progresser. Dans la situation actuelle, les artistes très expérimentés ne viennent pas travailler dans notre théâtre.
Parmi nos anciens élèves, citons Serhiy Kiachko, qui joue aujourd'hui au théâtre de la rive gauche à Kyiv. Nous l'avons repéré dans un théâtre amateur. Je me souviens que son père était venu me voir : « Quel théâtre ? Qu'il aille travailler à la campagne ! » Je lui avais répondu : « Vous avez un fils génial ! » Et aujourd'hui, le public le voit au théâtre et au cinéma.

Kherson a constamment besoin de nouvelles créations – et nous en produisons beaucoup. Nous choisissons le répertoire en fonction de chaque acteur. Et je n'oublie jamais que notre théâtre disposait en temps de paix de sept scènes. Nous préparons déjà un répertoire pour chacune d'elles, afin d'être prêts à revenir dans le café-théâtre, sur les scènes sous les toits, dans la cour, dans notre théâtre en forêt, où des bus de spectateurs venaient d'Odessa, de Zaporijjia, de Mykolaïv et de toute la région de Kherson pour voir La Chanson de la forêt.
« LE STATUT DE THÉÂTRE NATIONAL EST UN STIMULANT ET NOUS AIDERA À ATTIRER LES MEILLEURS ARTISTES »
– Vous avez récemment rencontré officiellement à Kyiv Tetiana Berejna, ministre de la Culture et vice-Première ministre pour les affaires humanitaires. Quels sujets avez-vous abordés ?
– Depuis la libération de Kherson, nous travaillons en première ligne, car la ville est quotidiennement visée par les bombardements. Pour obtenir un soutien financier, nous déposons des demandes de subventions auprès du Fonds culturel ukrainien. Notre culture, et donc notre théâtre, bénéficie également de l'aide de donateurs internationaux.
Cependant, depuis la fin des programmes de l'USAID en 2025, il n'existe plus de mécanisme de réponse rapide pour les besoins financiers urgents des institutions culturelles proches du front, comme à Kherson, Soumy ou Zaporijjia. Lors de notre récente rencontre avec Tetiana Berejna, nous avons évoqué la création d'un programme spécifique au ministère de la Culture ou d'un fonds de réserve pour venir en aide rapidement à ceux qui en ont le plus besoin.

Nous avons également relancé la demande de statut de « théâtre national » pour le théâtre académique musical et dramatique de Kherson. Je n'ai pas honte de le dire. Avant la guerre, le conseil régional avait déjà soumis cette demande au ministère de la Culture. Nous avions toutes les raisons de le faire : nous travaillions sur sept scènes, y compris celle en forêt, et nous générions près de 14 millions de hryvnias de recettes, bien plus que tout autre théâtre régional. Nous continuons à faire notre travail avec dignité.
– La question du statut de « théâtre national » fait débat. N'avez-vous pas peur des critiques ?
– Il existe une procédure pour l'attribution du statut de théâtre national. C'est une reconnaissance du travail accompli et un stimulant pour toute équipe.
Notre théâtre est national par l'esprit. Nous avons beaucoup œuvré pour faire de Kherson une ville ukrainienne.
Depuis la libération, le théâtre fonctionne dans des conditions extrêmement difficiles. Mais c'est notre choix de ne pas quitter notre ville, même si nous devons nous rendre à Mykolaïv pour les répétitions.
Un autre aspect : la guerre finira un jour. Comment ramener les gens à Kherson, durement endommagée par la guerre ? Comment attirer de nouvelles forces créatives ? Le statut de théâtre national y contribuera.
LES SPECTACLES DES KHERSONNAIS D'APRÈS LES ŒUVRES DES PARTICIPANTS DU PROJET THÉÂTRE DES VÉTÉRANS
– Vous montez principalement des spectacles avec peu de comédiens. Parlez-nous de la nouvelle création d'Olena Gall-Savalska, « GRA » (Le Jeu). Cette actrice charismatique, que beaucoup de spectateurs ont vue dans la série « Attraper Kaïdach », s'est produite à plusieurs reprises à Kyiv et dans d'autres villes avec son one-woman-show « Tu auras, ennemi, ce que la sorcière dit » d'après la pièce de la journaliste khersonnaise Olena Maliarenko.
– Nous ne pouvons monter de grandes productions qu'à Mykolaïv, sur des scènes relativement spacieuses. Je connais chaque lieu là-bas. On ne peut pas créer un grand spectacle dans une petite cave, car il faut y placer les décors, les lumières, le son et les acteurs.

Nous partons donc du principe inverse. Nous avons un acteur – et nous cherchons une pièce pour lui. D'abord, pour que les gens ne perdent pas le moral, et qu'ils aient la possibilité de travailler. Avec notre actrice principale Olena Gall-Savalska, le cas est particulier car elle ne peut plus se déplacer librement en raison de problèmes de santé. Sans attendre une date précise, nous avons créé son bénéfice – « GRA » – pour redonner le moral et la force à notre artiste du peuple d'Ukraine.
Pour ce spectacle, nous avons trouvé une salle au rez-de-chaussée, avec un piano et une cheminée, au musée d'art de Mykolaïv. On nous a imposé une seule condition : ne rien déplacer. Avec le metteur en scène Serhiy Pavliouk, nous avons intégré la pièce dans ce décor. Ensuite, nous avons réfléchi à la manière de jouer « GRA » sur d'autres scènes.
La première a été un moment incroyable. Olena est pianiste de formation, elle est venue au théâtre depuis notre orchestre. Selon le projet initial, compte tenu de son état, l'artiste devait tout faire assise. Lors des répétitions, elle a dit un monologue debout, et lors de la première – tous ses monologues ! Le travail remet l'artiste sur ses pieds. C'est très important pour toute l'équipe.
– Peut-on dire que vous montez souvent des pièces sur ce qui fait le plus mal en temps de guerre ? « Un héros d'un jour » – sur un Ukrainien qui n'a jamais rêvé de devenir soldat mais qui est parti défendre son pays après le 24 février 2022. « L'oiseau dans le grenier » – sur une jeune fille enlevée, attirée par tromperie par la Russie vers les territoires occupés. L'une des dernières créations – « À la cave ! »
– Il est important pour nous de réfléchir aux thèmes de la guerre. Certains disent : « Non, il faut rassurer les gens, montrer des comédies. » Pourtant, Kherson regarde tout : pleure, rit et réfléchit avec nous.
Fin 2024, nous avons présenté la première de « Un héros d'un jour » d'après la pièce du soldat Volodymyr Touka. L'intrigue s'inspire de l'histoire de l'auteur, témoin de l'occupation de Kherson, qui a rejoint les forces armées après son départ vers le territoire contrôlé par l'Ukraine, avant d'être démobilisé après une blessure.
Notre collaboration avec Volodymyr, qui a d'abord servi sur le front de Donetsk dans les forces d'assaut aéroportées, puis comme sapeur dans la région d'Odessa après sa blessure, a commencé lorsqu'il a créé « Pièce 22, ou le chemin du héros » dans le cadre du projet Théâtre des Vétérans. Le metteur en scène Serhiy Pavliouk a proposé non seulement de monter une pièce d'après cette œuvre, mais aussi d'inviter Volodymyr, qui travaillait comme animateur avant la guerre, à rejoindre notre théâtre comme acteur. Ce one-man-show a déjà été présenté dans de nombreuses villes ukrainiennes et à l'étranger.
Avec le Théâtre des Vétérans, nous avons créé en février de cette année la pièce « À la cave ! » d'après l'œuvre de Serhiy Ivanov. Le rôle de Khoma, soldat des forces armées, est interprété par Volodymyr Touka ; Andriy Klotchko joue celui de Jora, chauffeur sur une ligne ukrainienne mais vivant à Donetsk occupé et collaborant avec les forces de sécurité locales.
LES TOURNÉES ESTIVALES EN SLOVAQUIE ET AU PORTUGAL ET LE SHOWCASE DE MELPOMÈNE DE TAURIDE
– Quel est le calendrier des tournées du théâtre Mykola Koulich cet été ?
– Il y a quelques années, nous avons présenté en Slovaquie la pièce « Un chat en souvenir de l'obscurité » d'après l'œuvre de Neda Nejdaná. C'est l'histoire d'une femme déplacée qui avait une famille, un mari, une fille, une maison, mais à qui il ne reste plus rien, à part un animal de compagnie. D'ailleurs, la première a eu lieu en 2017, et nous l'avons reprise en 2022.
Cette fois, nous avons apporté en Slovaquie trois spectacles : « L'oiseau dans le grenier » ; « Margarita et les oursons », avec des enfants ; et « Un héros d'un jour ». Nous nous sommes produits dans le cadre du festival Pohoda et nous traverserons tout le pays.
Ensuite, avec Volodymyr Touka, nous irons au Portugal. Nous y travaillerons et ne reviendrons qu'à la fin du mois de juillet.
– Que sera la 28e édition du légendaire festival Melpomène de Tauride ?
– Le festival aura lieu du 12 au 19 septembre. Le jour de la clôture, nous prévoyons de jouer à Mykolaïv notre spectacle « La Maison ». Il s'agit d'un concert de storytelling post-documentaire, mêlant des récits sur la pomme de terre au four de grand-mère et le goût des écrevisses à l'aneth ; la fraîcheur de Riga et un café sur Khrechtchatyk à Kyiv. Je rêve que la situation de guerre évolue et que ce spectacle au titre symbolique puisse rentrer chez lui, à Kherson.
Melpomène de Tauride sera peut-être moins grand que d'habitude cette année. Nous avons déposé une demande de subvention auprès de l'UKF – et il nous a manqué quelques points. J'espère que l'administration militaire régionale et la ville soutiendront le festival.

L'avant-dernière année, trois théâtres n'ont pas eu peur de venir au festival à Kherson ; l'année dernière, le « ToTeatr » – un théâtre indépendant de Kyiv, orienté vers le corps – est venu. Chaque fois, ce soutien par la présence est très important pour nous. Nous attendons les invités cette année aussi, nous avons désormais un abri sûr.
Compte tenu des conditions de sécurité, nous avons renoncé à recevoir des candidatures de participants. Au lieu de cela, nous invitons des troupes. Un théâtre de Dnipro devrait être l'un des participants. Le théâtre académique dramatique de Mykolaïv présentera également sa nouvelle création dans le cadre de Melpomène de Tauride.
Le programme de notre théâtre n'est pas encore tout à fait finalisé. Nous voulons présenter une sélection de monologues : montrer dans de nombreux abris de Kherson « Indicatif Gorobets », « Un héros d'un jour », « L'oiseau dans le grenier » et tous ceux que nous avons aujourd'hui au répertoire.
– Beaucoup de personnes travaillant dans le domaine culturel ont, après plus de quatre ans de guerre, parfois douté : la culture est-elle nécessaire quand des mères perdent leurs enfants après des bombardements de villes de l'arrière, quand des soldats meurent ? Avez-vous eu de tels doutes ?
– Je n'ai pas douté une seule seconde que la culture soit nécessaire. Le travail de notre équipe est un exemple de la manière dont l'art façonne, depuis des décennies, l'identité ukrainienne des spectateurs.
Valentyna Samtchenko, Kyiv
Photo : Ioulia Ovsiannikova
Photo : Ioulia Ovsiannikova