Les premiers récits des habitants évacués : « À Olechky, ce que je redoutais le plus, c'était qu'on puisse me prendre mon enfant »
Nous attendons les bus qui ramènent les habitants d'Olechky. Le temps est froid, gris, humide, mais tout a déjà été mis en place pour les accueillir et leur porter secours. Représentants de tous les services, médecins, psychologues, membres du bureau du Défenseur des droits de l'homme, bénévoles : chacun se prépare à recevoir les arrivants, à évaluer leurs besoins et à les aider dans leurs premières démarches.
Les points de chauffage mobiles proposent des repas chauds, des boissons et des en-cas, pour que les arrivants puissent manger et reprendre des forces après un voyage long et éprouvant. Un coin a même été aménagé pour les animaux, avec nourriture et eau.
C'est une mission humanitaire pour évacuer les habitants d'Olechky, ville ukrainienne de la rive gauche de la région de Kherson sous occupation russe.
Les préparatifs à l’accueil des personnes évacuées d’Olechky/ Photo : Yevhen Kotenko, Ukrinform
Ceux que nous attendons ont vécu longtemps dans le danger et le dénuement le plus total. Les accueillir ne se résume donc pas à organiser un transport et une réception : il s'agit de leur offrir l'essentiel dans les premières heures suivant leur arrivée.
Le premier véhicule que nous voyons n'est pas un bus, mais un camion d'où s'échappent des aboiements : ce sont des animaux de compagnie. Les bénévoles d'UAnimals expliquent que le camion transporte les bêtes que les gens ont emmenées avec eux, ainsi que celles sauvées dans la rue. Elles seront temporairement placées dans un refuge, où elles seront examinées et soignées si besoin. Les animaux de compagnie retrouveront ensuite leurs propriétaires, et les animaux errants se verront chercher de nouvelles familles.
Et enfin, les bus arrivent. Quelqu'un murmure : « Je ne sais pas comment travailler maintenant sans pleurer. » Les premiers habitants descendent, et les larmes montent chez tous les présents. Surtout lorsqu'une voix dans la foule crie désespérément « Maman ! » à plusieurs reprises.
DES HABITANTS QUI ONT TENTÉ DE PARTIR ONT DISPARU SANS LAISSER DE TRACE
Je fais la connaissance de trois hommes debout près d'un bus : Serhiy, Oleh et Oleksandr.
« Quand les Russes battaient en retraite, ils ont coupé toutes les routes. Un vaste secteur près du Dnipro, des routes bloquées. Puis ces Daghestanais et Tchétchènes sont arrivés – de vrais déséquilibrés. Aussi fou que cela puisse paraître, si le Service fédéral de sécurité (FSB) ne nous avait pas emmenés à la cave avant, ils nous auraient probablement abattus et enterrés », raconte Serhiy, parlant de lui et des autres hommes d'Olechky.
Selon lui, la vie sous occupation était un danger de chaque instant. Les gens redoutaient non seulement les frappes, mais aussi les arrestations, les interrogatoires et les filtrages. Certains habitants qui tentaient de partir disparaissaient sans laisser de trace. Leurs proches ignoraient ce qui leur était arrivé, et la partie russe niait toute information sur leur disparition.

NOUS AVONS SURVÉCU GRÂCE AUX RESTES DE CÉRÉALES ET À L'AIDE VENUE DU CIEL
La faim fut une épreuve à part. Les réserves s'épuisaient peu à peu, et il n'y avait presque aucune possibilité de s'en procurer de nouvelles. Oleksandr raconte que la situation se dégradait d'année en année.
« La première année, ça allait plus ou moins, la deuxième, un peu moins bien, la troisième, encore moins, et la quatrième, c'était déjà très difficile. Les six derniers mois ont probablement été les plus durs. Nous avons survécu grâce aux restes de céréales. Avec le riz, on faisait de la farine. On râpait des courgettes, on cuisinait avec ce qu'on avait sous la main. Les gens s'entraidaient : certains donnaient des pâtes, d'autres des légumes », se souvient l'homme.
Selon Oleksandr, le potager qui nourrissait auparavant la famille a fini par dépérir, entièrement détruit par les obus. Il fallait donc compter sur les restes des réserves, l'aide des autres et la moindre occasion de trouver de la nourriture.
« On nous a aidés deux fois, on nous a littéralement sauvés. Ils ont largué un peu d'aide depuis le ciel. Une fois, cette "petite" qu'on appelle "Baba Yaga" (drone –ndlr) est arrivée et a largué quelque chose sur le potager. Le matin, j'y suis allé et je l'ai récupéré. Je suis très reconnaissant, car cela nous a vraiment sauvés », raconte Oleksandr.
Après leur retour sur le territoire contrôlé par l'Ukraine, les hommes retrouveront leurs proches qui les attendaient. Oleksandr a raconté que son fils, militaire, l'attendait. Oleh se rend auprès de sa fille, de sa mère et de son père.


UN COUPLE QUI A SURVÉCU À LA FAIM ET AUX BOMBARDEMENTS
Volodymyr et son épouse Leonila vivent ensemble depuis 41 ans. Il a 80 ans, elle en a 72. Le couple a une fille de 35 ans, Iryna, qui est partie plus tôt et a aidé ses parents à quitter l'occupation : elle a suivi les nouvelles et les a guidés. L'homme raconte qu'au début, ils ne voulaient pas partir, car ils considèrent Olechky comme leur maison et ne comprenaient pas pourquoi ils devraient quitter leur propre terre :
« Nous ne voulions pas partir tout de suite. C'est notre terre, notre maison, nous vivons ici. Après tout, pourquoi devrions-nous quitter notre terre ? Nous vivons ici, et eux, les Russes, n'ont qu'à repartir d'où ils sont venus ! »

Leonila
Pendant l'occupation, le couple a connu la faim et les bombardements. Mais ils disent que, même s'ils ont quitté leurs murs, ils se sentent désormais chez eux après ce long voyage.

Volodymyr
« Je suis tellement heureux que, si c'était possible, je boirais bien tout de suite 100 grammes de champagne et 50 grammes de vodka ! Maintenant, je veux seulement vivre jusqu'à la victoire ! », dit Volodymyr.
« LES MÉDICAMENTS, NOTAMMENT LES ANTIDOULEURS, MANQUENT, ET LES OPÉRATIONS NE SONT PAS PRATIQUÉES »
Une autre arrivante, Lioudmyla, raconte qu'après son arrivée sur le territoire contrôlé par l'Ukraine, elle a ressenti calme, confiance et sécurité. Elle espère désormais retrouver ses enfants et petits-enfants, partis plus tôt, et les serrer dans ses bras. Beaucoup de gens, dit-elle, sont toutefois restés à Olechky.
« Chacun a ses circonstances personnelles : des maladies graves ou la nécessité de s'occuper de proches. Mais ce sont tous des Ukrainiens sincères, ils aiment l'Ukraine et attendent la libération. Olechky étaient, sont et seront ukrainiennes. Je veux vivre assez longtemps pour voir leur libération et revoir les lieux où nous avons grandi, où j'ai travaillé comme enseignante. », a-t-elle confié.

Lioudmyla
Selon Lioudmyla, son mari et elle n'avaient pas non plus pu partir plus tôt en raison de problèmes de santé : d'abord c’est son mari qui est tombé gravement malade, puis Lioudmyla. La femme a eu besoin d'une opération en urgence. Lorsqu'une possibilité de quitter la ville occupée s'est présentée, le couple a décidé d'en profiter :
« Là-bas, il n'y a pratiquement pas de véritable aide médicale : les médicaments, notamment les antidouleurs, manquent, et les opérations ne sont pas pratiquées. Si une personne est blessée, il y a deux chirurgiens qui peuvent seulement recoudre la plaie. La vie est très dure pour ceux qui sont restés à Olechky », a raconté Lioudmyla.
« LE PLUS TERRIBLE ÉTAIT DE SENTIR QU'ON POUVAIT ME PRENDRE MON ENFANT »
Autour de nous, on voit peu de parents avec des enfants. Ils sont pourtant bien là.
L'une de ces mères, Iryna, raconte que, pendant l'occupation, elle a tenté d'instruire elle-même sa fille de neuf ans, Daryna. Elle lui faisait travailler les mathématiques, lui apprenait la table de multiplication, des poèmes et bien d'autres choses.

Iryna la mère de Daryna
Selon la femme, ces derniers temps, la vie de sa fille se limitait à la maison et à la cour. Sortir avec l'enfant était dangereux, aussi ne se rendaient-elles presque nulle part. Daryna restait à la maison ou jouait dans la cour.
« La moitié de la vie de Daryna, c'est la guerre. Ces derniers temps, j'ai dû être pour elle non seulement une enseignante, mais aussi une psychologue. L'enfant souffrait beaucoup de n'avoir aucun contact avec ses camarades, de ne pas pouvoir jouer ni participer à des jeux intéressants », raconte Iryna.

Daryna
Lorsque les livraisons de produits ont cessé, la famille a dû survivre avec ce qui restait. Selon la femme, ils se nourrissaient principalement de courgettes et de salades.
Iryna n'avait pas pu quitter l'occupation plus tôt, car il fallait pour cela obtenir un passeport russe. Elle a refusé, notamment par crainte pour l'avenir de sa fille.
« Je ne voulais pas qu'elle devienne citoyenne russe. Ils auraient alors pu me la prendre. Le plus terrible était sans doute de sentir qu'on pouvait me prendre mon enfant. Je ne l'ai encore jamais raconté à personne », a confié Iryna.
Selon elle, on lui avait proposé d'envoyer Daryna au camp de vacances pour enfants « Artek », sans l'accompagnement de sa mère. Iryna craignait qu'après cela, l'enfant ne se retrouve loin de chez elle et de ses proches. Elle raconte qu'elle essayait de ne jamais laisser sa fille sans surveillance, même pour un court instant. Lorsqu'elle devait sortir chercher de l'eau ou s'occuper d'autres tâches, elles convenaient que la fillette resterait à la maison.
LE CHIEN LEO MANGEAIT TOUT CE QU'IL TROUVAIT : TOMATES, CONCOMBRES, POMMES DE TERRE ET FRAMBOISES
Oksana et sa fille Kateryna ont quitté Olechky avec leur petit chien Leo, qu’elles considérent comme un membre de la famille. Il est de petite taille, aussi voyageait-il dans une caisse de transport dans le bus, et Oksana restait tout le temps à ses côtés et le promenait.

Kateryna, Oksana et Leo
Selon elle, pendant la vie sous occupation, le chien mangeait tout ce qu'il parvenait à trouver : des céréales, du poivron, des tomates, des concombres, des pommes de terre, des fraises et des framboises. Oksana suppose que cela l'a aidé à survivre à cette période :
« Je pense que ce qui l'a sauvé, c'est qu'il n'avait pas été habitué à la nourriture industrielle, sinon cela aurait été difficile. Dieu merci, il n'a que légèrement maigri », a-t-elle déclaré.
Oksana raconte également qu'il y avait auparavant une perruche callopsitte dans la famille :
« Elle est morte littéralement quelques jours avant que nous voyions enfin l'Ukraine. Elle n'avait aucun problème de santé, mais nous n'avons pas pu lui trouver de nourriture. »
Aujourd'hui reste néanmoins une journée plus joyeuse que triste. Beaucoup de proches vont enfin se retrouver, et d'autres seront simplement en sécurité.
« NOUS AVONS FAIT CONFIANCE À MELANIA TRUMP »
Laryssa et Antonina ont perdu leur logement à Olechky. Elles sont parties toutes les deux, et c'est Ania, la fille de Laryssa et la petite-fille d'Antonina, qui les attendait ici.

Laryssa, Antonina et Ania
« Quand nous sommes parties, nous sommes allées jusqu'à notre maison brûlée. Et j'ai pleuré, parce que ce sont tes racines. Tu l'as construite. Nous l'avons construite avec nos parents. Nous ne voulions pas la quitter », raconte Laryssa.
La fille de Laryssa, Ania, était partie à Kyiv dès le 23 février 2022, la veille du début de l'invasion à grande échelle. « Elle est partie au bon moment», dit Laryssa.
Interrogée sur ce qui les a décidées à partir, malgré la nécessité de passer par la Russie, Laryssa répond que leur plus grand désir était de rentrer chez elles.
« Nous voulions tellement rentrer chez nous que plus rien ne pouvait nous retenir », dit-elle. Et elle ajoute en riant : « Nous avons fait confiance à Melania Trump. Quand elle a dit qu'on pouvait partir, nous l'avons crue. »
À Kyiv, Laryssa retrouvera son fils, sa belle-fille et ses petits-enfants, ainsi que son gendre : pendant la guerre à grande échelle, Ania s'est mariée.
LA PERSONNE LA PLUS ÂGÉE QUI EST PARTIE A 94 ANS, LA PLUS JEUNE UN PEU PLUS D'UN AN
Comme on le sait, la mission humanitaire a permis non seulement de quitter le territoire occupé de son plein gré, mais aussi d'apporter de l'aide à ceux qui restent à Olechky.

C'est ce qu'a raconté le Commissaire du Parlement ukrainien aux droits de l'homme, Dmytro Loubinets, tandis que les personnes revenues d'Olechky pouvaient se reposer et se réchauffer.
« Ceux qui ont dit : "Nous voulons rester", sont restés. Nous leur avons apporté une aide humanitaire considérable. Ceux qui ont dit : "Nous voulons aller en Ukraine", sont ici aujourd'hui, et vous les voyez. Il y a eu aussi des gens qui ont dit : "Nous voulons partir sur le territoire de la Fédération de Russie" », a indiqué le Commissaire.
Dmytro Loubinets a précisé que la personne la plus âgée à être partie avait 94 ans. La plus jeune un peu plus d'un an. Il n'a toutefois pas donné le nombre de personnes qui ont pu partir :
« Je comprends que ce qui s'est passé peut être perçu de différentes manières. Aujourd'hui, je suis heureux que notre grande équipe ait réussi à ramener nos concitoyens. Même si nous avions dû partir pour ne ramener qu'une seule personne, j'aurais fait la même chose. »
Il a ajouté que chaque personne revenue bénéficierait d'un suivi : aide médicale, accompagnement social, rétablissement des documents, versements.

Il a également exprimé l'espoir que l'expérience de cette mission humanitaire permette d'en répéter de semblables à l'avenir :
« Il est extrêmement important pour moi que la mission humanitaire à Olechky ne reste pas un cas isolé. Cette expérience a le potentiel de devenir la base d'un nouveau mécanisme de réponse aux crises humanitaires les plus complexes, un mécanisme au centre duquel se trouveront toujours les personnes, leur sécurité et leur droit à la vie. »
Myroslava Lypa
Photo : Myroslava Lypa, Yevhen Kotenko et Danylo Antonyuk