De l’« évacuation » à la déportation : comment la Russie a enlevé des enfants ukrainiens
La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine dure depuis plus de douze ans, dont quatre ans et demi à grande échelle. Les enfants constituent l’un des groupes les plus vulnérables touchés par la guerre. En septembre 2026, la déportation ou le déplacement forcé de plus de 20 000 enfants ukrainiens avait été officiellement confirmé. Cependant, le nombre exact reste inconnu et pourrait être bien plus élevé. Au fil des années de guerre, cette pratique, initialement présentée sous couvert d’« évacuation » ou une « adoption », s’est transformée en une politique systématique visant à arracher les enfants à leur famille, à leur environnement ukrainien et à leur identité.
Une pratique qui n'est pas nouvelle
Les crimes commis par la Russie contre les enfants ukrainiens sont d’une ampleur sans précédent dans l’histoire. Toutefois, la pratique consistant à enlever des enfants et à effacer de force leur identité n’est pas nouvelle.
L’Allemagne nazie enlevait des enfants dans les territoires occupés qu’elle jugeait susceptibles d’être « germanisés ». Leurs noms étaient changés, il leur était interdit de parler leur langue maternelle et ils étaient placés dans des familles allemandes. En URSS, pendant la Grande Terreur, les enfants de parents victimes de la répression étaient également séparés de leurs familles et envoyés dans des foyers d’accueil. Les plus jeunes étaient souvent emprisonnés avec leurs mères.
L’Argentine, sous la dictature militaire de 1976 à 1983, en offre un autre exemple : les enfants de personnes disparues, souvent des opposants au régime, étaient illégalement appropriés par des représentants du pouvoir. Leurs documents étaient falsifiés et ils étaient élevés sous de fausses identités, dans le cadre d’une éducation conforme à l’idéologie du régime, tandis que les circonstances de leur naissance et le sort de leurs véritables parents leur étaient dissimulés. Le processus d’identification des enfants autrefois « adoptés » par des hauts fonctionnaires et des militaires se poursuit encore aujourd’hui en Argentine.
Dans tous ces cas, il ne s’agissait pas seulement de priver les enfants de leur famille, mais aussi de façonner leur identité, de déterminer ce qu’ils deviendraient à l’âge adulte et à quelle communauté ils appartiendraient.
Comment tout a commencé
L'enlèvement et la déportation illégale d'enfants ukrainiens par la Russie ont commencé immédiatement après l'annexion de la Crimée. À la suite du « référendum » illégal organisé en mars 2014, les autorités d'occupation russes ont empêché le transfert des enfants vers les territoires contrôlés par l'Ukraine et leur ont imposé la nationalité russe.

Seule une petite partie d’entre eux — environ 60 enfants — a pu être évacuée vers l’Ukraine continentale dans les premiers jours de l’occupation.
Après avoir instauré un régime d’occupation dans la péninsule, la Russie a étendu à la Crimée le projet national « Le train de l’espoir », mis en œuvre avec le soutien d’organisations de la société civile et de médias, notamment la radio publique russe Radio Rossii. Dans le cadre de ce programme, des citoyens de la Fédération de Russie étaient acheminés de manière organisée vers la Crimée afin de pouvoir choisir des enfants orphelins ukrainiens, les adopter et les emmener dans différentes régions de Russie.
Le 15 octobre 2014, les médias locaux criméens ont fait état de l’arrivée d’un tel « train » à Sébastopol. Peu après, les « autorités » sous contrôle du Kremlin ont annoncé l’adoption de douze orphelins ukrainiens et leur transfert vers la Fédération de Russie. Il ne s’agit toutefois que d’une seule opération parmi celles qui ont bénéficié d’une couverture médiatique.
Selon des organisations de défense des droits humains, notamment CriméeSOS et le Groupe criméen de défense des droits humains, environ 5 000 orphelins et enfants privés de protection parentale se trouvaient alors en Crimée. Certains d’entre eux ont ensuite été transférés illégalement à Moscou, en Adyguée et dans d’autres régions de la Fédération de Russie, où leur nationalité, leurs documents et leur identité ont été modifiés.
Beaucoup de ces enfants restent aujourd’hui hors de portée de l’État ukrainien, et leur sort reste inconnu.
L’Ukraine a réagi immédiatement : dès le 16 octobre 2014, le ministère des Affaires étrangères a adressé une note de protestation à la Russie. Kyiv a souligné que l’adoption d’enfants ukrainiens par des ressortissants étrangers sans le consentement de l’Ukraine constituait une violation de la législation ukrainienne et des obligations internationales de la Russie.
Déportations forcées depuis le Donbass
Au cours de l’été 2014, des combattants sous contrôle russe et les administrations d’occupation du Donbass ont commencé à déporter illégalement vers la Russie des groupes d’orphelins et d’enfants placés en internat. Les enfants ont notamment été emmenés depuis Mariinka, Donetsk, Louhansk et Snijne. Certains d’entre eux, notamment des élèves de l’internat de Snijne, ont pu être ramenés en Ukraine grâce à l’intervention de diplomates et de défenseurs ukrainiens des droits humains.
À la veille de l’invasion à grande échelle, la Russie a procédé à des déplacements massifs d’enfants sous prétexte d’« évacuation ». Selon la Commission d’enquête des Nations unies, 80 % des cas documentés de ces « évacuations » n’ont pas été suivis du retour des enfants.
Après le 24 février
Après le début de l’invasion à grande échelle, la Russie a fait de la déportation des enfants ukrainiens une politique systématique et de grande ampleur. Alors qu’en 2014, l’accent était mis sur leur « adoption », après le 24 février 2022, la « rééducation » forcée, le conditionnement psychologique et la militarisation ont pris une importance croissante.
Les enfants étaient emmenés vers différentes régions de Russie, en Crimée annexée et même en Corée du Nord, où ils se retrouvaient dans des camps tels que celui de Sondowon (camp international pour enfants en RPDC, ndlr). Ces voyages étaient organisés par les structures étatiques russes et les organisations sous leur contrôle, notamment le « Mouvement des premiers », créé en 2022.
Avant l’enlèvement des enfants vers la Fédération de Russie, on incitait les parents à accepter ces voyages vers un soi-disant « lieu sûr » à des fins de remise en forme. Cependant, au lieu du mois de repos promis, le séjour pouvait se prolonger pour une durée indéterminée.
La Crimée occupée et d’autres territoires occupés sont devenus des points de transit importants pour les enfants ukrainiens et leur intégration ultérieure dans l’espace informationnel et militaire russe.

Passer par le « filtrage »
Le sort des enfants qui ont été soumis, avec leurs parents, à ce qu’on appelle le « filtrage » — un contrôle effectué par les forces russes et les forces placées sous leur contrôle à l’encontre des civils — a constitué un problème à part entière.
Des observateurs internationaux ont rapporté que les parents et les enfants étaient souvent séparés aux points de filtrage : l’un des parents pouvait être arrêté parce qu’il était soupçonné d’avoir des liens avec l’armée ukrainienne ou les institutions de l’État, tandis que l’enfant se retrouvait sans lui.
La Commission d’enquête des Nations unies a documenté un cas dans lequel, après l’arrestation de leur père à un point de « filtrage », trois enfants âgés de 7 à 12 ans ont d’abord été placés dans un foyer pour enfants et dans un hôpital en territoire occupé, avant d’être transférés de force en Russie.
Le sort des enfants qui ont été soumis, avec leurs parents, à ce qu’on appelle le « filtrage » — un contrôle effectué par les forces russes et les forces placées sous leur contrôle à l’encontre des civils — a constitué un problème à part entière.
Dans un autre cas documenté par Human Rights Watch, deux frères âgés de 13 et 18 ans ont été emmenés dans une autre localité après l’arrestation de leur mère. Ils y ont passé 25 jours sans aucun contact avec elle, jusqu’à ce que leur père vienne finalement les chercher pour les emmener en Russie.
Ainsi, le parcours d’un enfant vers le système russe pouvait commencer non pas par un transfert direct, mais par la rupture des liens avec ses parents.
Les élèves des internats
Les élèves des internats et les enfants en situation de handicap ont constitué une catégorie particulièrement vulnérable. Les occupants ont exercé des pressions sur les enseignants pour qu’ils acceptent le transfert des enfants, et le lieu où ceux-ci étaient hébergés a souvent été dissimulé à leurs proches et à leurs tuteurs légaux. Les enfants ont été placés dans des familles et des établissements situés dans au moins 57 régions de la Fédération de Russie et dans les territoires occupés. La nationalité russe leur a systématiquement été attribuée, et leurs données ont été enregistrées dans des bases de données consacrées à l’adoption.
On peut citer l’exemple bien connu d’octobre 2022, lorsque les forces d’occupation russes ont emmené 84 enfants de l’orphelinat d’Olechky vers la Crimée occupée et la région de Krasnodar. La plupart d’entre eux étaient mineurs, et ce déplacement a eu lieu sans le consentement de leurs proches ou de leurs représentants légaux. En deux ans et demi, seuls 11 enfants ont pu être rapatriés.
Parallèlement, la Russie utilise ces enfants déportés à des fins de propagande : elle les présente comme des enfants « sauvés », prétendant ainsi démontrer l’humanité et la « bienveillance » des autorités russes.

Ce qu’il faut savoir
Le « transfert forcé » (forced transfer) et la « déportation » (deportation) sont deux crimes internationaux distincts, mais étroitement liés, qui impliquent le déplacement forcé de personnes hors de leur lieu de résidence légal. La principale différence réside dans le franchissement ou non d’une frontière internationale. Lorsque des personnes sont déplacées à l’intérieur d’un même État ou d’un territoire occupé, il s’agit d’un transfert forcé ; lorsqu’elles sont transférées vers un autre État, il s’agit d’une déportation. Par exemple, le transfert d’enfants de la ville occupée de Snijne vers la Crimée occupée constitue un transfert forcé, tandis que leur transfert de la Crimée vers la Russie constitue une déportation.
Cette distinction revêt une importance juridique majeure, car les procureurs doivent établir chacun des éléments constitutifs de l’infraction, notamment, dans le cas de la déportation, le franchissement d’une frontière internationale. Ces deux actes peuvent constituer des violations du droit international humanitaire et être qualifiés de crimes de guerre.
Dans le cas des enfants ukrainiens, cette distinction revêt une importance particulière, car la Russie les déplace aussi bien à l’intérieur des territoires occupés que vers la Fédération de Russie. Ce faisant, elle modifie leurs documents d’identité, leur nationalité et leur lieu de résidence, tout en rompant leurs liens avec leurs familles et leur environnement ukrainien.
En 2023, la Cour pénale internationale a délivré des mandats d’arrêt à l’encontre de Vladimir Poutine et de Maria Lvova-Belova, commissaire aux droits de l’enfant auprès du président de la Fédération de Russie, soupçonnés d’être responsables du crime de guerre de déportation et de transfert illégaux d’enfants ukrainiens.
En mars 2026, la Commission d’enquête des Nations unies sur l’Ukraine a déclaré que la déportation, le transfert forcé et la disparition forcée d’enfants ukrainiens constituaient des crimes contre l’humanité. Les éléments de preuve recueillis montrent que l’enlèvement d’enfants ukrainiens par la Russie n’était pas une succession de faits isolés : il s’inscrivait dans une politique élaborée et mise en œuvre au plus haut niveau de la direction russe.
Svetlana Chevtsova, Kyiv
Première photo : zoda.gov.ua