L’AIEA alerte sur la « plus grande menace mondiale » pour la sûreté nucléaire liée à la guerre en Ukraine
S’exprimant lors d’une réunion du Conseil des gouverneurs de l’AIEA, au siège de l’agence onusienne à Vienne, son directeur général, Rafael Mariano Grossi, n’a pas mâché ses mots. Après près de quatre années de guerre, la guerre en Ukraine « continue de représenter la plus grande menace mondiale pour la sûreté nucléaire », a-t-il déclaré.
Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, les centrales nucléaires du pays évoluent dans un environnement profondément dégradé. Les dommages récurrents infligés au réseau électrique par les frappes russes et les combats compromettent la stabilité de l’alimentation externe, pourtant indispensable au fonctionnement sûr des installations. Même à l’arrêt, rappelle le chef de l’AIEA, une centrale nucléaire ne peut garantir sa sûreté sans une source électrique fiable.
Des lignes électriques devenues des cibles
L’exemple le plus préoccupant reste la centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande d’Europe, située dans l’est de l’Ukraine. Bien qu’à l’arrêt, le site demeure entièrement dépendant d’un approvisionnement électrique continu pour assurer le refroidissement de ses réacteurs et de ses piscines de combustible usé.
Ces derniers mois, l’AIEA a dû négocier, avec les autorités ukrainiennes et russes, pas moins de quatre cessez-le-feu temporaires afin de permettre la réparation de lignes électriques endommagées. Le 19 janvier, la centrale a été reconnectée à sa dernière ligne de secours de 330 kilovolts, après plus de deux semaines d’interruption. Jusqu’alors, Zaporijjia ne disposait plus que d’une seule ligne principale de 750 kilovolts pour alimenter ses systèmes de sûreté, une situation que l’agence qualifie d’extrêmement fragile.
« J’ai appelé à plusieurs reprises, ici comme au Conseil de sécurité des Nations Unies, au respect de ces principes, en particulier lorsqu’il s’agit de maintenir l’alimentation électrique externe essentielle, sans laquelle une centrale nucléaire ne peut fonctionner en toute sécurité », a insisté Rafael Grossi.
Un pilier de la sûreté constamment menacé
L’AIEA rappelle que l’existence d’une alimentation électrique hors site sécurisée constitue l’un des sept piliers fondamentaux de la sûreté nucléaire en situation de conflit armé. Elle figure également parmi les cinq principes spécifiquement établis pour protéger la centrale de Zaporijjia. Des principes qui, souligne le directeur général, bénéficient d’un large soutien international, y compris de la part des parties au conflit, mais dont l’application reste largement insuffisante sur le terrain.
Les risques ne se limitent pas à Zaporijjia. À Tchornobyl, dans le nord du pays, des activités militaires ont récemment endommagé une sous-station essentielle, provoquant la déconnexion de plusieurs lignes électriques. Le site a dû recourir à des générateurs diesel d’urgence pour garantir la sûreté du nouveau sarcophage et des installations de stockage de combustible, avant le rétablissement progressif des lignes.
Sous-stations sous surveillance
Consciente que la sûreté nucléaire dépend désormais autant des centrales que des infrastructures qui les alimentent, l’AIEA a renforcé sa présence sur le terrain. Des équipes d’experts sont déployées dans tout le pays, et une mission est actuellement en cours pour évaluer l’état de dix sous-stations électriques jugées cruciales pour la sûreté nucléaire, dans un contexte de frappes continues contre le réseau énergétique ukrainien.
« Les dommages portés aux sous-stations compromettent la sûreté nucléaire et doivent être évités », a averti Rafael Grossi, rappelant que cette exigence découle directement des normes internationales en vigueur.
Une guerre sans pare-feu nucléaire
Au fil des mois, l’AIEA s’est imposée comme un acteur de stabilisation technique dans une guerre où les garde-fous traditionnels ont volé en éclats. Mais l’agence le reconnaît elle-même : son action ne peut pallier l’absence de solution politique.
« La meilleure façon de garantir la sûreté et la sécurité nucléaires, ainsi que la sécurité des populations qui souffrent depuis près de quatre années de combats, est de mettre fin à ce conflit », a conclu le directeur général de l’AIEA.
Dans une guerre où les lignes de front évoluent sans cesse, les lignes électriques sont devenues, elles aussi, des lignes de fracture. Et avec elles, la sûreté nucléaire de tout un continent demeure suspendue à des réparations provisoires, négociées sous les bombes.