La présence russe dans l'élection présidentielle française

La présence russe dans l'élection présidentielle française

604
Ukrinform
Le 24 mars dernier, Marine le Pen s'est vu honoré de la récompense ultime.

Elle a été reçu, devant de nombreuses caméras de médias russes et européens, par Vladimir en personne à Moscou.

S'afficher ainsi en présence d'un candidat montre d'une manière assez forte qui dispose des faveurs de Moscou, dans une France de plus en plus favorable au Kremlin, de part et d'autre de l'échiquier politique.

La politique étrangère n'a pourtant, peu ou prou, pas été abordée durant cette campagne présidentielle. Alors que l'élection, puis les premières actions diplomatiques de Trump laissent pantois et que l'implication de la Russie dans l'ensemble des conflits majeurs du moyen-orient et d'Europe soulèvent de nombreuses interrogations, le sujet a été assez soigneusement occulté.

Depuis le début de la crise ukrainienne, et ce malgré la ratification des accords de Minsk en collaboration avec le Kremlin, la ligne politique française a toujours été de prendre ses distances avec Vladimir Poutine. Pourtant, trois des cinq principaux candidats se revendiquent aujourd'hui pour un rapprochement, si ce n'est une alliance avec la Russie en cas d'élection. Face a un tel changement, il convient de faire l'analyse des motivations et intérêts de chaque candidats dans un rapprochement avec le Kremlin, et surtout de regarder plus attentivement l'implication et les liens de la Russie avec les diverses formations.

Plusieurs rumeurs invérifiables et invérifiées ont couru depuis quelques mois sur l'implication ou les tentatives russes de peser sur les élections. En janvier dernier, les serveurs de l'équipe de campagne du candidat libéral, Emmanuel Macron auraient subit des tentatives de piratage orchestrées par le Kremlin ou des proches de celui-ci. Il est impossible de se prononcer dessus pour l'instant mais les accusations d'ingérences russes ayant touché les élections américaines en 2016 ne rendent pas cette rumeur vide de sens. Le 28 novembre dernier, le « Canard enchaîné », journal satirique et d'investigation français qui a également révélé les récentes affaires concernant le candidat conservateur François Fillon, publiait un courrier de Mike Turner, président de la commission du renseignement au Sénat américain destiné aux agences de renseignement dans lequel il mettait en garde contre une volonté du pouvoir russe de s’immiscer dans la campagne française en dénigrant et ternissant l'image de certains candidats.

Ces rumeurs ont poussé le président français, François Hollande, à déclarer officiellement qu'il fallait agir pour contrer toute menace informatique durant la période électorale, sans pour autant viser directement le Kremlin.

Il convient donc d'analyser la présence russe dans la politique française et, sans cependant se risquer à utiliser le terme ingérence, décrire les liens qui unissent certaines formations à Moscou ou leurs inclinaisons pour les autorités russes.

En tout premier, et parce qu'il se positionne à l'opposé idéologique des autres soutiens d'un rapprochement avec Moscou, le rapport de Jean-Luc Mélanchon doit être mis dans une catégorie particulière. Celle d'une volonté de changer les codes diplomatiques et ré-établir une forme de multipolarisme favorisant la paix internationale parce que délivrée d'une hégémonie américaine source de tensions et d'impérialisme économique sous couvert d'actions militaires (invasion de l'Irak par exemple). Opposé à l'OTAN, qu'il estime machine à créer de la guerre, ainsi qu'à l'Union Européenne, qui n'a su imposer une élévation des standards sociaux à tous ses membres mais fonctionne selon lui au service des grandes banques d'investissement et des multinationales, source de crispation parmi ses membres et de déstabilisation à l'échelle planétaire, il souhaite sortir la France de la dépendance à ceux-ci et prône, dans une rhétorique certainement très fortement marquée par son idéologie socialiste (au sens premier du terme), un rapprochement avec la Russie et une grande conférence sur la discussion des frontières héritées de l'effondrement de l'URSS pour faire valoir le droit des peuples à l'auto-détermination. Poussé par son concurrent socialiste, Benoît Hamon, à se justifier sur certains points de cette politique, Mélanchon a néanmoins insisté sur sa condamnation de nombreuses pratiques du régime de Moscou, notamment sur les questions d'autoritarisme et de respect des droits de l'Homme et des diversités.

Si la justesse du discours de Jean-Luc Mélanchon en matière de politique étrangère peut être discutée, critiquée et soumise à questions, il s'agit cependant d'un positionnement hors de toute ingérence russe et de toute pression, ce qui ne semble pas être le cas de tous ses concurrents pro-russes.

À la droite et l'extrême-droite de l'échiquier, Marine le Pen et François Fillon ont également fait part de leur sympathies à l'encontre de Vladimir Poutine.

Il existe au sein de ces deux formations, tant au niveau de la masse des sympathisants et militants que chez les cadres et les élus, une forme d'admiration pour la figure d'Homme providentiel qu'incarne le leader russe. Cet attrait pour un homme fort en période de crise, longtemps l'apanage de l’extrême-droite se retrouve de plus en plus au sein de l'électorat filloniste, décomplexé et dans lequel figurent de nombreux catholiques intégristes, revigorés par les mouvements anti mariage pour tous de 2013 et 2014.

En Russie, la victoire de François Fillon aux primaires « Les Républicains » a été accueillie avec la plus grande joie par les expatriés conservateurs, pour grande partie hommes d'affaires. Le député de cette circonscription des français de l'étranger (nom donné aux circonscriptions électorales hors du territoire) n'est d'ailleurs autre que Thierry Mariani, l'un des plus grand soutien du président russe au sein de la classe politique française. Il est celui qui a conduit à plusieurs reprises des délégations de parlementaires français en Crimée depuis son annexion par la Russie afin de « montrer» le réel attachement de la population aux nouvelles autorités.

C'est à ce point que les questions d'ordre idéologiques se ternissent d'intérêts économiques et matériels. En effet, Thierry Mariani, comme l'a révélé une enquête du journal économique russe « Vedomosti »,  aurait été un temps membre du conseil consultatif d'une société européenne, CFG Capital, associée dans un fonds d'investissement en Russie avec Konstantin Malofeev, un oligarque proche de Vladimir Poutine impliqué dans le soutien aux séparatistes ukrainiens.

Le soutien politique apparaît ainsi très lié aux intérêts économiques. Il en est de même pour une grande partie de l'électorat Filloniste en Russie et une partie en France. Au-delà de la simple admiration d'une certaine forme de leadership ou, plus politiquement correct, de la volonté de retour de la Russie dans le concert des nations, la présence économique française en Russie reste très importante (la France est le premier investisseur étranger en Russie malgré les sanctions économiques depuis 2013). Le vote en avril 2016 en faveur de la levée des sanctions économiques à l'encontre de la Russie proposée par … Thierry Mariani sous prétexte de rétablissement des relations avec le Kremlin pour la résolution des différents conflits au moyen-Orient et en Ukraine montre l'imbrication des questions politiques et économiques, Mariani agissant en tant que représentant des intérêts des français vivants en Russie à l'Assemblée Nationale.

Le candidat conservateur lui-même, François Fillon, est actuellement suspecté d'avoir utilisé ses liens avec le dirigeant russe au profit d'un homme d'affaire libanais pour son propre compte. Il aurait en effet touché  50 000 dollars via sa société de conseil pour mettre les deux hommes en relation.

La relation entre François Fillon et Vladimir Poutine date de leur passage respectifs au poste de premier ministre de leur pays, entre 2008 et 2012. Décrit comme un « ami de la Russie » par les autorités russes après sa victoire aux primaires républicaines, François Fillon a un rapport ambiguë avec le président russe, dont il se montre proche et distant à la fois, admirant l'homme fort mais rejetant les dérives trop autoritaires. Partisan d'un pragmatisme politique et héritier du Gaullisme (courant politique d'après-guerre visant à maintenir avant tout l'indépendance décisionnelle de la France face à l'URSS et les USA), le rapprochement avec la Russie permettrait à la France de se détacher de la politique atlantiste qu'elle mène depuis l'élection de Nicolas Sarkozy en 2007 (dont il fut pourtant le premier ministre).

Cependant, Vladimir Poutine, semble avoir abandonné le candidat républicain, malgré des marques de soutien après sa victoire aux primaires républicaines. La multiplication des affaires judiciaires le concernant et sa chute dans les sondages alors que la victoire lui semblait acquise n'y sont certainement pas pour rien.

Le Kremlin semble à présent tout miser sur son autre cheval, Marine le Pen. Ce soutien n'est pas récent puisque la leader nationaliste, qui s'est rendue à Moscou le 24 mars dernier, en est déjà à son quatrième voyage officiel.

En revanche, le fait qu'elle ait été la seule a être reçue en personne par le président russe et les membres de la Douma indique le soutien actif dont elle jouit de la part de Vladimir Poutine.

Les liens entre le parti de Marine le Pen et Moscou sont nombreux et complexes. La candidate du Front National a contracté à plusieurs reprises des prêts auprès de banques russes, arguant du refus des banques françaises et européennes de lui avancer les fonds suffisants à ses campagnes.

L'un de ces prêts est d'ailleurs actuellement en voie d'examen par la justice. Une enquête du journal économique Russe Kommersant de mars 2016 a montré que la First Czech Russian Bank, un établissement russe mis en faillite en septembre 2016, était certainement impliquée dans des affaires de financement politique puisque l'un de ses plus gros créanciers était la banque centrale iranienne, et ce malgré l'embargo financier concernant l'Iran. La banque, propriété d'un oligarque russe aux liens troubles (dont plusieurs autres oligarques visés par les sanctions économiques américaines et européennes liées à l'annexion de la Crimée et le conflit en Ukraine) est accusée par la justice russe de blanchiment d'argent et d'être impliquée dans des OPA illicites, tout comme sa filière européenne, la European Russian bank, basée en République Tchèque, dont la licence a été supprimée par les autorités de Prague en 2016 après de fortes suspicions de détournement de fonds et de corruption.

C'est auprès de cette banque que Marine le Pen et son parti avaient obtenu un prêt en 2014 de 9 millions d'euros afin de mener à bien la campagne électorale aux élections européennes de 2015. Poussées hors de France par le refus des banques nationales de prêter au parti nationaliste (pour des raisons étiques et politiques, nombre d'entre elles se sont défendues de refuser ces prêts par respect des valeurs humanistes partagées par nombre de leur membres et clients qui verraient leur lien avec le Front national d'un mauvais œil), la dirigeante Frontiste a cherché tous horizons des financements pour ses campagnes. En Europe, aux Etats-Unis et en Russie. Cette dernière a été la plus rapide à répondre. Il semble cependant que la mise en lumière des liens troubles entre des banques proches du Kremlin et le parti nationaliste ait refroidi les uns et les autres et que le financement de la campagne présidentielle 2017 ne se fera pas via des capitaux russes.

Mais au-delà du simple financement, les liens entre la famille le Pen et les autorités de Moscou sont anciens. Son père a longtemps entretenu des liens ténus avec des proches du pouvoir russe, notamment le peintre Ilya Glazounov, proche de Vladimir Poutine et des milieux nationalistes et antisémites russes. Plusieurs fois reçu par des proches du Kremlin après sa percée au second tour des élections présidentielles françaises en 2002, malgré la poursuite des relations officielles avec les dirigeants français de l'époque, Jean-Marie le Pen est remplacé par sa fille lors des visites du mouvement nationalistes à Moscou à partir de 2011 ; où elle prend officiellement la tête du mouvement.

Elle s'affiche aujourd'hui ouvertement en compagnie de l'ambassadeur russe en France, Alexandre Orlov, qui s'est officiellement rapproché du parti nationaliste depuis l'élection de François Hollande et sa décision de prendre ses distances avec le Kremlin, avant même le début de la crise ukrainienne, alors que les dirigeants nationalistes n'hésitent pas à soutenir la position russe sur l'Ukraine : Visite de Marine le Pen en Crimée, présence d'Aymeric Chauprade, membre du Front national parmi l'équipe d'observateurs internationaux recrutés par Moscou pour « observer et valider » le référendum de mars 2014.

Afin de faire gagner ses idées, en dehors également du Front National, les autorités russes viennent de lancer une version française de leur chaîne d'information, « Russia Today », au début de l'année 2017. Ce choix n'est pas anodin puisqu'il correspond au début de la campagne électorale. Moins propagandiste et subjective que le média « Spoutnik », présent depuis plusieurs années en France mais qui pourtant appartient au même groupe (RT), la version française de « Russia Today » a pour vocation d'apporter la vision de Moscou sur la politique nationale française et internationale (comme le sont habituellement les chaînes d'informations en langue étrangère, dont nous disposons également (France 24) ). Si l'arrivée de la chaîne russe est récent, il ne s'agit cependant pas d'une première. Entre l'été 2012 et le printemps 2014, une plate-forme multimédia était disponible sur internet, ProRussiaTV, destinée au même public français. Financée par des médias d'Etat russes (dont Itar-Tass) et soutenue par l'ambassadeur russe en France, Alexandre Orlov, elle était à l'époque dirigée par un certain Gilles Arnaud, membre du … Front National.

La propagande russe semble donc passer au niveau politique majoritairement par le Front National, alors que les relations franco-russe avec le parti conservateur semble plus liée à des raisons économiques. Le choix de ce parti n'est pas sans raisons. Marine Le Pen prône une sortie des traités européens et, d'une certaine manière, de l'Union européenne. Il y a de véritables ressemblances entre l'idéologie qui a permis à Vladimir Poutine d'asseoir son pouvoir en Russie et le programme de Marine le Pen (nationalisme, parallèles entre la discrimination à l'encontre des étrangers et un discours politique défavorable à l'encontre des habitants du Caucase et d'Asie centrale. Force de la religion Orthodoxe comme pilier du pouvoir contre Laïcité détournée (contre les religions qui ne sont pas traditionnelles) et volonté de renforcer l'Héritage culturel judéo-chrétien de la France), lutte contre le djihadisme international,  vision d'un certain autoritarisme d'Etat et gouvernance populiste. Mais au-delà de ça, il y a un intérêt du leader Russe, qui en soutenant la prise de pouvoir des dirigeants frontistes permettront l'affaiblissement de l'Union Européenne. Avec un Frexit, c'est l'un des pères fondateurs qui quitte le navire, la deuxième économie de la zone Euro, et la plus grande puissance diplomatique et militaire. Et le soutien de Vladimir Poutine aux nationalistes de nombreux autres pays d'Europe (Pays-Bas, Hongrie …), tous partisans d'une sortie de l'Union, montre clairement cette tentative de déstabilisation.

Cependant,  ce soutien au parti frontiste et son envie de mobiliser la population française en sa faveur ne dépasse pas le cadre de l'idéologie politique. Du côté de la finance, selon une enquête publiée le 4 avril dernier par le site internet finanz.ru, le risque d'une victoire de Marine le Pen et de ses idées pousse les autorités russes à revendre une partie des titres d'obligations français qu'elles possèdent ainsi qu'à réduire son investissement dans la dette nationale. Sue les neuf derniers mois, la banque centrale russe aurait ainsi revendu pour 9 milliards d'euros de titres français et réduit de 5 milliards d'euros ses investissements dans la dette au profit d'actions en Allemagne et au Japon. Depuis 2014 pourtant, la part disponible des obligations françaises à disposition de la banque centrale russe était supérieur à celle des obligations américaines, dans une augmentation constante depuis 2011. Le programme économique de Marine le Pen concernant le remboursement de la dette (suppression de la dette et ré-étalonnage de la monnaie) et le changement de monnaie pour un retour au franc n'étant certainement pas étranger à ce retournement de situation.

Cette dualité dans l'attitude russe vis-à-vis de la France et du Front National semble indiquer que la volonté des autorités russes n'est pas de soutenir la victoire de Marine le Pen par adhésion pure et simple à son programme. L'application de nombre de points de celui-ci serait en effet, notamment dans le domaine de la finance, néfaste à la Russie. En revanche, en ce qui concerne le commerce, l'économie de marché et la politique, le Kremlin semble pousser un parti dont la victoire chamboulerait l'équilibre européen et déstabiliserait surtout l'Union européenne, l'une des grandes rivales de la Russie de Poutine.

Mathieu Radoubé

Rubriques

L'Agence

Information importante : toute utilisation de données ou informations du site «ukrinform.fr» sur internet nécessite de citer ukrinform.fr et d’indiquer via un lien comment consulter la source de l’information. Toute utilisation de données ou informations du site «ukrinform.fr» dans le cadre d’une publication destinée à l'impression nécessite une autorisation écrite de l’équipe d’ukrinform.fr. Les publications présentées comme des «publicités» relèvent du domaine de la publication.

© 2015-2018 Ukrinform. Tous droits réservés.

La conception de site — Studio «Laconica»
Recherche avancéeMasquer la barre de recherche avancee
Par période:
-