L'anniversaire «d’octobre noir 1993», ou pourquoi l'Ukraine n'est pas la Russie

L'anniversaire «d’octobre noir 1993», ou pourquoi l'Ukraine n'est pas la Russie

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Ukrinform
Au 25e anniversaire de l'établissement de la dictature dans la Russie moderne

Il y a un quart de siècle - réfléchissez un instant au temps qui passe - des chars se déplaçaient dans le centre de Moscou et la foule s’y pressait. Ils ont tiré, et même plus de 170 fois sur des cibles vivantes. Ainsi, ont été départagées les deux branches du pouvoir et a été déterminée la plus importante, celle qui a droit à un pouvoir absolu. Le parti du président Boris Eltsine l'a emporté, le Conseil suprême en tant qu'institution d'administration publique, a tout simplement cessé d'exister. Ensuite, les événements classés dans l'Histoire comme la «crise politique de l'autorité en 1993» ou «octobre noir» ont été perçus comme une lutte entre les démocrates dirigés par Eltsine et les vestiges des communistes, ainsi que des nationalistes, qui tentaient de se venger et de faire revivre le système totalitaire soviétique. Mais aujourd’hui, nous devons admettre qu’il faut prendre de la distance pour analyser les grands évènements.

Ce ne sont pas les rouges qui ont perdu, mais la démocratie

Quelques mots sur l’essence du conflit: en 1991, la République soviétique de Russie a élu, en tant que  son président, Boris Eltsine. Ce dernier se positionnait comme un opposant à la nomenclature du Parti communiste, mais il venait de ses rangs. En fait, Eltsine était déjà à la tête de la République soviétique - il dirigeait le Conseil suprême de la République soviétique de Russie, ayant été élu un an auparavant en 1990 lors de la première élection alternative. Nous devons donc immédiatement corriger la thèse clé: les modifications apportées à la constitution ont ensuite clairement indiqué qu’il s’agissait d’une république parlementaire dans laquelle le président disposait de pouvoirs relativement limités et où toutes les décisions stratégiques seraient prises par le Parlement.

Et ce dernier a bien été élu sur une base alternative, mais la plupart des députés eux-mêmes étaient soit directement issus du Parti communiste, soit des dirigeants d'entreprises soviétiques qui avaient surfé sur les «vagues de la perestroika». Pour réussir, Eltsine s’était choisi pour le poste de vice-président Alexander Rutskoi, un général membre du parti communiste et qui avait participé à la guerre d’Afghanistan. Ruslan Khasbulatov, originaire de la République tchétchèno-ingouche et adjoint de Eltsine, est devenu président du Conseil suprême. Et il pensait pouvoir être le chef de ce triumvirat. Mais ça n'a pas marché.

Boris Eltsine et Alexander Rutskoi

En août 1991, l'URSS était déjà en train de s’effondrer, chacune des républiques ayant entamé une existence indépendante. Inflation, appauvrissement, émergence en pleine lumière des structures criminelles… le pouvoir n'était pas simplement faible, il semblait ne plus du tout savoir quoi faire. Certes, Eltsine a réussi à trouver la volonté et au moins à essayer de procéder à des réformes décisives, pour lesquelles les économistes Egor Gaidar et Anatoly Chubais ont été invités au gouvernement. Mais ni la «libération des prix», qui permettait de remplir les étagères vides des épiceries, ni la privatisation annoncée n'impressionnèrent la vieille élite. Quant aux gens ordinaires, ils s’émerveillaient devant le «capitalisme sur les étagères», mais ils n'avaient pas l'argent pour acheter quoi que ce soit. Le mécontentement grandissait chaque jour.

Par contre, des citoyens ordinaires qui grognent sont beaucoup moins inquiétants que l'opposition de l'élite, qui a commencé à se concentrer principalement autour du président du Conseil suprême, Khasbulatov, lequel rappelait constamment à Eltsine et Gaidar qu'ils ne pourraient rien résoudre sans le parlement. Ensuite, tout s'est mis en place immédiatement: le gouvernement de Gaidar a été démis de ses fonctions, il n'a pas accepté la décision de la privatisation. Au printemps 1993, ils ont décidé de demander au peuple par référendum: faut-il soutenir la politique du président ou du parlement, et ne faut-il pas que tous se présentent à nouveau pour une réélection? Les citoyens (ah, la mystérieuse âme russe!) ont répondu en approuvant Eltsine et le Parlement. Et la situation était dans une impasse.

Puis Eltsine a décidé de résoudre le problème de manière radicale: le 21 septembre, il a publié le décret n ° 1400 sur la cessation des pouvoirs du Conseil suprême et l'introduction de l'état d'urgence. Le parlement n’a évidemment pas accepté cette proposition et le général communiste Alexandre Rutskoï l’a rejoint sur ce point. Les communistes de l’opposition et d’autres partis - principalement des forces nationalistes - ont commencé à rassembler leurs partisans dans le bâtiment du parlement. En conséquence, le Conseil suprême a destitué Eltsine et proclamé Alexandre Rutskoï nouveau président. Des unités d'autodéfense armées sont apparues dans les rues et les barricades ont été renforcées. Au sens littéral du terme, des personnes armés arpentaient les rues de Moscou et personne ne savait de quel côté elles étaient. À la fin, dans la nuit du 3 au 4 octobre, les premières gouttes de sang ont été versées - dans le centre de télévision Ostankino, que les partisans du parlement ont commencé à prendre d'assaut. Et dans l'après-midi du 4 octobre, Eltsine a donné l'ordre d'utiliser les chars pour tirer sur le bâtiment du Parlement.

Près du centre de télévision «Ostankino». La nuit du 3 au 4 octobre 1993

Ainsi, la crise politique a été résolue en faveur du président qui, en décembre 1993, avait déjà organisé un référendum sur la nouvelle constitution super-présidentielle de la Fédération de Russie. Il s'agissait de la  Douma d'État qui, par ailleurs, était pleine de prétendus opposants, notamment le Parti libéral-démocrate de Russie de Volodymyr Zhyrinovski et le Parti communiste de Gennadi Zuganov. C'est ainsi qu'a commencé le compte à rebours de la réalité politique russe moderne. Mais en octobre 1993, le parlement légalement élu, qui n’allait pas au-delà des limites de son pouvoir, fut dispersé par la force. Et donc, ce n’est pas tant la menace nationalisto- communiste qui a été supprimée, mais surtout  l’institution de la démocratie et la représentation de la volonté du peuple. Mais quelle était cette volonté, ça, c’est une autre question.

Pourquoi le Maidan «chez eux» est-il impossible?

Toute analogie historique est toujours artificielle, c’est la raison pour laquelle c'est une analogie. Mais rappelons-nous combien de reproches russes ont été adressés au cours de ces quinze dernières années à ce phénomène politique que dans le monde entier on appelle Maïdan? L'essence même de Maidan, c'est-à-dire que les citoyens manifestent publiquement leur désaccord avec le gouvernement sur les questions les plus importantes de la nation, inquiète particulièrement les voisins des Ukrainiens sur la carte politique. Il semble que les Russes ne comprennent pas comment il se fait-il que, si directement et librement, les Ukrainiens chassent ceux qui sont arrivés au pouvoir après des élections truquées ou des promesses non tenues?! De quel genre d'initiative s'agit-il?

Car cet «octobre noir» de 1993, qui s’est soldé par la défaite du Conseil suprême n’est pas autre chose qu’un Maidan russe.

La crise constitutionnelle de 1993 en Russie. Les jeunes regardent l'assaut de la Maison Blanche (Maison des Soviets de la Fédération de Russie)

Rappelons-nous: la crise politique et l'opposition de divers milieux et segments de la population, le déclenchement de cet affrontement dans un esprit pacifique (ou relativement pacifique) a secoué Moscou en 1992-1993. Les visages de cette manifestation ont également été identifiés: le défunt communiste orthodoxe Victor Anpilov, le respectable Gennady Zuganov, les représentants de la vielle nomenclature comme Anatoly Lukyanov et les généralismes fascistes absolus comme Albert Makachov. Bien sûr, il s’agissait d’une manifestation communiste et la couleur du Maidan russe était rouge vif. Mais est-ce à dire que tel était le programme politique.

Le Conseil suprême de la République soviétique russe était un organe constitutionnel, il n’a pas violé les lois, tandis que les actes d’Eltsine n’ont pas encore été évalués de manière décisive. Dernier point mais non le moindre, c’est précisément pour cela qu’il a eu recours à l’option brutale de la répression, car il savait que son décret était inconstitutionnel. Plus de 170 personnes ont été «tuées » précisément lors de la répression de la protestation civile dans le centre de Moscou. C’est-à-dire que les autorités russes de l’époque ont stoppé leur Maidan et l’ont noyé dans le sang.

Et depuis lors, la dictature présidentielle est apparue en Russie. Une dictature qui ne tient compte de personne et de rien autour d’elle. Ce n’est qu’en Russie, qui est supposée être l’une des vingt plus grandes économies du monde, que le pouvoir peut être usurpé par la même personne qui se fait réélire autant de fois que nécessaire et où l’absence de système politique et le manque de concurrence sont considérés comme positifs et irréversibles.

Et la racine de tout cela se trouve dans la mentalité des Russes: une fois qu'ils ont reçu des balles en retour, ils perdent pour plusieurs générations leur volonté de combattre ouvertement  et sont prêts à obéir à n'importe qui, juste pour rester sains et saufs. D'où vient cette mentalité? Et bien, du plus profond de l’inconscient historique, quand pendant des siècles ils se sont habitués à la domination de la Horde, puis leur propre élite a construit un État exactement selon ce même modèle de la Horde, sans droits. Quand le patron est tout, que sa parole est la loi et que la force est employée, c’est une leçon pour les subordonnés. C’était ainsi depuis des siècles et Eltsine a agi de même en octobre 1993. Pourquoi être surpris que Poutine puisse maintenant se permettre absolument tout?

Léonid Koutchma et Léonid Kravtchouk, anciens présidents de l’Ukraine.

Alors qu’en Ukraine, historiquement, c'est différent: les conquérants ont toujours dû faire face à une résistance que ce soit dans l'Ouest ou dans les steppes sauvages. Si le pouvoir se permettait d’aller trop loin, il pouvait être changé, peut-être pas nécessairement par la force, mais réélu par la Rada des Cosaques par exemple. Et maintenant, si une telle situation se présente, les Ukrainiens se rassemblent et se rendent sur la place Maidan pour dire leur «non!» au pouvoir. Et d'ailleurs, en 1993, lorsque les relations entre le président Leonid Kravchuk et la Verkhovna Rada pouvaient franchir une ligne dangereuse, c’est la voie d'une réélection anticipée du président qui a été choisie, et Kravtchuk a été remplacé par Leonid Koutchma. Déjà en 2004, le même Koutchma s'est rendu compte qu'il pourrait rester dans l’Histoire comme un criminel et n'a pas donné l'ordre aux détachements des forces spéciales de charger les manifestants sur la place Maidan. Presque dix ans plus tard, Viktor Yanoukovitch a décidé de ne pas suivre l’exemple de Koutchma et de conserver le pouvoir à tout prix. Il a alors ordonné de tirer sur ses concitoyens. Mais cela n'a fait qu’accélérer l’heure de la victoire des citoyens sur la dictature.

En Russie, cela ne peut pas arriver: le pouvoir russe a supprimé et détruit ce premier et dernier Maidan. Il n’est donc pas surprenant que, depuis près de 20 ans, ce pays et sa population soient gouvernés et se laissent abusés par un homme, dont la Russie est tombée amoureuse après qu’il ait fait la promesse de "aller  les buter (les Tchécthènes) jusque dans les chiottes".

Il est vrai que l’Ukraine n’est pas la Russie

Viktor Tchopa, Kyiv

Première photo: Prise d’assaut de la Maison Blanche (Moscou, 1993), crédit photo: Peter Turnley.

EH

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