Le fil d'Ariane pour sortir du labyrinthe de la guerre

Le fil d'Ariane pour sortir du labyrinthe de la guerre

Ukrinform
Le monde contemporain a un choix à faire : continuer à sacrifier des vies ukrainiennes ou trouver enfin le courage de trancher le nœud de la guerre.

L’histoire du Minotaure est l’un des récits les plus puissants et les plus troublants de la mythologie grecque. Ce monstre terrifiant au corps d’homme et à la tête de taureau, enfermé dans les méandres du labyrinthe de Cnossos, exigeait un tribut régulier de sept jeunes hommes et sept jeunes filles. Les Athéniens se pliaient docilement au tirage au sort parmi les citoyens libres pour envoyer les élus à la mort. Quatorze personnes, est-ce vraiment beaucoup ? Après tout, le reste de la population pouvait continuer à vivre.

Gravure du XVIIe siècle « Thésée et Ariane ».

Au XXIe siècle, une telle histoire semble invraisemblable. Pourtant, ne se répète-t-elle pas chaque jour en Ukraine ? Les missiles et les drones russes s’abattent sur des villes pacifiques selon le principe d’un tirage au sort aveugle. Aujourd’hui Kharkiv, demain Odessa, après-demain Kyiv ou Dnipro. Quelqu’un « n’aura pas de chance ». Quelqu’un ne se réveillera pas. Pendant ce temps, le monde civilisé continue de jouer le rôle de messager neutre, tentant d’amadouer le monstre pour éviter de trop l’irriter.

Les avertissements réguliers des ambassades étrangères concernant les bombardements russes imminents résonnent comme le divulgâchis d'un film d’horreur : « Attendez-vous à une frappe massive prochainement ». Sans un cri d'indignation exigeant l’arrêt des frappes russes, sans réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l’ONU, sans véritables mesures de dissuasion. Il s'agit d'une simple et calme constatation des faits : bientôt, des gens seront tués et des bâtiments détruits. Après le drame vient le traditionnel « nous sommes choqués et nous condamnons ». La diplomatie de 2026 s’est transformée en un théâtre de l’absurde où tout le monde connaît le scénario, mais où personne ne cherche à le modifier.

Le sommet du cynisme a été atteint avec la récente déclaration du président roumain : lorsque les Russes frappent les villes ukrainiennes depuis l’autre rive du Danube, ils doivent s’assurer de ne pas toucher les citoyens roumains. Une telle logique transforme l’Europe en un ensemble d’îlots de sécurité isolés, espérant que le Minotaure se rassasiera de sang ukrainien et n’ira pas plus loin.

L’histoire enseigne pourtant que le monstre ne s’apaise jamais. Il grandit. Et la seule issue n’est pas de le nourrir de nouvelles victimes, mais de le tuer. De vaincre dans le labyrinthe.

Tapisserie « Thésée et le Minotaure », créée par Marc Saint-Saëns en 1943–1944.

Il existe tout de même des signaux positifs. Le vote au Congrès américain en faveur du programme Ukraine Support Act est venu confirmer que le soutien à l’Ukraine reste une priorité, en dépit des querelles internes. Ce n’est pas une simple aide, c’est un investissement dans la sécurité collective.

L’autre levier réside dans les sanctions. La France a fait preuve d’une réelle volonté politique en plaçant en détention le capitaine d'un pétrolier russe de la « flotte fantôme » de Moscou. Le navire tentait de contourner les restrictions en transportant du pétrole russe. De telles actions prouvent que la pression des sanctions peut être un outil réel et non purement déclaratif. Chaque pétrolier intercepté, chaque actif gelé, chaque faille comblée pour empêcher le contournement des sanctions est un pas vers l'affaiblissement de la machine de guerre de l'agresseur.

Il est également crucial de reconnaître publiquement que la Russie n'est pas un « problème ukrainien », mais une menace pour l’ensemble du monde libre. Elle n’attaque pas seulement nos villes, elle cible aussi les infrastructures critiques de l’Europe, ses institutions démocratiques, ses chaînes d’approvisionnement et la confiance publique. Le chef du MI6 a souligné à juste titre que le Royaume-Uni se trouve déjà « dans l'espace entre la paix et la guerre ». Les sabotages, les cyberattaques et les opérations d'information font partie d’une seule et même stratégie du Kremlin visant à saper l’Occident.

Les frappes menées par les armes à longue portée ukrainiennes au cœur de l’arrière-garde russe revêtent une portée particulièrement symbolique. Lorsque Saint-Pétersbourg, l’ancienne capitale impériale, s’embrase sous l’impact des frappes, il ne s’agit pas seulement d’un succès tactique. C’est un symbole fort : l’empire peut brûler. La Russie, qui a semé la terreur chez ses voisins pendant des siècles, voit soudain la guerre revenir dans ses propres foyers. C'est un rappel que l’agresseur n’est pas immunisé contre les conséquences de ses crimes.

Le courage géopolitique est le fil d’Ariane capable de nous sortir du labyrinthe de la guerre. Il ne se manifeste pas par de nouvelles « inquiétudes », mais par des actions systémiques.

À droite : tableau « Ariane et Thésée » du peintre vénitien Niccolò Bambini (1651–1736).

Le mythe de Thésée s’achève par la victoire du héros grâce au fil tendu par Ariane. Le monde moderne a lui aussi le choix : continuer à sacrifier des vies étrangères en espérant que le Minotaure soit rassasié, ou trouver enfin le courage de trancher le nœud de la guerre. L’histoire ne pardonnera pas la passivité. Il est temps de choisir le camp de Thésée.

Par Ilona Khmelyova, docteure en droit international (PhD) et secrétaire du Conseil de sécurité économique de l'Ukraine (REB)

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'autrice et ne reflètent pas nécessairement la position de l'agence.


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