Région de Kherson : à Olechky occupée, les habitants survivent à peine, les enterrements deviennent un luxe inaccessible
Ukrinform continue de suivre la situation dans la communauté frontalière d’Olechky, qui a subi la destruction du barrage de Kakhovka par les Russes. La situation s’aggrave de jour en jour : les autorités d’occupation, contrairement aux exigences du droit international, ne fournissent aucune aide de base à la population civile et ne l’ont jamais fait.
CINQ LOCALITÉS ONT DÉJÀ ÉTÉ RAYÉES DE LA CARTE
« Je ne trouve pas de mot assez fort dans la riche langue ukrainienne pour décrire la situation dans notre communauté. Elle se trouve directement sur la ligne de contact. Sur les 13 localités, cinq ont été totalement détruites, elles n’existent plus ; chaque maison doit être reconstruite, il n’y a plus personne. C’est une destruction complète, et je ne sais pas dans quelle mesure il sera possible de les restaurer après la libération », explique la cheffe de l’administration militaire d’Olechky, Tetiana Hassanenko.
Selon elle, les villages de Krynky, Pichtchanivka, Pidstepne, Sahy et Zaplava ont été entièrement rasés. Parmi les localités où il reste encore des habitants, la situation la plus critique est dans la ville d’Olechky. Les résidents entendent des explosions tous les jours et subissent des attaques de drones, surtout le long de la côte.
Les autorités d’occupation se moquent complètement de ce qui arrive à la population civile. Il y a trois semaines, lors d’un déplacement professionnel à Dnipro, Tetiana Hassanenko a rencontré des habitants qui avaient récemment quitté le territoire occupé: il y a environ un mois et demi, ils étaient encore à Olechky, et c’était l’un des derniers départs possibles.
Elle insiste : il n’y a plus d’évacuations – c’est un risque mortel pour les volontaires qui sauvaient les gens.
« Oui, j’ai vu sur les réseaux sociaux des messages du genre “écrivez-nous et on vous sortira”, mais je ne sais pas qui écrit ça ni quelles sont leurs vraies capacités. Sur notre ligne chaude, nous avons reçu un appel : une fille demande “sortez mes parents”. Comment ? Je ne peux plus donner aucun contact de volontaires qui oseraient tenter ça. L’État ukrainien ne peut rien faire, car de l’autre côté ce sont des non-humains, des occupants. »
La situation est relativement plus stable loin de la ligne de front, dans les villages de Radensk, Kostohryzove, Tchelburda et Pody.
« Mais que veut dire “relativement plus stable” ? Comparé à quoi ? Et que se passera-t-il dans quelque temps ? », demande Tetiana Hasanenko.
Elle ajoute que les gens restés en occupation se sont « habitués » à ces conditions depuis quatre ans. Quand elle leur demandait encore il y a un ou deux mois de partir d’Olechky, on lui répondait : « Où aller ? Même sur le territoire contrôlé par l’Ukraine, ce n’est pas calme, les Russes bombardent, alors autant rester ici… »
« Oui, je leur disais, c’est la guerre, mais ce n’est pas comparable à ce qui se passe à Olechky. Moi, je vis maintenant à Mykolaïv, ce n’est pas si loin, mais on ne peut même pas comparer la vie », conclut Tetiana Hassanenko.

SANS PRODUITS ALIMENTAIRES, SANS ÉLECTRICITÉ, SANS GAZ
« Durant toute cette période, de mi-janvier à aujourd’hui, je ne connais qu’une seule livraison de produits alimentaires à Olechky. Je ne dirai pas par quel moyen, ni comment cette personne a pris le risque de faire cette livraison, car toutes les autres tentatives n’ont pas seulement échoué : elles ont coûté des vies humaines. Des gens sont morts en essayant de transporter du pain. Et vous savez, la Russie exploite, elle se vante presque du thème du « blocus de Leningrad », de la souffrance des gens à l’époque – et que font aujourd’hui les Russes à notre communauté ? C’est une route de la mort pour les civils sous les drones ! À Olechky, ce n’est pas un blocus, ça ? À Leningrad, il y avait des gens, et à Olechky, ce ne sont pas des gens ? Ça vous déchire de l’intérieur, parce que les gens n’ont rien à manger, ils n’ont pas d’eau potable, ils n’ont pas d’électricité, ils n’ont pas de gaz, ils n’ont pas de chauffage », raconte Mme Tetiana.
Selon elle, les magasins qui fonctionnaient encore auparavant sont désormais fermés, d’après les témoignages des habitants. Tant que les conditions météorologiques ne s’améliorent pas, aucune nouvelle livraison de marchandises n’est attendue. Les résidents doivent se contenter des réserves qu’ils avaient constituées auparavant.
LES GENS RAMASSENT DU BOIS AU RISQUE DE SAUTER SUR UNE MINE
D’après les estimations de Mme Hassanenko, il ne reste plus que 6 000 habitants au maximum dans la communauté, sur les près de 40 000 qui y vivaient avant l’invasion à grande échelle.
« Je tiens à préciser que c’est mon estimation, basée sur les informations que nous pouvons obtenir. Même si les gens partent, ceux qui restent ont peur de contacter qui que ce soit, mais les liens avec la communauté sont maintenus. Avant, nous pouvions évaluer plus précisément le nombre d’habitants, car l’aide humanitaire arrivait, les gens se rassemblaient, se voyaient, parlaient. Maintenant, il n’y a plus d’aide humanitaire, et les gens n’ont plus de raison d’aller la chercher. Où peuvent-ils se rencontrer ? Sur le marché improvisé. Là, on peut vendre un petit pain cuit au four et acheter quelque chose d’essentiel. La farine, d’ailleurs, provient encore d’aide humanitaire de l’Église protestante, pas des autorités d’occupation », dit Mme Hassanenko.
Mais ce petit revenu des habitants avec leurs petits pains comporte aussi un risque pour la vie. Pour alimenter les poêles, les gens ramassent du bois sous la neige, et on peut tomber sur des mines ou d’autres engins explosifs.
Il y a aussi les animaux domestiques – il faut nourrir les chiens, les chats et les autres bêtes.
« Quand une personne reste seule sur 10 ou 20 cours, et que de toutes ces cours arrivent des animaux affamés qui vous regardent, vous devez penser non seulement à vous nourrir, mais aussi à donner quelque chose à ces animaux. J’ai parlé avec un habitant d’un village et je lui ai dit : partez. Il m’a répondu : « Comment puis-je partir, alors que de toutes les maisons ces animaux se sont rassemblés chez moi ? Si je les abandonne, je ne pourrai plus dormir, je ne pourrai plus vivre. Pas parce que ceux qui les ont laissés sont mauvais et que je suis bon. Simplement, quand ils sont partis, ils m’ont demandé de veiller sur leurs animaux, et j’ai promis. Je ne peux pas abandonner ce qui n’est pas à moi, je ne peux pas abandonner les regards de ces animaux», raconte la cheffe de l’administration militaire.

LES FUNÉRAILLES – C’EST UN LUXE, AU MIEUX ON ENTERRE LES MORTS DANS UN SAC EN PLASTIQUE
« Les morts – ceux qui sautent sur des mines, ceux qui périssent sous les bombardements, ou ceux qui meurent naturellement – n’ont personne pour les enterrer. Il faut transporter le corps à Kalantchak ou Skadovsk pour une expertise médicale, puis le récupérer et l’enterrer. Les funérailles, c’est un luxe : pour obtenir des services funéraires, il faut, d’après ce qu’on m’a dit, 70 à 100 mille roubles russes. Où trouver une telle somme ? Je sais qu’on a récemment transporté pour expertise le corps d’un homme mort en décembre – il est resté presque deux mois sans sépulture. Les gens sont enterrés dans des sacs en polyéthylène, au mieux avec une plaque indiquant la date de naissance, la date de décès et le nom. Et encore, les corps sont déposés dans la morgue détruit par les frappes. C’est déjà de la chance si quelqu’un trouve le corps et accepte de le transporter jusqu’à la morgue. En hiver, avec le froid, les corps se conservent un peu. Mais au printemps – que se passera-t-il ? Qui ira chercher les cadavres dans cette morgue pour les enterrer ? », dit Mme Hassanenko.
En plus, les gens disparaissent purement et simplement.
« Les gens disparaissent – je ne sais pas où ils sont. Dans les groupes d’anciens habitants, on demande de l’aide pour contacter telle ou telle personne qui ne répond plus. Je ne peux pas affirmer que les militaires russes sont responsables de ces disparitions, qu’ils enlèvent ou tuent des civils – je ne suis pas sur place. Mais on connaît le contingent des militaires russes, on sait comment ils pillent, et il y a des faits confirmés qu’ils tuent des civils sur les territoires occupés, et quelle folie règne là-bas. Il est impossible de vérifier ce qui est arrivé aux disparus. Une personne disparaît – et c’est tout. Peut-être qu’elle a marché sur une mine. Qui va la chercher ? Qui va transporter le corps, ne serait-ce que jusqu’à cette morgue détruit ? Ça dépend du hasard – si on a de la chance, comme on dit. Une femme gisait sur la route, les jambes amputées par une explosion, elle est morte d’hémorragie – personne ne l’a emmenée à l’hôpital, il n’y a plus d’ambulances. Heureusement, quelqu’un l’a transportée sur une brouette à une roue jusqu’à la morgue. Qui elle était – je ne sais pas. Avant, on pouvait suivre qui était mort ; maintenant, c’est impossible. Son corps ne sera emmené nulle part pour expertise depuis cette morgue », raconte la cheffe de l’administration militaire.
À l’hôpital d’Olechky, seul le service de chirurgie fonctionne encore, parce que les autres n’ont plus de sens, et où trouver des médecins, des infirmières, des aides-soignants…
« Ces fameux « médecins » russes qui venaient à Olechky restaient une semaine ou un mois, puis s’enfuyaient après avoir obtenu leur « certificat » – nécessaire, je suppose, pour des avantages. Ils venaient, prenaient leur papier et disparaissaient. Maintenant, les médecins russes ne viennent plus du tout : ils ont compris qu’aucun certificat ne valait ce risque – c’est trop effrayant. La pharmacie ne fonctionne pas, car il n’y a plus d’approvisionnement en médicaments. Les gens sont otages de cette situation : impossible de partir, mourir de faim – c’est tout ce que leur a laissé l’occupation russe », dit Mme Hassanenko.
En fait, il n’y a plus d’autorité d’occupation qui, selon toutes les normes internationales, devrait assurer les besoins de base de la population dans la communauté d’Olechky, elle s’est enfuie depuis longtemps.
« Les Russes criaient qu'ils avaient établi leur contrôle, leur ordre, leur pouvoir russe, qu'ils avaient libéré et apporté le « monde russe ». Alors où est ce « pouvoir » ? Comment assure-t-il les besoins de base de la population selon les normes internationales ? L'administration d'occupation migre – soit à Skadovsk, soit à Zalizny Port, soit à Vynogradove, soit à Kopany. On ne trouve pas cette « administration », même si on la chercherait avec une torche en plein jour. Dans la communauté d’Olechky, les gens n'ont ni argent, ni produits alimentaires, ni soutien financier. Pour obtenir de l'aide, une pension russe, les habitants doivent se rendre à Skadovsk pour déposer leurs documents. Et ce n'est même pas sûr qu'ils soient reçus le jour même. Et je vous ai déjà décrit ce qui se passe sur cette route », a-t-elle dit.

LES PLUS JEUNES ONT ENCORE LA FORCE DE PARLER DE LA COMMUNAUTÉ, LES PERSONNES ÂGÉES PLEURENT SIMPLEMENT
Malgré quatre ans d'occupation, les habitants de la communauté, dispersés dans le monde, maintiennent des liens.
« Nous avons quatre écoles qui fonctionnent, avec 1 700 élèves en cours en ligne. Je rends visite à des familles avec enfants qui ont quitté l'occupation. Je rencontre des compatriotes qui ont trouvé refuge dans d'autres régions du pays. Vous savez, les jeunes qui sont partis peuvent encore parler quand on évoque la communauté. Mais les plus âgés, les grands-mères que je n'avais jamais rencontrées auparavant, quand elles entendent que je représente la communauté d’Olechky, elles me prennent simplement la main et la gardent en silence, comme si j'étais de leur famille, une personne qui représente leur maison. Parler est difficile : ils disent un mot – et ils pleurent. Tous les nôtres disent qu'ils veulent rentrer chez eux. Et ceux qui sont à l'étranger – ce n'est pas plus facile pour eux, ils survivent là-bas, la vie n'est pas rose, eux aussi veulent rentrer. Cette terre était bénie pour nous », explique Tetyana Hassanenko
Iryna Staroselets, Kherson
Photo : réseaux sociaux